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N°42-Spécial

Younoussa HAMARA

Région de Gao : les défis sécuritaires et de développement dans la lutte contre le terrorisme

Article

Résumé

Depuis avril 2012, la région de Gao et le reste du Mali, sont plongés dans une complexe crise sécuritaire, institutionnelle et politique qui a fini par se cristalliser. Le point d’orgue de cette crise fut la signature de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation (APR) issu du processus d’Alger signé en avril-mai 2015 entre l’Etat et les Mouvements Armés signataires de la CMA et de la Plateforme des Mouvement du 14 juin 2014. Cet accord a permis de créer les conditions d’un dialogue et d’un long travail pour ramener la paix et la concorde entre les communautés maliennes sous l’égide la communauté internationale (avec l’Algérie comme médiateur principal). Le second point critique fut le coup d’Etat d’aout 2020 qui a consacré la mise en place d’une transition politique où les militaires jouent les premiers rôles. A partir de février 2022, suite aux négociations rudes entre les nouvelles autorités maliennes et la communauté internationales (CEDEAO, Union Européenne et NU), les forces étrangères au nord Mali (Barkane, Task Force Takuba, Forces G5 Sahel) décident de se retirer, laissant les FMDS, seules face aux GAT. Même si celles-ci, en multipliant leurs partenaires, ont acquis plus d’assurance avec des moyens aériens déterminants face aux irréductibles groupes terroristes, il ressort que de milliers de populations sont déplacées et ne sont pas en situation de retrouver leurs villages au regard d’une insécurité résiduelle intacte. Les GAT imposant une guerre asymétrique aux FMDS gardent encore une capacité de nuisance importante qui sape les efforts militaires et dissuadent les populations de rester loin de leurs zones de production et de vie. Cependant, force est de constater que depuis 2023, avec l’appui massif des partenaires extérieurs et de mobilisation de moyens techniques conséquents, notamment aériens, les forces maliennes de défense et de sécurité (FMDS) ont pris de l’envergure dans la bataille qui les oppose aux groupes armés terroristes (GAT) et ex-mouvements signataires armés. Elles gagnent de plus en plus des batailles et repoussent inlassablement les GAT. La situation est plus reluisante, les FMDS ont marqué des points importants aux yeux des maliens en replaçant l’autorité malienne sur la ville de Kidal (14 novembre 2023), symbole de l’irrédentisme touareg et fief à la fois du JNIM (Jamat Al Nostra Al Islam Wal Muslim) et du CSP-PSD (Cadre Stratégique Permanent pour la Paix, la Sécurité et le Développement).

Abstract

Since April 2012, the Gao region and the rest of Mali have been plunged into a complex security, institutional, and political crisis that has finally come to a head. The high point of this crisis was the signing of the Agreement for Peace and Reconciliation (APR) resulting from the Algiers process, signed in April-May 2015 between the State and the signatory armed movements of the CMA and the Platform of Movements of June 14, 2014. This agreement created the conditions for dialogue and long-term efforts to restore peace and harmony between Malian communities under the auspices of the international community (with Algeria as the main mediator). The second critical point was the coup d'état in August 2020, which marked the beginning of a political transition in which the military plays a leading role. Starting in February 2022, following tough negotiations between the new Malian authorities and the international community (ECOWAS, European Union, and UN), foreign forces in northern Mali (Barkane, Task Force Takuba, G5 Sahel Forces) decided to withdraw, leaving the FMDS alone to face the GAT. Even though the GAT, by increasing their number of partners, have gained more confidence with decisive air support against the diehard terrorist groups, it appears that thousands of people have been displaced and are unable to return to their villages due to the continuing insecurity. The GATs, which are waging an asymmetric war against the FMDS, still have a significant capacity to cause harm, undermining military efforts and deterring populations from staying away from their areas of production and livelihood. However, it must be noted that since 2023, with massive support from external partners and the mobilization of substantial technical resources, particularly air power, the Malian Defense and Security Forces (FMDS) have gained ground in their battle against armed terrorist groups (GAT) and former armed signatory movements. They are increasingly winning battles and relentlessly pushing back the GAT. The situation is looking brighter, with the FMDS scoring important points in the eyes of Malians by restoring Malian authority over the city of Kidal (November 14, 2023), a symbol of Tuareg irredentism and a stronghold of both the JNIM (Jamat Al Nostra Al Islam Wal Muslim) and the CSP-PSD (Permanent Strategic Framework for Peace, Security, and Development).

Texte intégral

pp. 236-252

Introduction

1Des intellectuels, des hommes de culture et des légitimités traditionnelles se sont engagés à mutualiser leurs idées et leurs savoirs en vue de contribuer à une meilleure connaissance de leurs communautés. Ils appartiennent tous à l’espace sociolinguistique songhay-zarma-dendi qui va d’ouest en est de Goundam-Diré (en passant par Gao) au Mali jusqu’au Dendi du Bénin (Parakou-Zougou) en passant par Tillabéri, Niamey et Dosso au Niger; du nord au sud par Tabelbela (en Algérie) jusqu’à Dori-Gorom-Gorom (Burkina). Cette aire culturelle est l’héritage de l’empire songhay (1464-1591) dont plusieurs communautés essaimées partout dans le Bilad Al-Soudan portent un maillon de la richesse et des vestiges du passé.

2Cet appel à contribution est lancé auprès des chercheurs, des griots, de personnalités culturelles, des hommes et des femmes dotés de savoirs anciens afin de recueillir des textes pour le colloque scientifique. Les contributions ainsi récoltées devront faire l’objet de débats d’échanges et seront revues et corrigées en vue de leur publication dans les actes du Colloque de Niamey du 07 au 10 août 2025.

Aperçu de l’environnement politique et sécuritaire de la région de Gao

3Le 17 janvier 2012, le Nord Mali fut envahi par des groupes indépendantistes et terroristes qui ont perpétré le massacre de plusieurs militaires dans le camp d’Aguelhok (région de Kidal). Depuis, le pays vit dans une crise multidimensionnelle complexe avec des acteurs divers aux objectifs quasi irréconciliables. Les acteurs non étatiques sont de plusieurs catégories : des groupes indépendantistes, des terroristes, des partisans armés d’autodéfense majoritairement sédentaires et des bandits armés divers profitant de l’ambiance insurrectionnelle. Les groupes indépendantistes sont : la CMA1 (coordination des mouvements de l’Azawad) comprenant : le MNLA, le HCUA, le FPA, le MIA et le MAA (avec deux tendances Plateforme et CMA). Ce groupe a son état-major à Kidal et couvre principalement la région de Kidal et le nord des cercles de Bourem et de Gao. Les groupes d’autodéfense sont essentiellement les membres de la Plateforme des Mouvements du 14 juin 2014: avec le GATIA (Groupe Armé Touareg des Imghads et Alliés), un mouvement né à l’instigation du Chef militaire Général Elhadj Gamou, lui-même Amaghid. Il y a aussi le CMFPR2 (Coordination des Mouvements et Fédération des Forces Patriotiques de la Résistance, d’obédience sédentaire de la vallée du Niger. Son commandement est à Gao. Enfin, les mouvements de la CMI ou CME (coordination des mouvements de l’Inclusivité ou de l’Entente) venus après la signature du Pacte. Tous les mouvements armés « loyalistes » sont lancés depuis des années dans une compétition discrète mais acharnée en vue de garder des liens d’une part, avec les communautés les plus influentes et les plus nombreuses de la région et d’autre part, avec l’Etat central, ce qui redistribue constamment les cartes avec des conséquences impactant directement la situation politique et sécuritaire du pays. Ces mouvements sédentaires sont tous signataires de l’APR. Ensuite, viennent les groupes armés terroristes (GAT) essentiellement deux grandes succursales du terrorisme international : l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) et le JNIM (Jamaat Al Nostra Al Islam wal Muslim) affilié à AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique).

4En face de ces mouvements en rupture de ban avec l’Etat malien, il y a les forces gouvernementales notamment les forces maliennes de défense et de sécurité (FMDS) avec un commandement opérationnel à Gao en l’occurrence le théâtre Est de l’opération Mali-Ko. Il y avait aussi les forces étrangères en soutien au Mali : l’opération Barkane (à la suite de Serval en 2013), la Task Force Takuba en appui aux Forces du G5 Sahel. Elles seront rejointes dans la zone du Liptako-Gourma par l’envoi de 1200 militaires des Forces Armées Tchadiennes en intervention au Mali (FATIM)3 décidé par le maréchal Idriss Déby Itno en 2022. En 2022, la crise diplomatique entre le Mali et la France, née du changement de régime d’août 2020, a précipité le départ des Français.

5De 2019 à 2022, sur le plan contextuel, la région de Gao présentait trois « visages », reflet de la présence massive ou non des acteurs et de leurs interactions. Il y a une première zone fortement contestée à l’Etat malien, à l’est du méridien Greenwich, qui concerne principalement le cercle d’Ansongo où agit avec beaucoup d’intensité l’EIGS. Il opère dans deux secteurs précis : les communes de Talataye et Tin-Hama dans le Hawsa et celle de Tessit dans le Gourma. C’est une zone vaste, enclavée présentant beaucoup de mares et de forêts propices à des foyers de caches d’armes et d’embuscades. La configuration géographique de cette zone constitue un facteur handicapant la mobilité des Forces Armées Maliennes (FAMA) comme c’était le cas en novembre 20194. En terrain connu, les GAT y ont des caches d’armes et des refuges imprenables au sein des forêts. Malgré, quelques incursions du GATIA et du Mouvement du Salut pour l’Azawad-Daoussakhs (MSA-D) contre les terroristes, le cercle d’Ansongo deviendra le terrain de chasse de l’EIGS qui menace, affame les populations civiles et enrôle les jeunes sous la contrainte. Dans le Gourma, la commune de Tessit ne connaît aucun répit entre intimidations, attaques contre le camp des FAMA et assassinats de leaders communautaires5. Dans cette zone, les actes du JNIM contre les représentations de l’Etat sont peu visibles mais ces confrontations directes avec l’EIGS sont fréquentes.

6Dans la partie ouest de la région, le cercle de Bourem présente très peu d’actes terroristes, après 2019 : c’est une zone calme avec peu de remous. Il y eut des cas d’attaque contre la présence des postes FAMA de Tarkint et de Bamba. Pourquoi ce différentiel de traitement de la part des groupes terroristes ? En premier lieu, cette zone de Bourem, avec une population assez disparate, hors de la vallée, présente peu d’intérêt par rapport au cercle d’Ansongo plus dense. D’autre part, elle est assez peu escarpée, présente peu de forêts et de mares donc assez découverte, ce qui représente de forts risques de repérage des mouvements et des caches d’armes. Parc contre, elle est très propice aux acteurs du crime international organisé (narcotrafiquants, trafics d’enfants, et autres bandits armés) qui traversent le Sahara. Par ailleurs, au niveau communautaire, dans cette zone, les Arabes, des Kunta et les Shamanamas, alliés des Ifoghas de la CMA, ont créé réussi à vivre ensemble en bonne intelligence. Leurs antagonismes sociaux sont peu fréquents et débouchent rarement sur des conflits ouverts6. Les chefferies traditionnelles et les élites du commerce de cette zone ont appris à se respecter et à partager cet espace : un no man’s land de complémentarité et d’interdépendance où chacun fait ses « courses ».

7Le troisième visage de la région est la vallée du fleuve Niger constituée des principales villes: Gao, Ansongo, Bourem, les seules où il y a une certaine sécurité. Rarement, ces villes ont fait l’objet d’attaque de la part des GAT, sauf des cas où des objectifs militaires en leur sein sont visés7. Cependant, cette zone connait d’autres formes de criminalité organisée : le banditisme résiduel avec des cas d’enlèvements8, des règlements de compte9 et des assassinats. Ces cas de violences urbaines sont exacerbés par la trop grande circulation de l’argent sale en provenance des mines d’or dont Gao semblerait devenir le centre d’échanges.

8D’autres conflits existent notamment intercommunautaires dans la région qui sont la manifestation d’enjeux cruciaux pour le contrôle des ressources naturelles (pâturages, points d’eau, mines, trafics de drogue, d’or, etc. ). L’existence de ces conflits entre communautés complexifient, pour un public non averti, la lecture de la situation. Ces conflits en sourdine encore de nos jours n’ont pas été réglés et sont simplement dissipés dans les développements très médiatisés de la lutte contre le terrorisme. Les grandes succursales du crime organisé que sont JNIM et EIGS surfent sur l’existence de ces conflits et les utilisent en opposant les communautés les unes contre les autres.

Les développements politiques et sécuritaires

9Cet aperçu de la situation ci-dessus dressé appelle des analyses. Il faut rappeler que les groupes terroristes, ont commencé à essaimer dans le nord Mali depuis 2005 pour ce qui est d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) avec des enlèvements d’Européens. En 2012, une conjonction défavorable de l'environnement sahélien, aggravé par la chute de Kadafi en Libye et le réveil de l’irrédentisme touareg a créé les conditions d’une occupation de territoire avec une volonté d’imposer ouvertement la charia aux populations. Le JNIM dont le nouveau leader Iyad Ag Ghaly, grand connaisseur des leaders locaux, impose sa loi dans la région de Kidal. Sa présence à Kidal protège la zone des incursions de l’EIGS, sa rivale et autres groupes terroristes.

10Le cercle de Bourem, zone de sable dans sa partie nord, tire profit des liens entre les chefferies traditionnelles du cercle de Bourem et celles de la CMA, dont certains proches de JNIM. Cette confluence d’intérêts est le bouclier des populations du cercle de Bourem qui sont ainsi exemptées des manifestations les plus visibles de la charia : la zakat et le banditisme résiduel sur les routes entre Gao et Bourem. Par ailleurs, les communautés de Bourem ont réussi, ce que les autres leaders de la vallée n’ont pas pu : celui de créer une « force » autonome sans les FAMA (mais avec leur bénédiction) pour assurer la sécurité des déplacements entre leur ville et Gao10.

11Contrairement au cercle de Bourem et Kidal, le cercle d’Ansongo souffrirait d’une crise de leadership traditionnel d’envergure. En effet, les chefferies traditionnelles d’Ansongo n’ont pas tissé des aptitudes de pouvoir leur permettant de générer des capacités d’agir dans l’ombre. Il n’y a pas cette culture de cohabitation et de partage mais plutôt des relations de méfiance et de confrontations perpétuelles pour le contrôle et la gestion des ressources naturelles. On est dans une zone où les communautés sont très souvent dans une opposition trop frontale, socle de conflits intercommunautaires qui ont longuement (et continuent) de diviser les gens. Les Daoussakhs, les Iderfan, les Peulhs et les Kel Gunhan partagent le même territoire mais cohabitent difficilement. Entre les Peulhs11et les gens de la vallée, les choses sont souvent compliquées et ne sont pas apaisées. Très impliqués dans certains conflits, les Peulhs12 seraient, peut-être et sans doute, devenus les victimes les plus faciles d’un péril terroriste qui dépasse largement les limites du Sahel.

12La signature de l’APR en mai 2015 apporta une accalmie sur les différents fronts mais la situation est loin d’être satisfaisante et surtout ne permettait pas un retour réel de la vie économique dans les villages, toujours à la merci des bandits et GAT. Malgré la présence de forces militaires étrangères et des Nations Unies depuis 2013, la crise sécuritaire s’enlisait et se cristallisait progressivement. Globalement, 2016-2019 avait été celle de tous les dangers avec des attaques qui ont assombrit la zone des trois frontières13. Ce triste bilan déclencha au Mali une vague de critiques contre la présence des Nations-Unies au Mali, en particulier de la MINUSMA et surtout contre les forces françaises. Puis, le 20 août 2020, le coup d’Etat contre le régime d’Ibrahim Boubacar Kéita, marqua l’arrivée au pouvoir de jeunes officiers14, venus du terrain qui s’offusquaient du manque de capacités techniques et humaines des FAMA. Bis repetita, en mai 2021, un autre coup d’Etat se produisit qui changea complétement la situation. Après l’échec de moults négociations avec des émissaires de la CEDEAO, celle-ci a immédiatement réagi en brandissant des menaces, d’ailleurs mises en exécution : fermeture des frontières et autres sanctions économiques. En février 2022, la France, agacée par le refus des nouvelles autorités de remettre le pouvoir aux civils, a déclaré le retrait de sa force Barkane et de Takuba au Mali et le retrait de tous les coopérants civils opérant dans les différentes institutions maliennes15. Aussi, l’Union Européenne emboîta le pas à la France en suspendant ses appuis en divers à l’EUTM (European Union Team Management). D’autres pays européens comme l’Allemagne rejoignent ce mouvement contre le Mali suite à ce refus d’organiser les élections devant permettre le retour à l’ordre constitutionnel normal. Alors, les nouvelles autorités maliennes de la Transition, résolus de changer la situation du pays, diversifiant leurs partenaires, se sont tournés vers la Russie, à l’affut d’ailleurs, qui a une vieille coopération militaire et universitaire avec le Mali depuis les années 60.

13La cristallisation de la crise depuis plus d’une décennie a généré une situation économique difficile du nord Mali où les populations, en grande partie, ont été dépossédées de leurs moyens de production. Une grande majorité est partie des villages sous les menaces des GAT et ont rejoint le lot des personnes déplacées interne (PDI) dans les villes sécurisées. Appauvries et déshumanisées, les PDI sont installées dans des habitats de fortune et vivent de la solidarité malienne et internationale.

Les défis et enseignements liés aux impacts politiques et sécuritaires

14Au regard des développements ci-dessus et des analyses, on peut retenir les défis suivants :

  • Une meilleure gouvernance dans la gestion des moyens de l’Etat et des FMDS

15A l’analyse, on s’aperçoit que la crise de 2012 était le résultat d’une vaste défaillance de gouvernance à tous les niveaux : politique d’abord. Si le terrorisme est une menace transnationale impliquant des multinationales du crime organisé, la mauvaise gouvernance du pays a été le facteur déclenchant qui a sapé les fondements des institutions de l’Etat. La corruption et le clientélisme ont gangréné les administrations qui ont eu suffisamment de temps, sans contrôle ferme et sanctions idoines, de « privatiser » les services de l’Etat à leurs comptes personnels. Les résultats des audits des fonds publics révèlent des transits importants des deniers publics de l’Etat qui s’évaporent dans la nature. La gestion désastreuse de l’EDM ou de la régie des Chemins de fer sont des cas emblématiques d’une dérive financière systémique sans précédent. Ce fiasco global est entretenu depuis des années par une justice sélective qui refuse de se regarder dans le miroir et qui profite amplement de la situation à tous les étages. L’affaire de l’achat de l’avion présidentiel de 201416 a mis en évidence le fait que la grande muette n’est pas à l’abri d’une gouvernance plus que moyenne17. Elle a dévoilé le dénuement total de nos FMDS en équipements et en moyens logistiques modernes pendant que les finances n’ont pas manqué.

  • Une démilitarisation du Nord Mali à l’occasion des Accords de Tamanrasset I et II en 1990

16Au début de la rébellion des années 90, les négociations entre le Gouvernement du Mali et les groupes rebelles ont convenu à l’abandon par le Mali des bases militaires du Nord Mali comme revendications principales des leaders de la rébellion et leur retrait dans les grandes villes. Cette décision désastreuse pour les FMDS, au fil des années, a eu des conséquences insurmontables notamment : la perte des repères et des réseaux d’information et de communication, le déficit de connaissances du terrain et la perte d’une expertise sur les problématiques communautaires, etc. A contrario, les GAT ont profité de ces atouts pour « occuper » le terrain et se constituer des réseaux et des connaissances nécessaires pour mener leur lutte contre les autorités légales des pays du Sahel. Cet avantage de la maitrise du terrain et son infiltration leur assure une capacité de repérage et de ciblage des objectifs maliens stratégiques et des attaques surprises. Leur réseau d’information et de communication leur permet d’intervenir en toute discrétion et de prendre par la surprise les FMDS des pays du Sahel. Un des défis importants de ces pays est de réinvestir les terrains « abandonnés » et de se constituer une vraie expertise avec des réseaux pour « surveiller, traquer et neutraliser» les GAT dans les recoins les plus reculés. C’est vital pour les pays du Sahel, dans cette guerre asymétrique harassante et coûteuse de se munir de vraies centrales d’intelligence robustes et efficaces sur les propres pays.

  • Un élargissement inquiétant de la zone du terrorisme

17Les défis sécuritaires qui se posent au Mali ne sont pas insurmontables mais sont très colossaux au regard des moyens financiers de nos états et de la superficie affectée par la crise qui s’élargit de jour en jour. La dernière attaque terroriste dans la région de Kandi (nord Bénin) l’atteste à suffisance18. Depuis l’avènement du CNSP au pouvoir et leur partenariat avec la Russie, indéniablement, la situation des FAMA et des FDS s’est nettement améliorée : achats d’équipements de haut niveau et surtout des moyens de surveillance et d’intervention aériens (drones et avions) qui ont induit un inversement tangible de la tendance sur le terrain. Mais, le constat est que les FAMA réagissent à la guerre asymétrique dont les GAT donnent le tempo. Elles agissent même vivement avec des victoires réelles qu’il faut amplifier pour qu’elles soient durables et bénéfiques. On constate aussi des efforts importants au niveau de l’AES dans la mutualisation des moyens de lutte contre le terrorisme qui sont salutaires.

  • Un retrait des institutions régionales préjudiciable et lourd de conséquences

18En même temps que les FMDS se doivent de rétablir une situation sécuritaire qui a trop duré et qui nuit fortement à la cohésion sociale et au rétablissement de la paix, le Mali (et l’AES, plus globalement) s’est séparé de certains de ses partenaires : la France, la CEDEAO, le G5-Sahel et les Nations Unies (précisément la fermeture de la MINUSMA)19. Désormais, les FMDS doivent à la fois affronter le terrorisme, lutter contre le banditisme résiduel et sécuriser les villages libérés pour le retour des populations déplacées (internes et externes). Concomitamment, elles doivent se reconstruire en recrutant, en formant et en s’équipant, ce qui n’est pas visible de l’extérieur d’où la complexité des missions des Etats-majors. Devant, l’énormité du territoire, il s’agit d’une tâche qui mérite suffisamment plus de moyens humains et techniques et sans doute plus de coopération avec des nations qui ne sont pas du socle sécuritaire (hors AES20). Au sein de l’AES, la mutualisation des moyens est un défi important car chaque pays est largement investi dans la lutte dans ses limites territoriales. Déployer des actions coordonnées plus accrues impliquerait des forces supplémentaires et une chaine de commandement plus professionnelle qui devraient permettrait de mieux repartir les efforts entre : terrorisme, sécurisation des villages libérés et patrouilles quotidiennes, etc.

  • Une lutte contre le terrorisme avec des résultats tangibles mais des moyens encore limités

19Beaucoup d’actions sont menées ces dernières années par les FMDS mais les résultats escomptés restent encore peu visibles. La contribution de forces militaires internationales nouvelles auraient permis, avec les moyens accrus des FMDS, d’assurer certaines fonctions essentielles dans la sécurisation des villages pour laisser les militaires maliens et de l’AES en première ligne de la lutte contre le terrorisme. Cette division du travail aurait permis de bonifier les résultats des parties et de favoriser le retour des populations en enclenchant un réel processus de reprise économique. La création de l’AES est un atout indéniable dans la lutte contre les insécurités de tout genre. Elle a des atouts certains sur le terrain avec d’abord, l’intégration des populations. Le socle historique tel la communauté «ay né han» ou celle du manding (ou dioula) a devancé les réflexions politiques. Elle est séculaire, palpable et concrète dans la zone des trois frontières. En cela, la création de l’AES n’est pas novatrice21 en soi mais elle est une concrétisation de ce que sont les communautés des frontières, des zones linguistiquement homogènes. Les récentes attaques des GAT du mois de janvier 2025 au Benin, (à Kandi, le 10) et au Burkina (le 15, à Seytenga et Dori) montrent bien que la menace est partout présente et le mode opératoire est le même : la mobilité sur le terrain.

  • Une paupérisation croissante des populations avec la cristallisation de la crise

20En raison d’une cristallisation longue de la crise, les populations du nord Mali ne cultivent pas leurs champs, hors des grandes villes. Elles ont perdu, en grande majorité, leur bétail à force de vouloir rester « chez eux », soit par les rapts, soit par l’imposition de la zakat par des GAT qui écument les contrées insécures du pays. La perte des moyens de production est un dommage considérable et préjudiciable pour ces communautés qui ont l’impression de thésauriser avant tout pour des terroristes. Les terrains de culture sont en friche depuis une décennie et les superficies cultivables se réduisent. Les parents, qui ont des moyens ou des aides en ville, arrivent encore à garder leurs enfants en situation de scolarisation mais pour les autres, cela induit un déclassement à long terme des jeunes. Non, seulement, les familles perdent leurs biens mais aussi, leurs progénitures seraient susceptibles d’être déclassées par rapport à la moyenne des enfants en milieux sécurisés. Potentiellement, ces jeunes pourraient nourrir les routes migratoires et l’exode rural car il s’agit des milliers d’adolescents qui échappent à un encadrement par le système éducatif traditionnel. Les femmes vivant des produits de cueillette et de ramassage de fonio ne peuvent plus le faire depuis longtemps, elles perdent à la fois un pouvoir d’achat mais aussi de l’autonomie.

  • La rupture du dialogue politique et de la concorde nationale

21En ayant pris la décision d’assumer pleinement leur pouvoir, le 7 mai 2021 avec le second coup d’Etat, les officiers du CNSP au pouvoir, ont attiré toute la lumière et devront faire face aux critiques des maliens qui n’aspirent majoritairement qu’à la paix. Même s’ils ont pu maintenir la flamme patriotique avec une certaine jeunesse et des masses populaires dévouées à leur cause, trois ans après, l’engouement est en voie de s’éroder et il y a un comme un essoufflement22. Devant peu de réponse à leurs doléances, la classe politique, dans sa mission de contrôle de l’action publique, a durci le ton en demandant aux autorités de la Transition23, un agenda précis des futures élections. Celles-ci en arguant que l’organisation des élections n’est pas une priorité24, ont malencontreusement créé les conditions d’une rupture du dialogue politique et la suspension des activités des partis, en marge des consultations sur le projet de Constitution. Une loi contre la cybercriminalité a été adoptée qui encadre désormais les actions dans l’espace public. Cependant, si des vidéastes favorables à la transition, susurrent aux maliens les informations les plus « sécrètes » de l’Etat sur les réseaux sociaux, certains milieux professionnels de la communication voient leurs champs d’actions rétrécit : France 24, TV5, des TV25 privées nationales sont suspendues ou fermées. Aussi, certains leaders politiques sont arrêtés ou contraints à l’exil26. Cette loi sur la cybercriminalité, même si elle a des vertus indéniables, en ces temps de crise, est perçue par certains milieux comme une épée de Damoclès contre les agissements de politiciens « indélicats ».

  • Des échéances électorales renvoyées aux calendes grecques, une classe politique entre scepticisme et doute

22Au lendemain de la nomination d’un nouveau Premier Ministre, le Président Goita, novembre 2024, lui assignait une feuille de route en huit points dont le dernier portait sur l’organisation d’élections libres, transparentes et acceptées par tous27. Aussitôt, ce dernier, pour couper l’herbe sous les pieds de son prédécesseur, a très rapidement enjoint l’acte à la parole en rencontrant les acteurs politiques et de la société civile au sujet de la préparation des futures élections. Le processus d’organisation des élections a connu deux avancées majeures depuis le départ de l’ancien Premier Ministre : la budgétisation du coût des élections dans l’exercice en cours et la nomination d’un Ministre délégué chargé de la question auprès du Premier Ministre. Mais, la nomination du chef de la Transition du Niger, le Général Tchiani, comme Président de la République du Niger avec un mandat de 5 ans renouvelables à la suite des concertations, a rebattu les cartes dans l’espace AES. Désormais, étant dans une démarche concomitante, les autres présidents de l’espace emboitent le pas. Au Mali, des concertations avec les forces vives de la nation sont convoquées en mars-avril 2025 à l’issue desquelles, le Général d’armée Assimi Goita est désigné « Président de la Transition pour cinq ans renouvelables, jusqu’ à la sécurisation totale du pays». Aussitôt, il y a une levée de bouclier au sein de la classe politique. Réponse rude des autorités, les partis politiques sont dissouts et leurs activités interdites.

Conclusion

23Cet article a permis de dresser une cartographie plus complète de la situation de la crise sécuritaire dans la région de Gao avec ses multiples facettes. Pour un public non professionnel, le terrorisme, bénéficiant, des lumières d’une compétition médiatique acharnée entre les tenants d’une inclusivité des forces militaires, y compris étrangères et les panafricanistes exaltés avides d’une souveraineté retrouvée de l’Afrique, est le seul mal du nord du Mali alors que la réalité est plus complexe. Elle présente plusieurs facettes dont la résolution serait la clé du retour définitif de la paix au Mali. Eradiquer le terrorisme est un combat de longue haleine de par sa nature et elle ne peut se faire qu’en mobilisation et en mutualisation des moyens importants tant humains que techniques. Les conflits intercommunautaires, peu visibles, font autant de dégâts qu’il est nécessaire d’appréhender les causes et trouver dans nos fonds culturels les outils et les méthodes pour les enrayer en adoptant des règles de gestion des ressources naturelles empreintes de justice sociale et aussi inspirées du droit positif. La création de l’AES suscite beaucoup d’enthousiasme auprès des réseaux panafricanistes et des vidéastes et influenceurs de tout acabit mais il n’en demeure pas moins que les enjeux politiques et sécuritaires dans le Sahel sont complexes. Légitimement, chaque Etat a le loisir du choix de ses partenaires, en toute souveraineté, tout autant que créer ou quitter une organisation bilatérale ou multilatérale. Mais seule la réalité est que les défis qui se posent au Sahel sont transnationaux et débordent du seul cadre géographique d’un Etat.

24Pour amorcer la reprise économique dans la région de Gao, comme du reste au Mali, il faut le retour de la sécurité. Pour une paix durable, il faut composer avec l’ensemble des acteurs politiques et sécuritaires.

Bibliographie

La Charte de la Transition

La résolution 2690 des Nations Unies

Articles de presse sur les actions des GAT au Sahel

Notes

1 Ses membres sont : le Mouvement National pour la Libération de l’Azawad, le Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad, le Front Populaire de l’Azawad, le Mouvement Arabe de l’Azawad et le Mouvement Islamique de l’Azawad.

2 Il a été divisé en plusieurs tendances suite à des problèmes récurrents de leadership : CMFPR1, 2 et 3.

3 16 Février 2022.

4 Le 1er novembre 2019, à la suite de l’attaque perpétrée par des groupes terroristes sur le poste avancé de N’Délimane faisant entre 45 et 50 morts dans les rangs des FAMA, dans la commune de Talataye et le cercle d’Ansongo, la hiérarchie militaire malienne a décidé de retirer le poste avancé de Labézenga à la frontière entre le Mali et le Niger.

5 8 aout 2022 : Au moins 17 soldats et 4 civils (dont le Maire et deux de ses adjoint). ont été tués dimanche, 9 autres militaires sont portés disparus.

6 Hormis la guerre entre les Arabes et les Kountas de la fin des années 90 et début 2000. Elle fut reglée par l’intervention du Président ATT en 2004.

7 Un des derniers cas, l’attaque du camp Firhun de Gao le 7 septembre 2023 revendiqué par le JNIM. Aussi, le check-point de Wabaria des mouvements sédentaires CMFPR, par exemple, a fait l’objet de plusieurs attaques meurtrières.

8 Les cas d’un ancien maire de Taboye, d’un adjoint du Maire de Bara, d’un jeune réparateur de moto, et d’ autre opérateur économique haoussa, etc.

9 Abdoulaye Adama dit Gareka, opérateur économique, a fait l’objet de plusieurs ciblages sans effusion de sang. Sans oublier l’assassinat de Hama Hiya et d’Abdoulaye Opitain, tous opérateurs économiques dans la ville de Gao.

10 Cette information nous a été donnée par le collectif des maires et des leaders de la société civile en mars 2022 lors d’une mission de terrain. Nous avons eu une réunion avec les chefs de la force à Bourem à la même occasion.

11 Le fait que les GAT recrutent plus dans cette communauté ne rend pas les choses aisées.

12 En 2005, j’ai pris part à une étude sur les relations intercommunautaires dans le cercle de Ménaka et d’Ansongo financé par la SNV. L’équipe du LASDEL a sillonné le terrain dans la zone des trois frontières (Gao, Tillabéry et Dori) et nous avons senti déjà à cette époque des tensions fortes entre les Peulhs et certaines communautés voisines.

13 Attaques répétées des groupes terroristes avec leurs lots de morts dans les rangs des militaires des pays de la zone Ougarou-Boungou à l'Est du Burkina, 37 morts, Tabankort (Mali), le 19 novembre avec 24 morts, Inates (Niger), le 10 décembre avec 71 morts, Aribinda (Burkina), le 24 décembre 2019, 34 morts, etc.

14 Cette fois-ci les membres du CNSP (Conseil National du Salut du Peuple) prennent les choses en mai et se jettent au-devant de la scène. Avant, ils avaient choisi un général à la retraite, Bah Dao, comme Président de la Transition et un Premier civil en la personne de Moctar Ouane, ancien diplomate.

15 Le Nouveau Premier Ministre malien Choguel Kokalla Maiga, du haut de la tribune de la 76e assemblée générale des Nations Unies, clamera, plus tard, au monde entier : « un abandon en plein vol » de la France, le 16 févr. 2022.

16 Le 9 juillet 2025, le délibéré est tombé avec une condamnation des principaux protagoniste dont des officiers généraux.

17 L’ancien Premier Ministre Choguel Kokalla Maiga dans certaines de ses sorties médiatiques disait que les dirigeants de la Transition, autrefois jeunes officiers, étaient mis à l’écart des décisions et ne commandaient pas les troupes lors de certaines opérations.

18 10 janvier 2025 : attaque qui a fait près de 35 morts parmi les militaires béninois. 15 janvier 2025 : L’attaque de Dori et Seytenga a fait plus de 15 morts

19 Suite à la Résolution 2690 de juin 2023 et conformément à la demande du Mali, la MINUSMA a enclenché un processus de retrait avec un calendrier validé par les autorités maliennes. Les différents camps à l’intérieur du pays ont été remis aux représentants désignés de l’Etat malien entre juillet et décembre 2023, à l’exception de celui de Gao et de Bamako qui ont fermés en juillet 2024 pour des raisons de liquidation des biens et matériels.

20 Les Trois Etats (Mali, Burkina-Faso et Niger) en guerre contre le terrorisme ont créé l'Alliance des États du Sahel (AES), encore appelée Liptako-Gourma, un pacte de défense mutuelle, le 16 septembre 2023.

21 Il y a eu la Fédération du Mali comprenant le Sénégal et le Mali qui a proclamé son indépendance en août 1960 mais qui s’est vite sabordée en raison des enjeux politiques et de leadership.

22 La Charte de la Transition prévoyait la fin de celle-ci en mars 2024 avec le retour à l’ordre constitutionnel normal.

23 Les autres partenaires régionaux du Mali (CEDEAO et Union Africaine) ont fait la même demande au Mali, avec un ton plus modéré cette fois-ci, en lui rappelant ses propres textes de loi notamment la Charte de la Transition.

24 L’ancien Premier Ministre Choguel Kokala Maiga avançait même, en son temps, qu’il ne peut y avoir des élections avant la libération totale du Mali du terrorisme. Mais, cela reste assez vague au regard des délais de la Charte.

25 Le cas de Joliba TV.

26 Le cas des 11 leaders de l’ADEMA arrêtés en juin 2024 et libérés en décembre suite aux bons offices de l’ancien Premier Ministre Ousmane I Maiga, qui a été mobilisé sur plusieurs sujets par les autorités de la Transition. Il faut rappeler que certains responsables politiques sont toujours en exil : Thomas Hubert Coulibaly, Oumar Mariko, et l’Imam Mahmoud Dicko, ancien Président du Haut Conseil Islamique du Mali, etc.

27 Novembre 2024 par décret Général Abdoulaye Maiga, cumulativement, Ministre de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation

Pour citer ce document

Younoussa HAMARA, «Région de Gao : les défis sécuritaires et de développement dans la lutte contre le terrorisme», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, N°42-Spécial, mis � jour le : 23/02/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=1032.

Quelques mots à propos de :  Younoussa HAMARA

Département d’Histoire

Universitaire de Bamako

toureyouna@yahoo.fr