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N°43-juin 2026
Education sociale de genre et Participation politique des femmes dans le cercle de Ségou, 4ème région administrative du Mali
Résumé
Dans cet article, nous avons abordé la question de la participation politique des femmes de Ségou, au Mali. L’objectif était d’identifier les facteurs et raisons qui accrochent la pleine participation politique des femmes. L’analyse de données issues d’entretiens ethnographiques, réalisés auprès d’étudiantes, de femmes travailleuses et de femmes leaders, a permis de lier la faible participation politique des femmes, entre autres, à l’éducation sociale de genre, au faible pouvoir économique des femmes, ainsi qu’à une forme d’adversité que les femmes se vouent sur le champs politique.
Abstract
This article examines the issue of women’s political participation in the district of Ségou, Mali. The study aims to identify the factors and underlying reasons that hinder women’s full engagement in political life. Drawing on data collected through ethnographic interviews conducted with female students, working women, and women leaders, the analysis reveals that the low level of women’s political participation is closely linked to socially constructed gender education. It is also associated with women’s limited economic power and with forms of intra-gender adversities that manifest within the political arena. These findings highlight the persistence of gendered divisions between a predominantly male public sphere and a feminized private sphere, which together constitute significant barriers to women’s political empowerment.
Table des matières
Texte intégral
pp. 197-214
Introduction
1Le statut et les représentations sociales liées à la femme s’élaborent toujours dans un contexte historique. En Grèce,
« C’est entre le VIII ème siècle av J. C. et le II ème après J C. que les grandes lignes du statut de la femme ont été adoptées. La société grecque est une société foncièrement inégale, c’est-à-dire que son fonctionnement même est bâti sur l’inégalité. L’inégalité existe d’abord entre les êtres humains, puisque ces sociétés connaissent l’esclavage depuis les temps homériques jusqu’à l’effondrement de l’Empire romain » (P Pantel et A Pandora 2009 :15).
2Cependant, au fil du temps, cette inégalité a fini par s’élargir en investissant les rapports sociaux de genre, qui promettent un modèle d’opposition entre espace domestique féminin et espace public masculin. Dès lors, les femmes :
« Sont spontanément évincées des droits civiques, comme s’il s’agissait d’un fait d’évidence, ne méritant pas d’être discuté, prêtant aussi peu à contestation que la mise à l’écart des mineurs……(Cet état de fait) résulte en effet du poids des préjugés de l’époque sur la nature de la femme et de la perception de la frontière entre l’espace privé et l’espace public l’ordre des rapports naturels et l’ordre des rapports sociaux » (P Rosanvallon 1992 :169-170). Toutefois, les femmes sont privées de certains droits et sont de ce fait tenues à l’écart, entre autres domaines, et en l’occurrence, de la vie politique au profit des hommes. Dans les faits, cette privation « de droits civils et politiques se traduit dans la vie des cités par le non-accès des femmes à plusieurs domaines comme celui de l’éducation, celui de la parole et celui de l’écrit…Et qui dit absence de droits dit absence de pouvoir dans la vie économique, sociale et politique » (P Pantel et A Pandora op cit :17).
3L’image sociale et politique de la femme dans la société grecque est finalement celle d’une éternelle mineure. Telle est la caractéristique générale des sociétés foncièrement ancrées dans le patriarcat. Elle en est la culture, et en matière politique « la culture privilégie inconsciemment (parfois consciemment) une tendance plutôt qu’une autre » (M Mead 1935 :14).
4Au demeurant, cette position de la femme face au pouvoir dans les sociétés grecques est aussi celle de nombre de sociétés extérieures à la Grèce, à l’instar des sociétés maliennes et africaines. Au Mali, notamment dans les sociétés où les règles séculaires de circulation du pouvoir servent encore de référentiel en la matière, le pouvoir est toujours pensé en termes d’homme. Le pouvoir « est une affaire d’hommes et d’hommes mûrs (K Togola 2020 :76).
5Pour rendre compte d’un tel traitement réservé à la femme, les pourfendeurs de l’engagement politique de la femme mettent en avant des arguments largement empruntés pour la plupart à la misogynie, énoncée parfois sous la forme de théories de l’inégalité naturelle.
Ces théories, en même temps qu’elles lient le fait de la subordination de la femme à l’homme à un élan naturel ou une volonté divine, dénient à la femme toute forme d’exercice de pouvoir politique, en raison de ses caractéristiques physiques et de son rôle social. Tout indique que le statut civil auquel les femmes sont légitimement éligibles, est celui d’éternelles mineures.
6En effet, les femmes ne doivent pas participer à la vie politique parce qu’ :
« elles seraient obligées d’y sacrifier des soins plus importants auxquels la nature les appelle. Les fonctions privées auxquelles sont destinées les femmes par la nature même tiennent à l’ordre général de la société ; cet ordre social résulte de la différence qu’il y a entre l’homme et la femme. Chaque sexe est appelé à un genre d’occupation qui lui est propre ; son action est circonscrite dans ce cercle qu’il ne peut franchir, car la nature qui a posé ces limites à l’homme, commande impérieusement, et ne reçoit aucune loi » (T Dembélé citant J-P André 2018 :65).
7L’éducation sociale de genre apparait comme un vecteur privilégié au moyen duquel la transmission à la femme de cette image et de l’idéologie qui la sous-tend s’accomplit et se perpétue. Les discours éducatifs assimilent en effet toutes ambitions politiques de la femme à une tentative d’abjurer son sexe. La vie conjugale et la vie professionnelle de la femme ne semblent pas exemptes de tous griefs à propos de sa situation politique. L’objectif général ce travail est d’appréhender les différents obstacles à la participation politique des femmes dans notre milieu d’étude. Plus spécifiquement, elle vise à :
-
identifier les facteurs mis en cause dans la situation politique des femmes ;
-
décrire leurs effets sur la participation politique des femmes et ;
-
explorer les stratégies à adopter en vue d’une participation plus accrue des femmes à la vie politique.
Problématique de l’étude
8Depuis plusieurs décennies, l’Etat du Mali, sous l’impulsion de l’ordre financier international, à l’instar de bien d’autres Etats en Afrique, avec l’appui d’une multitude d’acteurs, nationaux et internationaux, œuvrant au compte d’une diversité d’organisations de la société civile et de coopération, porteurs d’initiatives et de stratégies, ambitionne de booster la participation politique de la femme.
9En dépit du contexte de scolarisation massive des filles et d’accès accru des femmes à l’emploi, ce mécanisme de construction différenciée de personnalité n’en demeure pas moins une réalité. Les efforts fournis en matière de scolarisation des filles et d’accès des femmes à l’emploi s’en trouvent pris à son piège.
10En effet, selon le rapport général sur les états généraux de l’éducation au Mali (août 2023- février 2024), le taux brut de scolarisation des filles au premier cycle de l’enseignement fondamental 1 est estimé à 79, 4%. Aussi, dans le rapport d’analyse du 2ème passage avril-juin 2022 de l’enquête modulaire et permanente auprès des ménages (Emop) de l’Institut national de la statistique, montre que la proportion de personnes en emploi est de 54,4% chez les personnes âgées de 15 ans ou plus. Les femmes, moins actives que les hommes, occupent tout de même 43,3% contre 73,6% d’hommes.
11Etant donné ces progrès réalisés au plan national et un contexte international favorable, qu’est-ce qui freine encore la participation politique des femmes au Mali ? Telle est la question de départ à laquelle cet article entend répondre. Pour ce faire, nous nous sommes attelé, dans ce travail, à mobiliser les approches théoriques appropriées et à décrire clairement la méthodologie qui y a été adoptée.
12Outre l’Introduction, le présent travail comporte les chapitres suivants : appuis théoriques, appuis méthodologiques, notion d’éducation sociale de genre, éducation sociale de genre et vie politique des femmes, vie conjugale et engagement politique des femmes, vie professionnelle et engagement politique des femmes, le ver est dans le fruit, stimuler l’engagement politique des femmes.
Appuis théoriques
13L’histoire de la répartition des rôles sociaux entre femmes et hommes exclut traditionnellement la femme de l’exercice de certaines activités sociales. La politique, à l’instar de la défense, la chasse, la guerre et la pêche, est représentative de ces activités. Au demeurant,
« le sexe dans tout groupe humain doit être compris en termes politiques et sociaux, en rapport non avec des contraintes d’ordre biologique, mais avec les formes locales et spécifiques des relations sociales et des inégalités sociales » (P Pantel et A Pandora, citant Rosaldo op cit:28). Ces formes locales et spécifiques des relations sociales se sont d’autant mieux affermies dans le cadre du patriarcat que plus généralement « la domination masculine s’est affirmée en effet dans tous les champs sociaux et économiques, coiffée par une domination politique représentée par des hommes » (I Guérin, I Hillenkamp et al in L Granchamp et R Pfefferkorn 2017 :153).
14Toutefois, dans le cadre de ce travail, nous avons le choix de nous intéresser à la question de la participation politique de la femme, dans un contexte national marqué par la discrimination positive et international favorable à l’épanouissement politique de la femme.
15Au plan national, il convient d’évoquer la discrimination positive. Dans la littérature sur le genre, comme dans les politiques publiques dans la plupart des Etats africains et au Mali, la notion de discrimination positive s’entend comme un traitement différentiel ainsi que des droits sexospécifiques accordés aux femmes en raison de leur sexe, dans certains domaines, au détriment des hommes. A s’en tenir aux plus évidents des domaines concernés par une telle mesure, on peut citer l’éducation et le droit politique.
16En effet, la discrimination positive en faveur des filles à l’école et la loi dite loi 052, instituant la parité en ce qui concerne les postes nominatifs dans les services publics, le positionnement des femmes candidates en tête des listes électorales, participent de la mise en œuvre de politiques publiques vouées à l’épanouissement intellectuel et politique de la femme au Mali.
17Par ailleurs, la « communauté internationale est aujourd’hui mobilisée pour soutenir la gageure qui est le genre. Considéré comme un maillon de la gouvernance dans l’optique des Nations Unies, le genre apparait comme un paradigme à la fois de protection et de promotion des femmes » (K Togola 2019 :17). Et tous les progrès enregistrés sur cette thématique tant en contexte national qu’international visent à déconstruire les acquis en matière d’organisation traditionnelle des espaces et activités selon les sexes.
18Afin d’éclairer au mieux l’objet de cette étude, à savoir les obstacles à la participation politique de la femme, nous nous appuierons sur la théorie compréhensive, au sens de Weber pour découvrir le sens des dispositions ou actions ou sociales freinant la participation politique de la femme. Celle-ci sera complétée par la théorie de l’interactionnisme, telle que développée par les sociologues de l’école de Chicago, ce qui nous permettra de comprendre les mécanismes sociaux de répartition des rôles sociaux selon le sexe.
Appuis méthodologiques
19La présente recherche s’inscrit dans une perspective essentiellement qualitative. A partir d’entretiens ethnographiques, réalisés sur la base d’un guide d’entretien, en septembre 2025, nous avons recueilli les points de vue de jeunes filles et de femmes, déscolarisées, d’élèves et d’étudiantes en Master et en thèse de Doctorat, d’enseignantes-chercheuses et de professionnelles du monde du développement, à Ségou. Ces matériaux ont fait l’objet d’une analyse de discours. Les résultats ainsi obtenus ont permis de répondre à la problématique de recherche.
Attirail conceptuel de l’étude : Éducation, instruction et éducation sociale de genre
20Il nous parait indispensable de rappeler et de définir, pour des besoins de clarification, un certain nombre de concepts, d’idées, de théories et de cadres de pensée permettant de comprendre et d’analyser notre sujet. En effet, le langage courant réduit le plus souvent, l’une à l’autre, les notions d’éducation et d’instruction. Il suffit pourtant de prendre en considération leur finalité pour se convaincre de l’impertinence et du caractère abusif de cette réduction.
21En effet, l’éducation est un processus de transmission de valeurs et de règles sociales destinées à permettre à un individu de savoir vivre en harmonie avec les autres membres de sa communauté. Le périmètre pédagogique, voire intellectuel de cette notion est alors déterminé par l’étendue de l’aire culturelle, parfois géographique dans laquelle l’individu est appelé à vivre.
22En revanche, la notion d’instruction se révèle plus transcendante en préparant l’individu à l’acquisition de savoirs à portée universelle, comme ceux que véhiculent les différentes disciplines académiques. Ces distinctions conceptuelles ne sont pas sans mettre en mal les pratiques d’usage indistinct, le plus souvent abusif, auquel se livrent les locuteurs du Français de quelque niveau de certification scolaire, académique.
23Par la notion d’éducation sociale de genre, entendre l’éducation sociale différenciée (K Togola et F Fofana 2021), qui s’accomplit en soumettant les enfants à des activités de socialisation sexospécifiques et en leur adressant des discours éducatifs au regard de leur sexe. Un tel type d’éducation vise à construire chez l’un et l’autre des enfants une personnalité sociale différente.
24Son caractère culturel ne se discute guère, et on est là au cœur des problématiques culturelles. Pour cette raison, il importe de ne pas perdre de vue que chaque communauté est convaincue de l’excellence de ses coutumes et normes. On peut dès lors comprendre en quoi une communauté s’attache-t-elle fortement à sa culture, développe une résistance en vue de la préserver. Dans le cas d’espèce, cet attachement fort constitue un biais pour toutes tendances à l’institution d’un leadership politique féminin qui s’accommode mal avec les enjeux et logiques de pouvoir que comporte l’éducation sociale de genre.
25Dans le cadre de cette étude, il nous est paru intéressant de chercher à appréhender les effets résultant de cette construction de la personnalité sur la fille dans sa vie d’adulte. Au constat, nombreux sont les domaines dans lesquels cette différence de personnalité joue au quotidien. Mais, nous avons fait le choix de nous intéresser au domaine politique comme objet de la présente étude.
Education sociale de genre et vie politique des femmes
26Vouée essentiellement à la préparer pour tenir son futur foyer, l’éducation sociale de genre vise à développer chez la fille une personnalité discrète, modeste et obéissante, voire soumise vis-à-vis de l’homme. Elle ne suscite généralement pas en la fille l’esprit de compétition avec les garçons, le goût du pouvoir, ce faisant, elle limite forcément d’une manière ou d’une autre, les ambitions politiques de cette dernière. A ce sujet, ce propos de HD, une étudiante en Master, à l’Université de Ségou, fait remarquer :
« L’éducation sociale de la fille joue un rôle fondamental dans la formation de sa conscience citoyenne. Dès l’enfance, la manière dont la fille est éduquée détermine sa perception de la société, du leadership et de la politique. Dans beaucoup de sociétés africaines, la fille est socialisée dans la réserve, l’obéissance, voire l’effacement. Cela crée un désavantage psychologique pour s’affirmer dans les espaces publics et de décisions dominés par les hommes ».
27Cet autre témoignage d’une femme leader de la vile de Ségou est assez édifiant. En effet, selon cette interlocutrice :
« L’éducation sociale constitue une charge qui pèse lourdement sur la vie politique de la femme. Marquée par la transmission des valeurs anciennes de la société à la fille, cette éducation veut préparer la fille à son futur foyer rôle d’épouse, de mère. Elle oblige la fille à rester obéissante et respectueuse. L’éducation de la fille, faite de travaux ménagers, ne lui laisse pas le temps de s’épanouir et de créer des réseaux sociaux contrairement aux garçons ».
28On peut en retenir que les rôles sociaux, les attentes sociales vis-à-vis d’elle et les perceptions sociales dont elle fait l’objet, font peser une menace structurelle sur l’avenir scolaire et partant sur le projet d’engagement politique de la fille.
29Cette menace structurelle est incarnée par le principe même de l’éducation sociale de genre. De nos jours, de nombreux travaux sont consacrés à la question genre. Pour l’essentiel, ils décrivent les dynamiques communautaires de genre, les perspectives et la gestion publique des rapports de genre, la participation politique des femmes. Rarement, les raisons ou motivations réelles et profondes qui sous-tendent l’élaboration et la mise en œuvre d’un système d’éducation sociale de genre ont constitué un intérêt de recherche, en dépit de la leur pertinence scientifique.
30En réalité, l’éducation sociale de genre, discriminatoire par essence, est un principe de contrôle social voué à obstruer de manière légitime l’émergence politique des femmes susceptible de conduire à l’institution d’un pouvoir féminin et donc d’une domination politique des femmes. Même si cela semble passer inaperçu, le genre n’ est pas qu’un élément constitutif des rapports sociaux inspirés des différences physiques perçues entre les sexes, il est aussi « une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (C Isabelle 2014 :7).
Vie conjugale et engagement politique des femmes
31Selon S G, femme leader et responsable politique « la vie politique des femmes au foyer dépend largement de leur époux, c’est-à-dire du niveau de compréhension de celui-ci et de sa confiance en son épouse ». Ainsi, en fonction du contexte, la vie conjugale de la femme se révèle un frein ou un levier de sa participation politique. HD, estime : « le foyer doit être un espace de soutien mutuel et non un obstacle à l’engagement politique de la femme. La politique doit être vue comme une extension du rôle de la femme : gouverner, c’est aussi prendre soins de la communauté ». Toutefois, poursuit notre interlocutrice, « les tâches ménagères interminables, les grossesses, le temps d’allaitement constituent par ailleurs des facteurs qui découragent la participation des femmes à la politique ».
32Abondant dans le même sens, S C renchérit en ces termes :
« Le foyer peut être considéré comme un frein à la participation politique de la femme dans la mesure où celle-ci tombe sur un mari qui n’accepte pas sa participation politique. Aussi, arrive-t-il parfois que ce soit la belle famille, fort du préjugé que les femmes politiques se réfèrent peu ou pas du tout aux normes, qui s’y oppose ».
33L’analyse des points de vue en ce qui concerne la relation entre la vie conjugale de la femme et son engagement politique fait ressortir une ambivalence.
Vie professionnelle et engagement politique des femmes
34La vie professionnelle, parce qu’elle offre aux femmes de la visibilité et surtout un réseau, est un tremplin pour la politique. Ainsi, pour les femmes, la réussite professionnelle peut et doit devenir un pont vers l’engagement politique. S G précise :
35En matière de participation politique des femmes, certaines professions apparaissent comme un atout, donc relativement plus favorables que d’autres. A D, une étudiante en Licence nous partage :
« l’enseignement stimule la participation politique des femmes, car c’est un métier qui forme les femmes à la prise de parole en public, à la gestion du stress et des personnes de tous genres ».
« La vie professionnelle n’est pas un frein à la participation politique des femmes, vu qu’elle constitue pour elles un atout économique et donc politique. En effet, l’exercice d’une profession permet aux femmes d’avoir confiance en elles-mêmes et un certain pouvoir économique pour compétir avec les hommes. Pour être retenu comme candidat d’un parti politique, il faut d’abord payer une forte somme d’argent. J’ai été victime de cette pratique lors d’élections législatives. Lorsque j’ai voulu être sur la liste, le parti m’a demandé de payer cinq millions comme les autres ».
Le ver est dans le fruit
36A écouter les récits sociaux ou à observer de plus près, la participation politique des femmes au Mali, et dans notre milieu d’enquête, à la fois sur le plan de la représentation et de représentativité, apparait comme faible.
37Cette double faiblesse observée et établie, expressive d’une absence de profondeur d’ancrage des femmes en matière politique, peut s’assimiler à un échec politique. Cet échec ne semble pas plus imputable aux règles et convenances sociales qu’au jeu d’adversité contreproductif que les femmes se vouent. En d’autres termes, les femmes, parce qu’elles manquent de faire valoir une réelle solidarité intragenre, sont proprement responsables de leur situation politique.
38Ce manque de solidarité, voire de compassion s’observe lorsqu’une femme, qui a osé affronter des hommes, et dans une certaine mesure les convenances sociales, dans le cadre d’une compétition politique, est battue. Et pour avoir été battue, elle s’expose aux railleries pour le moins stigmatisantes d’autres femmes dont elle espérait plutôt le soutien et l’appui. Tout se passe comme si elle devait payer pour son audace d’avoir défié les hommes sur le champ qui est le leur. Manifestement, la peine est double, à savoir la souffrance engendrée par la défaite infligée par les urnes et l’exaspération née de l’attitude des siennes. La peur de vivre ou revivre une telle peine du fait d’une mésaventure politique semble impacter négativement l’engagement politique de nombre de femmes qui se contentent de jouer le rôle de mobilisateur pour le succès politique des hommes.
39Le sentiment de complexe d’infériorité que l’éducation sociale de genre a développé en elles s’en trouve par ricochet renforcé. S C, femme leader témoigne :
« Les femmes travailleuses ont la compétence et les moyens pour participer activement aux activités politiques mais seulement, elles manquent de soutien de la part des autres femmes qui les considèrent comme des femmes prétentieuses, ce qui sous-tend une rivalité. En raison de cette grande rivalité qui existe entre elles en matière de leadership féminin, les femmes préfèrent élire des hommes incompétents plutôt que des femmes compétentes ».
40De par de tels agissements, tous les ingrédients sont réunis pour conclure à la prégnance d’une forme d’intolérance intragenre, plus précisément féminine qui sape et leste les efforts visant à libérer la participation politique des femmes et à conforter le processus historique de construction d’un leadership politique féminin clairement affirmé et assumé.
41La question de la carrière politique des femmes au prisme des données statistiques dans la gouvernance locale dans le cercle de Ségou
L’échec politique des femmes lié aux facteurs et raisons mis en évidence par la présente étude s’exprime à travers des statistiques relatives au nombre et à la qualité des postes occupés par les femmes dans les différentes mairies du cercle de Ségou, et sous différentes mandatures.
Mandat 2009 à 2015 : nombre de conseillers
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SEGOU |
SEBOUGOU |
PELENGANA |
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Hommes |
Femmes |
Total |
Hommes |
Femmes |
Total |
Hommes |
Femmes |
Total |
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33 |
8 |
41 |
14 |
3 |
17 |
26 |
3 |
29 |
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80,48% |
19,52% |
100 |
82,35% |
17,65% |
100 |
89,65% |
10,34% |
100 |
42A la lecture de ce tableau, nous constatons que les femmes représentaient 19,52% dans le conseil communal de la commune urbaine de Ségou ; 17,65% dans la commune rurale de Sébougou et 10,34% dans la commune rurale de Pélengana. On y retrouvait 2 maires adjointes dans la commune de Ségou, une maire adjointe dans la commune rurale de Sébougou et une maire principale dans la commune rurale de Pélengana.
Mandat : 2016 à aujourd’hui
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SEGOU |
SEBOUGOU |
PELENGANA |
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Hommes |
Femmes |
Total |
Hommes |
Femmes |
Total |
Hommes |
Femmes |
Total |
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27 |
14 |
41 |
12 |
5 |
17 |
23 |
6 |
29 |
|
65,85% |
34,15% |
100 |
70,58% |
29,42% |
100 |
79,31% |
20,68% |
100 |
43A la lecture de ce tableau, nous constatons que les femmes enregistrent un taux de 34,15% dans le conseil communal de la commune urbaine de Ségou ; 29,42% dans la commune rurale de Sébougou et 20,68% dans la commune rurale de Pélengana.
Qualité des postes
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SEGOU |
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Maire |
Adjoint |
Conseillers |
||||||
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H |
F |
T |
H |
F |
T |
H |
F |
T |
|
1 |
0 |
1 |
3 |
2 |
5 |
27 |
14 |
41 |
44Dans la commune urbaine de Ségou, deux femmes siègent dans le bureau communal. La deuxième adjointe, chargée de l’état civil et du recensement, la cinquième adjointe chargée des affaires éducatives, sociales, culturelles et sportives. Les autres femmes sont des simples conseillères dans le conseil communal.
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SEBOUGOU |
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Maire |
Adjoint |
Conseillers |
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H |
F |
T |
H |
F |
T |
H |
F |
T |
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1 |
0 |
1 |
2 |
1 |
3 |
12 |
5 |
17 |
45Dans le bureau communal de Sébougou, on note la présence d’une seule femme occupant le poste de chargée de l’état civil et du recensement et 5 conseillères dans le conseil communal.
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PELENGANA |
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Maire |
Adjoint |
Conseillers |
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H |
F |
T |
H |
F |
T |
H |
F |
T |
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0 |
1 |
1 |
3 |
0 |
3 |
23 |
6 |
29 |
46Dans la commune rurale de Pélengana, on retrouve une Maire principale (la seule Maire du cercle de Ségou), pas de femme parmi les 3 adjoints du bureau communal, 6 femmes dans le conseil communal depuis 2016.
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SEBOUGOU |
||||||||
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Maire |
Adjoint |
Conseillers |
||||||
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H |
F |
T |
H |
F |
T |
H |
F |
T |
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1 |
0 |
1 |
2 |
1 |
3 |
12 |
5 |
17 |
47Dans le bureau communal de Sébougou, nous notons une seule femme dans le poste de chargée de l’état civil et recensement et 5 conseillères dans le conseil communal.
Stimuler la participation politique des femmes
48Dans la perspective d’une déconstruction des assignations identitaires, il existe un répertoire d’actions assez fourni. Plus ou moins pertinentes, les unes que les autres, ces actions sont également de plusieurs ordres. Elles vont de la formation, au sens de l’instruction, à l’exercice d’activités génératrices de revenu. Tel est le point de vue de H D, une étudiant en Master, qui estime :
« Il faut aider les femmes à augmenter leur niveau de formation pour renforcer leur capacité politique, les accompagner sur le plan de la prise de conscience et surtout économique, car la participation politique est de nos jours aussi une question d’argent. Par conséquent, il faut créer les activités génératrices de revenu pour les femmes afin qu’elles aient les ressources économiques nécessaires pour soutenir leur engagement politique ».
49Le niveau d’instruction d’une fille est une ressource d’une opportunité inégalée. L’instruction est en effet susceptible d’assurer à la fille un accès à la sphère de décision par la qualité et le niveau de l’emploi qu’elle peut lui procurer. Grâce à l’instruction, elle découvre mieux d’autres cultures, d’autres constructions idéologiques et théoriques dont elle pourra s’inspirer pour provoquer et orienter le débat sur les perceptions sociales liées à la femme, plus particulièrement sur la participation politique des femmes. Il est établi que la participation politique des femmes est en partie déterminée par ces perceptions, d’où l’intérêt de susciter les débats à leur sujet et aussi d’être « mieux armé·e·s sur le plan théorique pour comprendre la dynamique des rapports sociaux de sexe et la manière dont ils se transforment » (C Isabelle 2014 :7).
50Sur un tout autre plan, l’exercice d’activités économiques susceptibles d’assurer aux femmes un revenu contribuera à renforcer leur pouvoir économique, ce qui leur permettra de supporter, comme les hommes, les frais liés aux candidatures.
Discussion
51Au terme de cette étude, nous sommes parvenus à des résultats, ci-haut présentés, qui nous ont permis d’appréhender les facteurs et raisons qui contrarient, faisant ainsi bégayer la pleine participation politique des femmes dans notre milieu d’étude. Ces résultats convergent vers ceux d’autres travaux, notamment ceux de Françoise Héritier (2005) et de Françoise Gaspard (2007), en ce qui concerne successivement le coupe comme une ressource politique et les facteurs de la faible participation politique des femmes.
52Ainsi, selon Françoise Héritier, les liens conjugaux impliquent la solidarité sous la forme de soutien mutuel affectif. Quant à Françoise Gaspard, les obstacles à la féminisation de la politique sont d’ordre culturel, imputables notamment à la culture qui prévaut dans les partis historiquement fondés le plus souvent sans les femmes. Ils tiennent aussi aux stéréotypes et au poids des charges non rémunérées qui persistent à peser majoritairement sur les femmes.
53Cependant, nos résultats divergent d’avec tous ceux-ci en montrant que la situation politique des femmes est la résultante de l’attitude de certaines femmes envers d’autres : railleries, manque de soutien intragenre.
Conclusion
54L’éducation sociale de genre, parce qu’elle consiste dans le principe à socialiser filles et garçons suivant des discours éducatifs et des activités sexospécifiques, y est pour une large part dans la persistance des inégalités d’accès entre hommes et femmes à la vie politique au Mali. En dépit du contexte de scolarisation massive des filles et d’accès accru des femmes à l’emploi, ce mécanisme de construction différenciée de personnalité n’en demeure pas moins une réalité dont l’influence atteint encore et si profondément les individus.
55Les efforts fournis en matière de scolarisation des filles et d’accès des femmes à l’emploi n’ont encore pas suffi à dévitaliser cette éducation sexospécifique. Véritable défi à l’évolution sociale, l’éducation sociale de genre, au regard de la profondeur de ses effets sur la participation politique des femmes, demeure un champ ouvert à la recherche sociale.
56Le but ultime de la mobilisation de toute cette vulgate de spécialistes des sciences sociales, d’acteurs du développement et des droits de la femme est d’identifier les stratégies permettant, sinon, de supprimer l’éducation sociale de genre, du moins en élargir le contenu aux enjeux du monde contemporain en vue d’un développement plus inclusif respectueux de l’égalité de genre.
Bibliographie
COLLET Isabelle Comprendre l'éducation au prisme du genre : théories, questionnements, débats, 3è éd. Genève : Université de Genève, Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation, 2014, 150 pages
DEMBELE Tambadian, L’égal accès des femmes et des hommes à la vie politique en France et au Sénégal, Paris, L’Harmattan, 2018, 386 pages.
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Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Kawélé TOGOLA
Maître de Conférences en Anthropologie
Université Yambo Ouologuem de Bamako (UYOB)