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N°43-juin 2026
Décolonialité : Concepts majeurs et enjeux épistémiques
Résumé
Les mots/concepts « décolonial », « décolonialisme », « décolonialité » sont devenus des slogans, des concepts passe-partout. Beaucoup les utilisent sans pour autant connaitre les travaux des chercheurs latino-américains développés en philosophie, sociologie, sémiotique, économie, anthropologie dans un groupe de recherche nommé groupe « modernité/décolonialité », « transmodernité », « études postoccidentales » ou « études décoloniales ». Que disent réellement les auteurs décoloniaux latino-américains ? Notre article se propose, loin de vouloir analyser toutes les problématiques étudiées par la théorie décoloniale, veut plutôt de revenir sur certaines notions majeures qui structurent une telle théorie, certains de ses enjeux épistémiques et ses rapports avec les théories postcoloniales.
Abstract
The terms/concepts “decolonial”, “decolonialism” and “decoloniality” have become popular and all-purpose concepts. Many use them without being familiar with the work of Latin American scholars in philosophy, sociology, semiotics, economics and anthropology within a research field known as “modernity/decoloniality”, “transmodernity”, “post-Western studies” or “decolonial studies”. What do Latin American decolonial authors truly say? Far from seeking to analyze all the issues studied by decolonial theory, our article aims rather to reexamine some of the major concepts that shape thar theory, such as its epistemological issues, and its relationship with postcolonial theories.
Table des matières
Texte intégral
pp. 278-294
Introduction
1Depuis quelques années, universitaires, activistes et/ou militants de divers horizons montrent avec acuité que les pratiques coloniales n’ont pas totalement disparu, elles continuent de structurer les rapports de pouvoirs actuels. Elles se réactualisent et s’adaptent à des contextes nouveaux et complexes. La question décoloniale, produit des processus de décolonisation inaboutis, revient en pleine figure. Le présent ne peut être rigoureusement appréhendé sans une compréhension du passé qui tel un pont lie les peuples, les histoires, les cultures. Aujourd’hui, les mots/concepts « décolonial » et « décolonialisme » sont considérés comme des slogans, des concepts passe-partout. Beaucoup les utilisent sans pour autant connaitre les travaux des chercheurs latino-américains développés en philosophie, sociologie, sémiotique, économie, anthropologie dans un groupe de recherche nommé groupe « modernité/décolonialité », « transmodernité », « études postoccidentales » ou « études décoloniales ». Que disent réellement les auteurs décoloniaux latino-américains ? L’objectif de cet article n’est pas d’analyser toutes les problématiques étudiées par la théorie décoloniale, il s’agit plutôt de revenir sur certaines notions majeures qui structurent une telle théorie, certains de ses enjeux épistémiques et ses rapports avec les théories postcoloniales.
Qu’est-ce que la théorie décoloniale ?
2Tout comme on ne saurait confondre colonialisme et colonialité, la fin du colonialisme ne signifiant nullement la fin de la colonialité, il ne faut pas aussi confondre pensée postcoloniale et pensée décoloniale, celle-ci se fondant sur une critique et rupture de/avec celle-là. Il existe une magnifique filiation intellectuelle qui permet de comprendre ce qu’est la colonialité et le décolonial. Elle s’inscrit naturellement au sein d’un collectif d’auteurs ou d’autrices latino-américains qui se réunissent à partir des années 1990 ; ce collectif s’articule autour de grandes figures intellectuelles, le péruvien Anibal Quijano, le philosophe argentino-mexicain Enrique Dussel, Walter Mignolo etc. Quijano a forgé le fameux concept de « colonialité du pouvoir » pour montrer la face cachée de la modernité, la face obscure ou sombre de la modernité qui commence à se mettre en place à partir du XVIe siècle. Pour lui, la colonisation de l’Amérique latine par les Européens, malgré les décolonisations, engendre la persistance d’une matrice hiérarchique raciale, sexuelle, économique et épistémologique, par laquelle se poursuit la distinction entre les Européens et les non-Européens. Enrique Dussel montre que la modernité telle que théorisée par les philosophes et penseurs occidentaux (Hegel, Kant, Habermas) ne symbolise pas le moment de la rencontre entre différents peuples, elle signifie plutôt le moment de « l’occultation de l’autre », titre d’ailleurs de son fameux ouvrage, issu des conférences à Barcelone pour célébrer 1492. En critiquant la permanence des structures issues de la colonisation, Dussel appelle à l’avènement d’une transmodernnité où l’universalisme abstrait occidental céderait le pas à un pluriversalisme, symbole d’un dialogue interculturel. Cette pensée très vaste et originale dont nous ne pouvons donner qu’un petit aperçu, exerce aujourd’hui une très grande influence mondiale, ses auteurs majeurs (Quijano, Dussel, Mignolo, Escobar, Grosfoguel etc.), ses concepts les plus importants sont cités et utilisés un peu partout. Elle semble être à la mode.
3La pensée/théorie décoloniale se pose souvent la question sur la pertinence de s’appuyer sur des auteurs occidentaux - Derrida, Gramsci, Foucault - pour construire une pensée forte, indépendante et libre. On sait que les grands théoriciens postcoloniaux comme Edward Said (L’orientalisme, Culture et impérialisme), Spivak (Les subalternes peuvent-elles parler ?), Homi Bhabha (Les lieux de la culture), Gayatri Chakravorty (Provincialiser l’Europe), Ranjit Guha, fondateur des Subaltern Studies indiennes, s’inspirent beaucoup des auteurs occidentaux dans leurs analyses de certaines formes de domination épistémiques. Les penseurs décoloniaux vont davantage marquer leur autonomie par la mise en valeur des références différentes pour construire une nouvelle approche épistémique. Pour eux, la lutte pour la décolonisation passe d’abord par la mise en place et l’émergence de concepts plus authentiques comme l’atteste la création de la revue Nepantala qui symbolise cette volonté de construire une nouvelle option épistémique, celle naturellement du décolonial par rapport au postcolonial. Ramon Grosfoguel1 montre que la rupture se manifeste entre ceux qui analysaient la subalternité à partir d’une critique eurocentrique de l’eurocentrisme et ceux qui la comprenaient à partir d’une critique décoloniale, c’est-à-dire une critique de l’eurocentrisme à partir des savoirs marginalisés et réduits au silence. La décolonialité consiste à montrer la dimension singulière ou particulière des concepts et savoirs occidentaux en insistant sur leurs lieux d’énonciation et à permettre l’expression d’autres formes de savoirs longtemps ignorées ou dévalorisées. Dans cette logique, on voit que la décolonialité met l’accent sur la capacité des peuples longtemps dévalorisés à rompre avec la domination coloniale et occidentale afin de faire émerger ou réémerger des formes de savoir, d’histoire, de culture, longtemps considérées comme périphériques2. Elle invite ainsi à aller vers une pluriversalité qui inclut les différences. Il s’agit de refuser d’accepter la particularité occidentale comme modèle universel. Dans cette logique d’approche, la décolonialité ne signifie pas un simple processus de décolonisation politique, la colonialité ratissant très large, elle dépasse la vision du colonialisme et fait naitre également des réponses différentes. La perspective décoloniale analyse la possibilité des populations épistémiquement et culturellement dominées, à se détacher (delinking de Mignolo, déconnexion de Samir Amin) de l’emprise occidentale avant de produire de nouvelles visions, de nouvelles formes culturelles, de nouveaux concepts. Elle s’inscrit dans une perspective de refondation afin de valoriser et d’affirmer l’existence d’autres formes de savoir. L’approche décoloniale au lieu de se fonder sur un universalisme occidental exclusif et sur une politique d’hybridation des avoirs locaux, nous invite plutôt à inclure les différences au sein d’une nouvelle vision de l’universel. Dans cette perspective, il faut alors concilier universel et pluriversel, le pluriversel permettant l’avènement de l’universel. Pour réaliser une telle conciliation, il est nécessaire de reconstituer et valoriser certaines épistémès marginalisées :
Alors que l’objectif de décolonisation se signalait par la lutte de la population native ou autochtone afin d’expulser les colons des colonies et de former leurs propres État-nations sur les ruines des anciennes colonies, la décolonialité ne vise plus à la décolonisation. Son but et son orientation, si l’on suit le virage proposé par Quijano, sont la reconstitution épistémique. Il est impossible de l’atteindre par l’établissement d’une « nouvelle » école de pensée au sein de la cosmologie occidentale (W. Mignolo et C Walsh, 2018, p.228).
4L’avènement de la décolonialité implique une approche et une définition nouvelles du local et du global, l’affirmation d’une authentique forme de pluriversalité différente de l’universel promu par les discours occidentaux eurocentriques. Les propos de l’Américano-colombien Arturo Escobar sont très éloquents :
Le plurivers, c’est une façon de voir la réalité aux antipodes de celle du Monde – 1 selon laquelle il n’y aurait qu’une réalité qu’accompagnent diverses cultures, perspectives et représentations subjectives. Selon la perspective du plurivers, il y a de nombreuses réalités, de nombreux réels ; cela dit, l’idée n’est pas de réformer la croyance en un seul « réel » au nom d’une « vérité » pluriverselle démontrable. Nous suggérons de considérer le plurivers comme un outil de travail : d’abord, en vue de créer des alternatives du Monde – 1 questionnant les unimondistes ; ensuite, en vue de faire entendre ces autres mondes qui font irruption dans l’ancien grand récit du Monde – 1 (A. Escobar, 2018, 167).
5Pour la théorie décoloniale, l’autre face de la modernité doit être appréhendée (ce que le concept de colonialité permet de faire), cette face hideuse ou sombre de la modernité opère une appropriation du réel à travers la domination du sujet colonisé (Fanon) et la mainmise sur les autres possibilités d’être, elle produit et nous impose en même temps les conditions de compréhension de la réalité. La colonialité suppose la monopolisation de la production du réel et l’effacement des nombreuses façons d’exister ou d’être au monde. C’est un processus de colonisation de toutes les sphères de l’existence. La critique décoloniale suggère naturellement l’intégration du schème colonial qui structure le rapport occidental eurocentré du monde. Une telle démarche théorique nécessite de reconnaître, en dehors du monde occidental dominant et colonial, d’autres manières d’être au monde, d’autres façons de dialoguer avec ceux qui habitent les périphéries. Et, il se pourrait de que ces autres expériences différentes puissent même permettre de dépasser la vision utilitariste avec la nature, avec le monde (A, Escobar, 2018, p.25-36).
6Plus précisément, la tradition critique décoloniale montre (et ce depuis un certain Frantz Fanon) que le colonialisme continue de structurer les rapports postcoloniaux, il traverse la culture, la politique, la sociabilité, les subjectivités des anciens territoires colonisés. C’est une autre façon de vivre des inégalités avec d’un côté, ceux qui profitent de ces nouveaux rapports de domination, et de l’autre côté ceux qui subissent ces rapports de domination. La lutte contre le capitalisme doit être en même temps une lutte contre le colonialisme. La lutte contre la domination de classe (les hommes politiques, les nouveaux bourgeois) doit être en même temps une lutte pour la reconnaissance de la différence, pour la reconnaissance des marginalisés, des oubliés. Toutes les périphéries ayant subi la domination coloniale doivent relever ce défi : la non-reproduction des anciens rapports coloniaux.
7Avec le développement du capitalisme, son expansion, on a une autre conception du monde, de la réalité ; tout est fait à l’aune de l’utilité, du calcul, de l’accaparement, il nous est de plus en plus difficile de tisser des liens, de mettre en valeur les connexions et les nombreuses manières d’habiter le monde. Tout semble unifié et rigide. Le modèle d’un monde qui semble récuser la diversité s’oppose à une vision du monde qui s’ouvre à l’expression du divers, à l’affirmation d’une pluralité de mondes, à une multiplicité des façons d’habiter le monde. C’est aussi ainsi que l’on comprend le décolonial ; c’est un processus ininterrompu de rupture et de co-création de nouvelles façons d’être, de pensée, d’existence, de mondes pluriels qui s’entrelacent et s’enrichissement mutuellement. Il s’agit pour la théorie décoloniale de créer ou d’inventer de nouveaux modèles d’existences moins fragiles et plus protecteurs des humains, de la nature que ceux qui ont précédé ou prévalu. Le décolonial, c’est la possibilité de l’existence d’un monde ouvert composé de plusieurs mondes en miniatures. Les nombreuses crises contemporaines observées (écologique, identitaire, souveraineté) s’expliquent par l’existence d’un modèle de domination et de développement millénaire. Au fondement de ce modèle, se trouve l’idée selon laquelle, qu’il ne peut exister et qu’il n’existe qu’une façon d’être, un monde unifié qui s’est mondialisé un peu partout. Il s’agit maintenant de penser un futur pluriel, un monde de co-imbrication de la diversité :
Au Sud comme au Nord, tout conflit politique autour des questions écologiques renvoie à un écart des visions différentes de la manière dont est composé le monde, autrement dit, à un en jeu ontologique. À l’heure de la crise écologique et de l’échec de la mondialisation, il est plus que temps de comprendre cette dimension ontologique de la politique. De rétablir une égale dignité des cosmologies non-occidentales pour habiter ensemble le plurivers de mondes qu’est notre planète. De ne plus séparer pensée et sentiment, nature et culture (A. Escobar, 2018, p.25)
8Le processus de décolonisation des épistémès, pour l’avènement d’une autre lecture de la modernité, s’inscrit naturellement dans cette volonté de s’opposer aux différentes politiques que le Nord tente d’imposer au Sud. En rapport avec la perspective originale ouverte par Quijano, le philosophe argentin, grand chantre de la philosophie de la libération, Enrique Dussel va réévaluer la notion de modernité en remettant en cause une interprétation totalement eurocentrée et hégémonique. Il met en place une interprétation très critique de la notion de « découverte » et établit son rapport avec la modernité. Dans son fameux ouvrage, fondateur d’une manière ou d’une autre des études décoloniales, 1492. L’occultation de l’Autre, il montre que l’Autre latino-américain n’a pas été découvert mais nié, effacé par la logique coloniale. La logique coloniale de la négation de l’Autre ne peut apparaître comme une découverte que si on occulte les rapports de violence et d’exploitation que celle-ci met en jeu. La fameuse découverte est en réalité une idéologie qui cache la réalité coloniale de la domination européenne.
Dussel propose une autre lecture de la modernité. Il détache totalement l’idée de modernité de ses catégories hégémoniques et eurocentrées. Il atteste dans ce fameux livre - l’idée majeure des études décoloniales - que la modernité est liée à la conquête de l’Amérique latine et aux nombreux processus d’occultation de la différence, de l’Autre.
9La modernité n’est pas un processus interne à l’Europe, l’idée d’une modernité endogène à l’Europe est un « mythe de la modernité ». La modernité naît réellement à partir du moment où l’Europe est confrontée à une altérité, au moment de la conquête de l’Amérique. La perspective de Dussel est un véritable décentrement, un changement de paradigme et de temporalité, elle replace l’Amérique latine au centre et/ou au cœur de l’histoire de la modernité. L’Amérique latine est en réalité la face hideuse de la modernité que le discours eurocentré sur la modernité ne met pas en lumière. De ce fait, il s’agit de redéfinir la modernité en s’éloignant des paradigmes apologétiques occidentaux et en l’inscrivant dans sa véritable temporalité. La modernité inclut ainsi l’apparition de l’Autre, de la différence et de la tentative de négation de cet Autre. Les analyses de Dussel tout comme celles d’Anibal Quijano sont originales et proposent une approche critique de la modernité en montrant le rapport entre modernité et colonialité, modernité et occultation de l’autre.
10La perspective décoloniale doit permettre de prendre en compte l’autre moitié de la modernité qui fait partie de l’histoire, en restituant les savoirs et les différents imaginaires qui étaient négligés ou même dévalorisés par la logique hégémonique coloniale de l’Occident. La conquête coloniale a totalement bouleversé les savoirs, a dévalorisé les langues, les cultures autochtones sans pour autant les éradiquer totalement. Il s’agit alors, pour Mignolo, de penser à la frontière des mondes occidentaux et latino-américains afin forger d’autres formes discursives qui puissent permettre de pérenniser un passé indépendant, de résister à la colonisation du savoir. Le travail décolonial doit impérativement répondre à cela, c’est-à-dire défaire une histoire hégémonique qui s’impose comme la seule légitime et mettre en place les conditions d’émergence d’une pensée alternative. Il s’agit d’opérer une « désobéissance épistémique » :
Sur le chemin de la décolonialité et de l’option décoloniale, la décolonisation épistémologique ne peut se faire qu’à partir de la théo – et de l’ego-politique de la connaissance. La pensée décoloniale requiert un revirement épistémique et l’affirmation d’un « être qui existe là où il pense » au lieu d’un « être qui existe parce qu’il pense » (W. Mignolo, 2015, p.117)
11Dans leur volonté de valoriser d’autres formes de savoirs, de connaissances, d’épistémologies, les théoriciens décoloniaux montrent que les récits eurocentrés de la modernité, élaborés des Lumières, sont limités du fait de leur eurocentrisme. Il faut alors détacher la modernité de son interprétation hégémonique pour s’apercevoir que celle-ci n’a pas débuté en Europe, elle a plutôt débuté avec la conquête des Amériques par les pouvoirs ou royaumes ibériques. La modernité n’est pas intra-européenne, elle est euro-américaine.
12Ce changement de paradigme temporel n’est pas sans conséquences, il permet d’avoir une lecture différente de la modernité. Il permet de voir que l’émergence de la modernité répond à une réalité géopolitique et non à un progrès culturel. La modernité est ainsi née de la conquête de l’Amérique latine (périphérie) par une partie de l’Europe du Sud (royaumes ibériques) et sa particularité se trouve dans son rapport à l’altérité. La conquête violente de l’Amérique est le moment-clé à partir duquel débutent le processus expansionniste occidental et la dynamique d’accaparement. Logiquement, la modernité est concomitante à la conquête de l’Amérique latine par les royaumes ibériques, c’est par la suite, bien après, au XVIIIe siècle, que l’Europe du Nord va devenir le centre du système-monde et mettre en place son idéologie hégémonique qui n’est en réalité qu’une simple autobiographique exceptionnelle de l’Europe (Dussel). Pour Enrique Dussel, la conquête du Nouveau-Monde n’est pas seulement une volonté de domination économique, elle signifie également l’émergence d’un rapport aux autres (sujets) et au monde, l’apparition d’un ego conquiro qui domine l’autre, l’assujettit, le violente, le tue au besoin :
La première relation fut donc violente : une relation militaire de conquistadors à conquis, d’une technologie militaire développée à une technologie militaire sous-développée. La première expérience moderne fut celle de la supériorité quasi-divine du « Moi » européen sur l’Autre primitif, rustre, inférieur. C’est un « Moi » militaire et violent, qui convoite, qui désire la richesse, le pouvoir et la gloire […] La conquête, c’est l’affirmation pratique du « Je conquiers » et la négation de l’Autre en tant qu’Autre (E. Dussel, 1992, p.44-47).
13La perspective de Dussel, et de la théorie décoloniale dans son ensemble, a le privilège de renverser le paradigme eurocentré et hégémonique occidental de l’histoire. La négation de l’altérité, le refus de reconnaître l’autre, comme sujet autonome, a un rapport intime avec la philosophie cartésienne du cogito. La conquête violente se justifie dans une philosophie par laquelle, l’Europe dévalorise le Nouveau-Monde et s’arroge de force la raison comme caractéristique de sa propre civilisation. La distinction entre le Moi « Je » et l’Autre constitue ainsi le fondement du cogito cartésien. La distinction cartésienne entre le corps et l’esprit (la chose pensante) apparait comme l’application concrète de la dévalorisation et de la réduction en simples objets ou corps utilisables des colonisés et de l’affirmation de l’ego conquiro.
14Pour Dussel, l’ego conquiro est une préfiguration de l’ego cogito de Descartes. Cette thèse remet en cause les conceptions eurocentriques de l’histoire et permet d’établir les liens entre la philosophie européenne et la géopolitique mondiale. La négation de l’altérité doit être mise en rapport avec l’ego cartésien. La conquête violente trouve sa justification dans une pensée qui préfigure la méthode de Descartes (l’ego conquiro constitue alors la « proto-histoire » de l’ego cogito qui symbolise la seconde modernité). C’est la pensée par laquelle, l’Europe devient le centre du monde, le chantre de la raison universelle. Cette distinction entre « eux » et nous qui provient de la violence de la conquête européenne est le fondement du cogito cartésien. Le conquistador tue violemment l’Indien conquis et le réduit en objet de travail, esclave utilisable à souhait, s’accapare sexuellement des Indiennes conquises. Le conquistador était aussi un ego « phallique ». Cette violence sexuelle montre la colonisation totale du monde du conquis ou de l’indigène, la sexualité est même colonisée. Cette domination du corps de la femme fait partie également d’un processus de domination culturelle, d’un processus de domination du corps de l’indien qui sera exploité pour le travail. Le corps de l’indien (capitalisme mercantiliste) sera transformé en valeur :
La corporalité subjective de l’Indien est alors intégrée à la totalité d’un nouveau système économique naissant, en tant que main-d’œuvre gratuite ou bon marché, main-d’œuvre à laquelle s’ajoutera bientôt le travail de l’esclave africain […] Le « je colonise » s’attaque à l’Autre, à la femme, au mâle vaincu, dans une érotique aliénante, dans une économie capitaliste mercantile, et il prolonge le « je conquiers » jusqu’à l’ego cogito moderne. La « civilisation », la « modernisation », commence son cours ambigu : c’est la rationalité contre les explications mythiques primitives, mais au bout du compte, le mythe occulte la violence qui sacrifie l’Autre. L’expression de Descartes – ego cogito – qui date de 1636, est le résultat ontologique du processus que nous sommes en train de décrire : l’ego est l’origine absolue d’un discours solipsiste (E. Dussel, 1992, p.53).
15La modernité, comprise depuis une perspective décoloniale ou non-européenne, apparait comme un processus de justification d’une violence sur des sujets et des territoires conquis. Elle n’est plus un récit exceptionnel, d’une Europe exceptionnelle qui émancipe le monde et le civilise. Cette violence de la prétendue rationalité européenne structure la modernité. La modernité est liée à la violence, une violence qui semble être justifiée par le désir d’apporter la civilisation à d’autres contrées qui seraient barbares. Cette fausse idée selon laquelle l’Europe incarnerait l’histoire universelle est liée à l’idée tout aussi fausse selon laquelle il y aurait une supériorité ontologique entre les différents peuples. La modernité élabore un faux mythe de la bonté au moyen duquel la violence de la conquête est justifiée. Les droits des autres peuples sont niés ainsi que leurs cultures et leurs civilisations. La conquête de l’espace et des corps doit être complétée par la conquête spirituelle.
16La théorie décoloniale est alors un processus constant de déconstruction du mythe de la modernité, de l’eurocentrisme et une revendication de la reconnaissance et de la valorisation d’autres épistémès, d’autres réalités, d’autres conceptions et compréhensions du monde. Cette volonté de reconnaître d’autres épistémès est aussi présente dans les théories postcoloniales, même si celles-ci semblent être critiquées sous certains points par les théoriciens décoloniaux. Qu’en est-il des rapports entre le postcolonial et le décolonial ?
Postcolonial/décolonial : quel rapport ?
17Revenons un peu sur les points de divergence entre l’anticolonialisme (1950-1960), les études postcoloniales anglophones des années 1960 et celles décoloniales des années 1990-2000. L’anticolonialisme s’est développé pendant les luttes des pays africains et asiatiques pour leurs indépendances vis-à-vis des grandes métropoles françaises et anglaises. Césaire et Fanon sont des références incontournables de la pensée anticolonialiste. Les études postcoloniales, comme nous l’avons souligné précédemment, ont deux centres : les départements de lettres australiens autour de l’ouvrage The Empire writes back de Bill Ashcroft et un groupe d’historiens d’Inde autour des Subaltern studies. Ces auteurs sont des critiques du discours de la modernité, des nationalismes essentialistes qui existent dans leurs propres pays fraichement indépendants, ils revendiquent et assument le métissage des cultures. Ils étudient dans des grandes universités anglaises et écrivent en Anglais, acquièrent une reconnaissance mondiale (USA, Angleterre), valorisent l’hybridité dans un monde globalisé, analysent la complexité de leurs cultures marquées par leur passé colonial et étudient la possibilité que les subalternes puissent parler. Les études décoloniales viennent des sciences sociales latino-américaines, par opposition aux études postcoloniales qui viennent majoritairement des départements de lettres des universités anglo-saxonnes et critiquaient farouchement les grands mythes de la modernité. Les peuples latino-américains connaissent la colonisation ibérique très tôt et des indépendances souvent antérieures aux indépendances de certains pays européens. Les contextes de naissance des études décoloniales et postcoloniales sont donc différentes. De plus, les études décoloniales viennent souvent des sciences comme la sociologie, l’anthropologie, l’économie et sont influencées par beaucoup de mouvements sociaux, révolutionnaires, ce qui est assez différent de l’approche parfois littéraire des études postcoloniales. Dans l’approche décoloniale, on ne saurait séparer la racialisation de la société du système capitaliste qui pose se jalons à partir de la conquête de l’Amérique latine en 1492. Les indépendances n’ont donc pas mis fin à la domination, à la colonialité du savoir, du pouvoir et de l’être. Toutefois, il faut noter que les études postcoloniales et décoloniales ont souvent des points communs comme leur lecture et leur réappropriation de Fanon dans leurs analyses du colonialisme.
18Il existe, avions-nous dit, des points de convergence entre les études postcoloniales et décoloniales : les théoriciens latino-américains qui rendront célèbres les études décoloniales, étudient et publient dans les grandes universités nord-américaines, même s’ils tiennent à publier souvent en espagnol et s’intéressent aux langues autochtones, relisent et considèrent Fanon comme un auteur majeur et une référence incontournable. Alors que font les décoloniaux que ne faisaient pas les postcoloniaux ? Le péruvien Anibal Quijano, auteur du fameux concept de « colonialité du pouvoir » montre que la colonisation des imaginaires des dominés n’est pas simplement le fruit d’un héritage de la colonisation que subissent les anciens colonisés. La colonialité est pour lui, un phénomène lié à la modernité capitaliste. Pour lui la coexistence entre colonialité et l’avènement de la « rationalité-modernité » n’est pas le fruit du hasard. Pour que Descartes puisse affirmer le « je pense donc je suis », il a fallu nier le fait que la connaissance soit intersubjective et/ou même relationnelle. Le sujet occidental nie la rationalité des autres sujets, qui eux deviennent de simples objets de savoir. Pour affirmer que son point de vue est rationnel, il faut disposer de la structure du pouvoir, et la conquête des Amériques permet à l’Europe de Descartes de disposer et d’occuper une telle structure.
19Quijano développe une autre idée forte, dans un article co-écrit avec Immanuel Wallerstein, à savoir que le racisme est structurellement lié au capitalisme tel qu’il se développe avec la conquête des Amériques, le capitalisme installe une division mondiale raciale du travail. Pour lui alors, la colonialité du pouvoir est avant tout une approche pour comprendre l’Amérique latine mais également le système mondial capitaliste dans son ensemble. Cette idée n’est pas présente ou n’est pas forcément développée par les postcoloniaux. Toutefois, il est à noter qu’il est difficile d’établir une distinction radicale entre théoriciens postcoloniaux et décoloniaux, tant souvent leurs enjeux épistémiques se recoupent et certains sont tantôt considérés comme théoriciens postcoloniaux tantôt comme des théoriciens décoloniaux. Les études décoloniales ne sont-elles pas d’ailleurs issues des flancs des études postcoloniales ?
Conclusion
20Colonialité, décolonialité, décolonial, néocolonialisme. Les questions décoloniales semblent faire fureur et faire peur. Un peu partout dans le monde, politiques, activistes, mouvements citoyens, universitaires font usage des termes de décolonial, de décolonialité, de néocolonialisme pour montrer que les pratiques coloniales persistent tant sur le plan géopolitique, que sur les plans économique, culturel, militaire. Les relations entre la France et ses anciennes colonies restent vivaces, la sensible et redoutable question du Niger, les présences militaires dans le Sahel, les paiements de dettes, souvent issues des périodes coloniales, la volonté de pérenniser le Français, la permanence des pratiques issues de la colonisation. Ce qui signifie que l’on ne saurait analyser et comprendre le présent sans comprendre le passé historique qui lie les différents peuples.
21L’acuité de la question décoloniale est incontestable. Les combats contre le racisme l’attestent. Les questions migratoires actuelles, les migrations des populations subsahariennes ne sont pas traitées de la même manière que celles des populations blanches. Les débats politiques sur des questions racistes et leurs origines coloniales ne font l’objet d’aucun doute : Hijab, Abaya. Les mouvements contestataires qui dénoncent les pratiques racistes font aussi florés : Black Lives Matter, Poder Migrante en Espagne, Réseau d’entraide Vérité et Justice pour les victimes de crimes policiers en France.
22En France, les débats autour des questions décoloniales ont atteint un niveau de caricature et de mépris aberrant. Les mouvements qui luttent contre le racisme brandissent des termes propres aux théoriciens décoloniaux (colonialité, décolonialité, individu racisé). À l’opposé, des politiques et des intellectuels critiquent les « décoloniaux » qui représenteraient des dangers et des menaces pour la République. Le rapport, exigé par la ministre Frédérique Vidal, sur « l’islamogauchisme », la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en sont des exemples.
23Les enjeux de ces crispations politiques ne sont pas bien compris par bon nombre de personnes qui font usage des concepts susnommés sans en comprendre souvent le sens. D’où l’importance de les définir et de montrer les contextes dans lesquels, ils ont pris forme. Tel était l’objectif de notre article.
Bibliographie
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Notes
1 Voir notamment Ramon Grosfoguel, « The epistemic Decolonial Turn », Cultural Studies, vol.21, no 2-3, 2007, p.211-223
2 Walter Mignolo et Catherine Walsh, On Decolonialy. Concepts, Analytics, Praxis, Durham, Duke University Press, 2018, p.228
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Ousmane SARR
Enseignant-Chercheur
Département de philosophie
Université Cheikh Anta Diop de Dakar
ousman.sarr@gmail.com