Mu Kara Sani
Description de votre site

N°42-Dec 2025

Zié Seydou YÉO

Des limites du langage logique à la philosophie des jeux de langage chez Ludvig Wittgenstein

Article

Résumé

L'intérêt pour le langage tire ses racines depuis la période antique jusqu'à nos jours. Ainsi la question du langage n'a jamais été absente dans l'histoire de la philosophie. Cependant, il convient de remarquer que c'est seulement à l'époque contemporaine plus précisément au XIXème siècle que va naitre réellement ce qu'il est convenu d'appeler le tournant linguistique d'inspiration scientifique. Wittgenstein est une figure emblématique de ce tournant linguistique dans le sens où il a pris une part active dans l'animation des projets logicistes mus par le tournant dont la base fut la mise en avant d'un langage logique ou formel. Au bout d'un cheminement de pensée, Wittgenstein décèlera des limites au langage logique autrefois exigé pour faire sens. Leur dépassement a suscité une seconde orientation de ses pensées dont la philosophie des jeux de langage.

Abstract

Interest in language has its roots in the ancient world right up to the present day. The question of language has never been absent from the history of philosophy, but it was not until the nineteenth century that the so-called scientific turn in linguistics really began. Wittgenstein is an emblematic figure of this linguistic turn, in the sense that he played an active role in the logicist projects driven by the turn, the basis of which was the development of a logical or formal language. At the end of his thought process, Wittgenstein discovered the limits of the logical language previously required to make sense. Overcoming these limitations gave rise to a second line of thought, the philosophy of language games.

Texte intégral

pp . 165-187

Introduction

1Le langage a fait l’objet de différentes conceptions depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, notamment au sujet de sa capacité à restituer ou traduire fidèlement ou non la pensée, les sentiments et les émotions des individus dans leurs interactions quotidiennes. Certains penseurs qui s'y sont intéressés à l'époque contemporaine, ont éprouvé le besoin de créer un langage artificiel dit langage idéal ou parfait qui permettrait selon eux de palier aux insuffisances du langage ordinaire. Ce langage idéal selon eux est un langage symbolique de type logico-mathématique au travers duquel l’on pourra remédier aux confusions, ambigüités et erreurs d’interprétation découlant de l’usage du langage naturel ou ordinaire. Cette conception d’un langage formel fondé sur les mathématiques et la logique a été portée par les philosophes dit du premier tournant linguistique également appelé courant logiciste.

2Ludwig Wittgenstein, est un membre éminent de ce courant. Ainsi expose t-il dans son ouvrage Tractatus logico-philosophicus sa conception logique du monde. Pour lui « Les faits dans l'espace logique sont le monde » (Wittgenstein, 1961, p .50) Autrement dit, le monde, c’est l’ensemble des faits logiques. En effet, Wittgenstein soutient que la logique remplit le monde  et que « les frontières du monde sont aussi ses frontières. Par conséquent, l’on ne peut rien penser en dehors de la logique humaine, car « les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde affirme (Wittgenstein, 1961, p.51). De ce fait, il identifie dans le Tractatus, certaines limites au langage logico-formel tel que pensé et conçu par lui. Cependant, un revirement va s’opérer dans la philosophie de Wittgenstein au bout de quelques années. Les raisons de ce revirement viennent du constat fait par l’auteur du Tractatus, des faiblesses liées à sa première philosophie, notamment la non prise en compte des faits non logiques mais pourtant bien significatifs tels que les émotions, les sentiments, les considérations métaphysiques, suprasensibles etc. Il dit en substance « il m'avait fallu reconnaitre de graves erreurs dans ce que j'avais publié antérieurement » (Wittgenstein 1961, p.112). Cette prise de conscience va le conduire à élaborer une nouvelle philosophie dénommée la philosophie des jeux de langage en réponse aux faiblesses et insuffisances de sa conception tractatuséenne. Dans son ouvrage Investigations Philosophiques, qui inaugure sa seconde philosophie, Wittgenstein va revaloriser le langage ordinaire jadis déprécié par lui et ses pairs logicistes. En effet, le concept de jeux de langage marque une révolution dans la pensée Wittgensteinienne en ce sens qu’elle consacre la reconnaissance par Wittgenstein du primat du langage naturel ou ordinaire sur n’importe quel autre langage artificiel, formel ou encore scientifique. Autrement dit, le langage ordinaire est le langage idéalement parfait, car la signification d’une proposition est déterminée par l‘usage et non par la forme logique de celle-ci. Ainsi donc, pour comprendre le sens d’un énoncé, il faut tenir compte du contexte de production de cet énoncé ainsi que de son usage. Une telle posture épistémologique en opposition à l’idéal tractatusséen constitue une avancée significative dans la pensée philosophique de Wittgenstein, car le concept de jeux de langage fait intervenir à partir des limites du langage logique, une philosophie nouvelle notamment la pragmatique.

3Nous nous proposons ici de rendre compte de cette nouvelle approche du langage, en nous intéressant d’abord à ce en quoi elle s’oppose aux conceptions classiques du langage, et comment elle ouvre un nouvel horizon dans le champ de la philosophie analytique. Ainsi pourrions nous nous interroger en ces termes : comment appréhender ce passage du langage formel ou logique à la philosophie des jeux de langage chez Wittgenstein ? Sur quoi fonde -t-il sa conception nouvelle du langage ? En quoi consistent le langage logique et la philosophie des jeux de langage chez Wittgenstein ?

4C’est ainsi qu’à travers une approche analytique, le développement qui va suivre s’articulera autour de trois axes. Nous présenterons d’abord la conception du langage depuis l’antiquité jusqu’à l’époque moderne, ensuite nous aborderons la question de l'avènement du langage logique ou formel et enfin nous présenterons la philosophie des jeux de langage dans la dynamique Wittgensteinienne.

Penser le langage de l'antiquité a aujourd'hui

5Le langage demeure, depuis les premières époques de l’histoire des civilisations de l’humanité, une notion aussi bien chère aux yeux des philosophes que ceux des hommes de science. De l’antiquité à l’époque contemporaine, en passant par le Moyen-âge et l’époque Moderne, plus d’un ont essayé d’approcher singulièrement ce concept.

La question du langage dans l'antiquité

6Déjà dans l’antiquité classique, les philosophes tels que le grand groupe des Sophistes, puis Platon et Aristote ont manifesté une curiosité débordante pour la question du langage. Ainsi au Ve siècle avant J.-C., les Sophistes dont les plus illustres, Protagoras d’Abdère, Gorgias de Léontium et Prodicus de Céos au lieu d’Hippias d’Elis, sont des savants itinérants qui se tenaient dans les cités grecques pour enseigner. Ils enseignaient, moyennant rémunération, l’art du discours pour la gestion des affaires privées et publiques. C’est surtout auprès des jeunes gens que les enseignements des Sophistes trouvaient un enthousiasme prononcé.

7Puisque ceux-ci étaient destinés à occuper des fonctions dans une cité démocratique où l’usage de la parole s’avérait plus que nécessaire pour convaincre le maximum de citoyens. En effet, leur attention particulière au langage, à son pouvoir de réfutation comme à sa puissance de séduction, ne pouvait qu’intéresser une cité démocratique qui avait une pratique du débat public et qui prenait plaisir à l’écoute des orateurs »1. Pour le dire autrement, la conception du langage pour les Sophistes se résumait en une utilisation de la parole en vue de persuader sans toutefois chercher à atteindre forcement la vérité. C’est d’ailleurs ce que disait Protagoras relativement à la question de la vérité : « L’homme est la mesure de toute chose ». (L. HANSEN-LOVE, 2011, p.371) .Pour dire que la vérité est subjective et qu’il n’existe pas de possibles vérités universelles. Dans la réalité, la sophistique a créé sans peut-être le savoir une certaine pratique politique du langage. Le langage apparaît ici comme une création humaine. Mais cette création au lieu d’être indispensable en favorisant la communication était plutôt l’objet de manipulation subjective.

8Par ailleurs, contrairement aux Sophistes, Platon conçoit le langage comme servant à traduire la réalité des choses. Ainsi, Platon cherche à discerner le vrai du faux dans un énoncé. D’où on ne peut parler que de ce qui existe. Pour Platon, « si ce dont on parle existe, si le thème du discours existe, alors celui-ci est vrai, et le mensonge n’en est pas un ».( L. HANSEN-LOVE, 2011, p.371 ).Ainsi, lorsqu’on parle de quelque chose qui n’existe pas, cela relève d’un mensonge. Mais dès lors que le sujet du discours que l’on tient existe réellement, ce qui est dit a le caractère de vérité. De cette manière, le langage permet à l’homme de traduire sa pensée et aussi la réalité des choses.

9En outre, avec Aristote, la notion de langage est clairement définie puis rétablie dans son cadre contextuel. Dans un premier temps, il s’agit précisément de reconsidérer que le langage demeure un trait spécifique à l’espèce humaine. Et d’un autre côté, il est nécessaire de faire la distinction entre logos, le langage et phonê, la voix. En fait, pour exprimer leurs passions et leurs émotions, certains animaux utilisent un moyen de communication. Mais ce moyen par lequel ils communiquent est fonction de leur environnement immédiat et ne peut qu’être la voix. À la différence des autres animaux, l’homme se sert du langage pour penser. Dans la pensée aristotélicienne, « l’homme est par nature un animal politique » (P. LUDWIG, 1997, p.45) ; et c’est dans la cité, avec les autres hommes qu’il parvient à se réaliser pour tendre vers son propre bien, vers son bonheur. Or, pour que l’homme puisse réellement se sociabiliser, il lui faut le langage. Car nous dit Aristote :

Le langage, en revanche, permet d’exprimer des pensées indépendantes de l’espace égocentrique de l’individu. Seul, il permet d’énoncer des propriétés, des relations ou des valeurs abstraites. Impossible donc, sans le langage, de communiquer à propos de ce qui est bien ou de ce qui est mal, d’argumenter sur le juste ou sur l’injuste, puisque tous ces concepts sont abstraits. (Pascal LUDWIG, 1997, p.45-46)

10Ici encore on voit, que le langage dit la pensée de l’homme. Et c’est la pensée qui l’élève au-dessus des autres animaux. Ainsi, pour favoriser les relations en société, les hommes eux-mêmes se servent d’un instrument indispensable. La communication entre les hommes en société est donc possible que par le biais du langage. C’est dire qu’en réalité, sans le langage l’on ne peut exprimer ses expériences internes ou même extérioriser son ressenti.
Dans l’entendement des penseurs de l'époque antique, la parole comme langage est de manière très étroite liée au vrai et ne peut être mensongère. Le langage fait grandir l’homme, lui permet de traduire sa pensée et d’exprimer ses émotions internes. Cependant, la conception du langage dans l’Antiquité est-elle la même qu’à l’époque moderne ?

L'époque moderne et le concept de langage

11L’époque moderne peut être considérée comme celle des grandes révolutions. Ces révolutions se situent à bien des niveaux. C’est dans cette mouvance de renouveau que certains modernes ont élaboré des pensées sur le langage. Ainsi, avec Jean-Jacques Rousseau, et John Locke par exemple, le concept de langage va connaitre de nouvelles appréciations.

12Rousseau aborde la notion de langage en partant d’une interrogation sur l’origine des langues. Les langues sont-elles le fruit des besoins organiques de l’homme ou de ses passions ? En même temps qu’il conçoit le langage comme la « première institution de la société », il réalise que cet instrument de communication sociale n’est pas le produit d’une convention entre les hommes. En fait selon Rousseau, le langage est né de l’expression des passions. Les besoins physiologiques de l’homme ne constituent pas le fondement de l’invention des langues. Car, ces besoins peuvent être satisfaits sans même l’usage de la parole. D’ailleurs J.J. Rousseau (1990, p. 68) le dit si bien en ces termes :

Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent ses passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après.

13On voit clairement ici avec lui que les langues ne proviennent que de ce qui rapproche les hommes : les passions. Ce sont les passions telles que l’amour, le désir, la connaissance, etc.… qui ont conduit les hommes à inventer les langues. Les choses sont d’abord nommées de manière naturelle avant d’être reconsidérée dans leurs sens propres. Le langage est donc quelque chose de naturelle.

14L’originalité de la philosophie de John Locke est en rapport avec le langage. Il fait du langage un problème central dans l’élaboration de sa théorie de la connaissance. Avec lui la philosophie se déploie par les mots puisque c’est par les mots que l’on parvient à définir les différents concepts philosophiques. D’où la nécessité pour lui, de prendre conscience de l’importance des mots du langage dans la constitution de la connaissance. Cependant, Locke considère le langage comme un lien social originaire. Il affirme ceci : « Comme le langage est le lien essentiel qui réunit les membres d’une société, et le canal par où les progrès de la connaissance sont communiqués d’un homme à l’autre et d’une génération à l’autre, … » (J. LOCKE 11, 1). Il semblerait que le destin a fait de l’être humain une créature sociable. C’est le langage qui favorise les liens sociaux entre les hommes. Ainsi, les hommes sont liés socialement et naturellement par le langage. La connaissance qui réside en un homme sous forme d’idées, passe par le canal du langage pour atteindre un autre et lui être communiquée. Sans donc l’usage du langage, il n’est possible de transmettre la connaissance.

15Au regard de ce qui précède, il ressort que le langage a occupé dans l’histoire de la philosophie, une place prépondérante dans les conceptions des philosophes du monde antique ainsi que l'époque moderne. Le langage est fondamental dans leurs philosophies, respectives. Il semble même être le pilier de la connaissance. Mais si la connaissance se transmet par le langage, comment pourrait-on qualifier les types de langage dont se servent les hommes des sciences dans l’élaboration de leurs théories ?

De l'avènement du langage logique

16L'avènement du langage logique est foncièrement rattaché à l'époque contemporaine dans l'histoire de la philosophie. Par langage logique, Wittgenstein désigne un langage artificiel fondé sur la logique mathématique et qui viendrait palier aux insuffisances du langage ordinaire enclin aux ambigüités, aux confusions et erreurs d’interprétation tel qu’il le démontre dans le Tractatus Logico-philosophicus. Pour mieux comprendre ce concept de langage logique selon Wittgenstein, nous allons l’aborder d’abord sous l’angle du symbole, du signe et de la dénotation, ensuite sous l’angle de la signification et du sens, et enfin sous l’aspect relatif aux limites que l'on peut lui reconnaitre.

Symbole, signe et dénotation

17Le symbole est une écriture qui représente une abstraction. Encore appelé référent, il désigne une représentation d’un objet, voire un objet. Cette représentation peut être sous forme d’une image, d’une marque particulière ou encore le résultat d’une convention, d’une ressemblance ou d’une association d’éléments. Selon A. LALANDE (1996, p.56) « le symbole est un signe concret évoquant un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir ». Dans la reconnaissance du symbole, l’aspect culturel est prépondérant. En effet, s’il existe des symboles qui ont un sens et un usage universel, il n’en va pas ainsi de tous les symboles. Contrairement au signe dont son rapport avec ce qu’il désigne est arbitraire, le symbole lui entretient un rapport quasi naturel avec ce qu’il désigne.

18C'est pourquoi il est plus juste de dire qu’un signe est ce qui annonce ou fait connaître autre chose dont il prend la place. Le signe désigne en linguistique un élément du langage associant un signifiant au signifié. Ainsi le signe ici fait référence aux mots ou noms. Le signe renvoie à une chose ou un objet qu’il désigne. Selon Wittgenstein (aphorisme 3.32) « Le signe est ce qui est perceptible aux sens dans le symbole ». Autrement dit, le signe est ce qui, dans le symbole, est perçu par les sens. Le signe constitue la matière de la langue et peut être commun à différents symboles. Ce qui constitue pour Wittgenstein une source de confusion.

19Selon lui « pour reconnaître le symbole sous le signe, il faut prendre garde à son usage pourvu de sens ». C’est-à-dire que c’est en considérant l’usage que l’on fait du signe dans des expressions pourvues de sens que l’on parvient à reconnaître le symbole dans le signe.
Quant à la dénotation, elle désigne ce à quoi le signe fait référence. Il s’agit de la désignation d’une chose par certains signes. En philosophie du langage, la dénotation correspond à l’élément physique ou à l’objet auquel se rapporte le signe. On l’appelle à juste titre le référent. Le signe peut renvoyer à différentes dénotations. En effet, « Chaque signe défini dénote par-delà les signes qui servent à le définir ; et les définitions montrent la direction. Deux signes, l'un primitif et l'autre défini par des signes primitifs, ne peuvent dénoter de la même manière (…) » (Wittgenstein, aphorisme 3.261). Là encore, c’est l’usage qui permettra de déterminer à quelle dénotation renvoie le signe.

20Ainsi, Wittgenstein fait le constat selon lequel un même signe peut être associé à plusieurs symboles et dénotations différentes. Ce qui constitue pour lui une source de l’imperfection du langage naturel tel qu’exposé dans le Tractatus. Ce qui l’a conduit à rejeter le langage ordinaire et à promouvoir un langage logiquement parfait ou langage symbolique dans lequel un signe correspondrait à un seul symbole et une seule dénotation. Selon lui, seul un langage de ce type serait à même de clarifier le sens des énoncés logiques et ainsi d’éviter les erreurs et les confusions fondamentales dont la philosophie est pleine. Mais qu’en est-il de la signification et du sens ?

Signification et sens

21Selon Wittgenstein, c’est l’usage qui détermine la signification du signe. Ainsi, le signe acquiert une signification qui devient alors une convention d’usage pour la sphère linguistique ou il est utilisé. Si un signe n'a pas d'usage, il n'a pas de signification. En outre, Wittgenstein soutient que la signification du signe ne doit pas influencer l’élaboration de la syntaxe logique. En effet, pour lui, la signification du signe a un rôle purement descriptif au niveau des expressions tel qu’il le fait remarquer dans le Tractatus « Dans la syntaxe logique, la signification d'un signe ne saurait jouer aucun rôle ; il faut que la syntaxe soit établie sans pour autant faire état de la signification d'un signe, elle ne peut que supposer seulement la description des expressions » (Wittgenstein, aphorisme 3.333).

22Par ailleurs, André LALANDE soutient que « le sens d’un mot ou d’une phrase, c’est ce que communique à l’esprit, un mot, une phrase ou tout autre signe jouant un rôle semblable ». Il s’agit donc d’une idée ou d’une intention qui habite celui qui parle, un état d’esprit qu’il veut communiquer à travers une représentation, un sentiment ou une action. Pour ce qui est du sens, Wittgenstein distingue deux types de traits au niveau de la proposition. Nous avons d’une part les traits dits contingents et d’autre part les traits dits essentiels. Les traits contingents sont des traits qui proviennent du mode particulier de production du signe propositionnel tandis que les traits essentiels sont ceux qui permettent à la proposition d'exprimer son sens. Ainsi donc par essentiel, l’on entend ce qui est commun à toutes les propositions et pouvant exprimer le même sens.

23La signification fait référence à l’usage d’un mot ou d’une phrase tandis que le sens fait plus référence à la portée, à la finalité. Les deux termes ont un sens contigu. Dans sa démarche visant à expliquer le monde à travers un langage logiquement parfait, Wittgenstein va relever des limites à son projet. En effet, il distingue ce qui est dicible de ce qui ne l’est pas. Reconnaître que le langage logique ne peut tout exprimer fait prendre conscience à Wittgenstein que le langage formel comporte des limites. Quelles sont donc ces limites ?

Limites du langage logique

24Sans prétendre être exhaustif, nous pouvons relever trois limites que W souligne au niveau du langage logico-formel. Premièrement, Wittgenstein commence par affirmer que l’on ne peut pas penser le monde en dehors de ce que permet notre logique humaine. Ainsi, il soutient que penser un monde exempt de matière et d’objets, et où le temps et l’espace n’existerait pas, est contraire à la logique qui gouverne le monde. C’est pour cela justement qu'il écrira que : « les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde » (Wittgenstein, aphorisme 5.6 ) . Par exemple, l’on ne peut pas réaliser une figure géométrique qui contredirait les lois de l’espace, ni penser quelque chose qui contredirait les lois de la logique. Car « Le lieu géométrique et le lieu logique s'accordent en ceci, que tous deux sont la possibilité d'une existence » (Wittgenstein, aphorisme 3.411). Ce que Wittgenstein veut faire ressortir dans ce point, est le fait que la pensée soit déterminée par la logique et que par conséquent si je veux m’exprimer, je ne peux pas surpasser cette logique. Aller au-delà de la logique, conduit à des affirmations complètement incohérentes ; d’où le rejet des énoncés métaphysiques car ces énoncés veulent aller au- delà de notre monde et de ce fait au-delà de notre logique. Or, il est impossible selon Wittgenstein de penser au-delà de notre logique, raison pour laquelle, il considère inutile d’épiloguer sur des questions métaphysiques.

25Deuxièmement, Wittgenstein (aphorisme 4.1212) affirme qu’il existe des choses que l’on ne peut dire ou exprimer. Ces choses sont de l’ordre de l’indicible. La seule manière de faire savoir ce que l’on veut signifier à notre interlocuteur est de le lui montrer : « Ce qui peut être montré ne peut être dit ». C’est ce qu’il désigne sous le vocable de monstration. A titre d’exemple, prenons le cas d’un enfant de deux ans à qui l’on veut faire connaître la couleur bleue. La seule manière pour cet enfant qui n’a jamais été confronté auparavant à cette couleur, de la connaître, est de la lui montrer de sorte à l’emmener à différencier la couleur bleue des autres couleurs. C’est ici que Wittgenstein introduit la notion de concepts formels et concepts propres. Il appelle concept formel, une proposition dont l’expression est conditionnée par des choses extérieures, c’est-à-dire quelque chose que l’on ne peut jamais exprimer mais montrer. On parle alors de proposition externe. Le concept propre quant à lui désigne une chose qui ne peut qu’être exprimé et jamais montré. Ce concept est créé par la proposition interne, c’est-à-dire une proposition qui découle du sujet. Ainsi, par exemple il m’est impossible de penser qu’il va pleuvoir la nuit sans réaliser de phrase, car c’est à travers le langage que je peux penser qu’il pleuvra la nuit. Ainsi donc le problème soulevé ici par Wittgenstein consiste à dire qu’il y a des choses que l’on ne peut qu’expliquer et certaines autres que l’on ne peut que montrer.

26Troisièmement, Wittgenstein postule que l’on ne peut pas toujours exprimer ce que l’on pense. A titre d’exemple, si on demande à plusieurs personnes de penser à une maison en particulier, l’on se rendra compte après échange, que tout le monde n’a pas pensé exactement à la même maison. Là où il pourrait y avoir des similitudes, il y a nécessairement des petits détails qui au bout du compte font que personne n’a pensé à la même chose. Celui-là même qui a demandé aux autres de penser à une maison, a dû lui-même au préalable penser à une maison sans pouvoir cependant partager sa pensée aux autres, mais seulement la leur exprimée. De là vient qu’il y a une différence entre ce qui est exprimable et ce qui est compris et pensé par les autres. Wittgenstein montre ici les notions de signe et de symbole. En effet, il désigne par signe, ce qui est exprimé, et par symbole ce qui est compris et pensé. L’auteur pointe du doigt ici, un problème de langage qui est que l’on exprime un symbole par un signe, or comme nous l’avons souligné, un même signe peut renvoyer à plusieurs symboles d’où le risque de confusions ou de quiproquos. Deux symboles différents peuvent avoir leur signe en commun (écrit ou parlé, etc.) - ils dénotent alors de manières différentes ».

27Ainsi, l’on peut parler des mêmes signes, mais pas des mêmes symboles. D’où l’impossibilité de communiquer sans recourir aux signes, de même que l’impossibilité de recevoir ces mêmes signes sans les traduire dans notre langage symbolique. Tout ceci dénote de l’imperfection du langage ordinaire et de l’incapacité de l’homme à créer un langage parfait sans aller au-delà des lois logiques qui régissent le monde.

28Ainsi, Wittgenstein affirme que vouloir créer un nouveau langage en faisant fi des structures des autres langages conduirait à surpasser la logique de la communication. Laquelle logique reposerait sur la philosophie des jeux de langage.

La philosophie des jeux de langage

29Dans le but de résoudre les problèmes de compréhension liés aux ambigüités, aux confusions et erreurs d’interprétation au niveau du langage, Wittgenstein a initié dans sa deuxième philosophie le concept de jeux de langage. Ce concept de jeux de langage constitue un point saillant de la dernière philosophie de Wittgenstein consignées dans son ouvrage Investigations philosophiques, publié à titre posthume. Wittgenstein ne donne pas une définition explicite des jeux de langage. C’est un concept qu’il utilise tantôt pour éclairer sur le fonctionnement ordinaire du langage à travers des métaphores, tantôt en référence aux jeux enfantins accompagnant l’apprentissage du langage, tantôt aux pratiques sémiotiques.
Ce qui rend ce concept difficile à cerner quoique facile à saisir intuitivement. Dans le cadre de notre analyse nous nous limiterons aux jeux de langage en tant que pratiques sémiotiques.

Les pratiques sémiotiques dans les jeux de langage

30La sémiotique est une discipline forgée par le linguiste genevois, Ferdinand de Saussure et qui a pour objet l’étude des signes et des systèmes de signification. Avec lui l’on comprend que qui dit signification dit la clôture du signe par l’évènement de la désignation, Dans les Investigations philosophiques au paragraphe 23, Wittgenstein fait mention des jeux de langage par une série d’exemples devant nous aider à nous représenter cette multiplicité de jeux. En effet, l’on ne peut parler de jeux de langage sans jeter un regard particulier sur ces pratiques. En quoi consistent-t-elles ?

31Les pratiques sémiotiques peuvent dans un premier temps être assimilées à une activité conditionnée dans son exercice par un ensemble de règles que définit la grammaire. Cet ensemble de règles jointes au vocabulaire représentent les conditions de possibilité des propositions. Ainsi, nos interactions avec les signes sont régies par des règles qui doivent être mise à jour. Si d’une manière générale, la règle est perçue comme une convention, dans la perspective Wittgensteinienne, elle revêt une autre signification. En effet, la règle chez Wittgenstein est essentiellement d’ordre conceptuel, et par conséquent ne saurait être le fruit d’un accord. Ces règles ne font pas l’objet d’un accord dans la mesure où la participation à un jeu de langage entraine l’adhésion de facto aux règles régissant ce jeu. Ces règles ne font pas non plus l’objet d’une réflexion préalable à une exception partielle près, que la notion de jeu sous-entend qu’une petite partie des règles sont déjà manifestes et donc connues des personnes susceptibles de prendre part au jeu.

32Dans un second temps, l’on pourrait établir un lien entre les pratiques sémiotiques et les actes de langage en ce sens que les actes de langage sont des pratiques langagières soumises à des règles. En effet, il faut remplir un certain nombre de conditions pour qu’un acte de langage puisse être valide. Prenons le cas du mariage civil, pour que les époux soient reconnus comme mari et femme, il faut remplir certaines conditions notamment l’échange de consentement de façon libre et sans contrainte, l’idonéité de l’officier d’état-civil, c’est-à-dire qu’il doit être habilité à célébrer des mariages, la déclaration par l’officier d’état-civil qui atteste désormais de l’existence d’un lien juridique matrimonial entre les époux. A l’instar de cet exemple, il en va de même pour un jeu de langage. Chaque jeu obéit à des règles propres auxquelles doivent se soumettre tout participant au risque d’être exclu du jeu. Ainsi, l’idée maîtresse développée par le concept de jeu de langage consiste à affirmer que les pratiques sémiotiques, de quelque nature qu’elles soient, sont des pratiques qui obéissent à des règles échappant de ce fait au règne du hasard ou de tout processus aléatoire. Ainsi donc l’obéissance à ces règles assurent la légitimation, la pertinence voire l’existence des actions dont elles déterminent l’exercice. Dans la comparaison que Wittgenstein fait des jeux avec les actes de langage, l’auteur part du principe que pour comprendre nos pratiques, il faut les envisager sous l’angle de jeux inconnus dont nous devons découvrir les règles. Commentant Wittgenstein, Nicolas Xanthos de l’université du Québec à Chicoutimi prend l’exemple du jeu d’échecs. Il affirme que : 

33Devant une partie d’échecs, si nous ignorons tout de ce jeu, nous dirions ainsi que les gestes accomplis par les participants ne sont pas aléatoires, que tous ne sont pas également possibles en toutes circonstances, que tous ne se valent pas, etc. Nous comprendrions progressivement les possibilités de déplacement des pièces, la valeur des pièces, le but du jeu etc. Bref, nous appréhenderions peu à peu les règles qui donnent leur sens à cet espace réduit, à ces objets, à ces mouvements – en un mot, à cette pratique, à ce jeu (de langage) .( N. Xanthos, 2006, p.180 )
Ainsi en va -t-il pour tous les autres jeux de langage. Cependant, l’on ne peut parler de jeux de langage sans aborder la notion de coup dans un jeu de langage.

Les coups dans les jeux de langage

34La notion de coup de langage est une notion importante dans la pensée de Wittgenstein. Il part du principe que les individus ne sont pas directement en contact avec les jeux de langage mais plutôt avec les actions accomplies dans le cadre d’un jeu de langage. Ainsi, selon Wittgenstein, le jeu de langage apparait comme une hypothèse que nous formulons sur la base du comportement sémiotique des individus, c’est-à-dire la manière dont les individus utilisent les signes dans leurs interactions avec leur environnement, en ayant à l’esprit que leur comportement est soumis à des règles spécifiques. Ce qui exclut tout comportement aléatoire. Wittgenstein souligne le fait que s’il existe des règles claires et précises que l’on peut apprendre au préalable concernant certains jeux de langage, il en va autrement pour la plupart des jeux. En effet, il fait remarquer qu’il n’existe guère de livre de règlements pour les jeux qui consiste à rapporter un évènement, ou encore à faire des conjectures au sujet d’un évènement. Nous ne disposons dans ces cas-ci que des mots d’esprit, des évènements rapportés et des conjectures, produits dans des circonstances diverses. Ces actions nous servent de fondement en vue de déduire les jeux de langage auxquelles elles se rapportent et les règles qui vont avec. En d’autres termes, nous avons la majeure partie du temps à identifier des jeux de langage à partir des actions faites par les individus, lesquelles actions sont appelées par Wittgenstein, des coups dans les jeux de langage.

35Ainsi l’action ou le coup ou encore l’ensemble de coups apparait comme la matière première de la réflexion chez Wittgenstein dans la majorité des pratiques touchant à la production et l’interprétation des signes. A partir de l’action ou du coup l’on peut remonter au jeu de langage et à la grammaire qui lui est spécifique. Ainsi, par exemple, une caricature dans la presse écrite est un coup dans le jeu de langage de la caricature. Ou encore la lecture d’un livre est un ensemble de coups dans un jeu de langage puisqu’il met en selle différentes actions. Le coup constitue donc dans la pensée Wittgensteinienne, une voie d’accès privilégiée au jeu de langage et ce pour deux raisons. Premièrement, la plupart des règles d’un jeu ne sont pas manifestes, mais se découvrent a posteriori à partir d’une réflexion sur les coups :

Les propositions qui pour moi sont solidement fixées, je ne les apprends pas explicitement. Je peux les trouver après coup, comme je trouve l’axe de rotation d’un corps en révolution. L’axe n’est pas fixé au sens où il serait maintenu fixe, mais c’est le mouvement tout alentour qui le détermine comme immobile. (Wittgenstein, 2006, p.60)

36Deuxièmement, il existe un lien étroit entre les coups dans les jeux de langage et la grammaire. En effet, les coups ne prennent véritablement sens que lorsqu’ils se situent dans le champ du discours et de l’action circonscris par la grammaire.
Mais qu’en est-il de la nature de ces règles ou normes qui constituent la grammaire ?

La grammaire dans les jeux de langage

37Selon N. Xanthos (2006, P.187) dans la pensée de Wittgenstein, la grammaire d’un jeu de langage représente la clé de lecture. permettant le dévoilement de sa pensée. Ce dévoilement s’opère à travers l’analyse grammaticale. Wittgenstein donne ici au terme de grammaire, un sens différent de l’usage courant. En effet, par grammaire, Wittgenstein fait référence aux règles qui régissent un jeu de langage. Chez Wittgenstein, la notion de grammaire revêt une nature essentiellement conceptuelle. Cependant, il arrive parfois que ces concepts soient exprimés sous forme propositionnelle. On parle alors de propositions grammaticales, lesquelles propositions représentent les conditions qui rendent possibles l’accomplissement des coups dans les jeux de langage. Ce qui vaut à ces propositions d’être également appelées propositions empiriques. Wittgenstein établit ici un parallèle entre d’une part la grammaire dans les jeux de langage et d’autre part les jeux ou sports et le rôle que jouent les règles qui définissent ces jeux.

38En effet, ces règles définissent les éléments constitutifs du jeu, leur assignent un rôle, une signification, définissent l’espace et le temps du jeu ainsi que les fonctions et buts des participants etc. En somme, ces règles créent et structurent une aire de discours et d’actions potentiels qui leur doivent leur sens. Ainsi pour comprendre telle ou telle action au football ou au tennis, il faut se référer à l’entièreté des règles du jeu car les règles imposent leur ordre à la portion de réalité où se déroule le jeu. C’est ce qui fait dire à Wittgenstein au paragraphe 373 des Investigations philosophiques « c’est la grammaire qui dit quel genre d’objet est quelque chose » (Wittgenstein, 1961, p.243). En se référant à la distinction opérée par John Searle au sujet des types de règles, nous distinguons deux types de règles : « les règles constitutives et les règles normatives » (J. Searle 1972.p. 32).

39Les règles constitutives sont celles qui créent et définissent le jeu. Sans elles, il n’y aurait pas de jeu. Les règles normatives quant à elles sont celles qui indiquent à l’intérieur du jeu, les actions qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas. Ainsi par exemple, jouer au football en utilisant la main pour faire avancer la balle lorsqu’on est un joueur de champ est une in fraction aux règles normatives. Par contre jouer au football en utilisant une raclette est une infraction aux règles constitutives. La première infraction constitue une faute tandis que la seconde constitue un non-sens pour le jeu auquel il se rapporte si bien que l’on peut se demander à quel jeu joue le joueur. Ainsi lorsque Wittgenstein parle de « grammaire », il fait allusion aux règles constitutives.

40Wittgenstein parvient à la conclusion selon laquelle les règles constitutives des jeux représentent les conditions rendant possibles la réalisation ou l’accomplissement de gestes dans la pratique de ces jeux, à l’instar des propositions grammaticales des jeux de langage qui représentent les conditions de réalisation des coups dans ces mêmes jeux. Cela est étayé par le passage suivant : « notre investigation ne porte pas sur les phénomènes, mais, comme on pourrait dire, sur les ‘’possibilités’’ des phénomènes. Nous prenons conscience du mode des énoncés que nous formulons à l’égard des phénomènes. [...] Notre investigation de ce fait en est une grammaticale » (Wittgenstein,1961 p.159). Nous accomplissons des coups dans les jeux de langage que nous ignorons souvent. C’est le cas par exemple de nos comportements langagiers. Ces coups doivent à la grammaire de ces jeux leur sens. Car c’est de l’analyse de ces coups que l’on parvient à saisir leurs conditions de possibilité. Cependant, notre familiarité avec les jeux de langage constitue une difficulté qui nous masque l’existence des coups, même dans les cas évidents de jeux. Wittgenstein poursuit en affirmant que la grammaire ayant trait aux jeux parfois innommés, est sujette à la même familiarité du fait de l’invisibilité apparente de ces jeux.

41Par ailleurs, Wittgenstein soutient que la fiction de quelque nature qu’elle soit constitue une limite aux jeux de langage voire de leur remise en cause partielle. Ainsi, la fiction selon Wittgenstein permet de contribuer à une meilleure connaissance de l’univers des jeux de langage, mais également d’élaborer des grammaires atypiques. Wittgenstein ajoute que point n’est besoin d’un apprentissage de la grammaire d’un jeu de langage. De plus, les propositions qui découlent de cette grammaire sont considérées d’office comme indubitables en situation de jeu car elles représentent les conditions d’occurrence du jeu en question. Par le processus de familiarisation au jeu, l’on intègre ces propositions qui ne sont pas apprises mais acquises. Ce processus de familiarisation passe par des exemples qui permettent à l’individu de découvrir progressivement la grammaire du jeu auquel il participe. Si dans le Tractatus, Wittgenstein opère une distinction nette entre dire et montrer affirmant que ce qui peut être montré ne peut être dit, en revanche dans les investigations philosophiques, l’on note une variation de sa position sur ce qui peut être montré. En effet, Wittgenstein soutient que tout coup ou proposition empirique dans un jeu de langage consiste à la fois à dire quelque chose et à montrer la grammaire du jeu de langage qui en découle. Les jeux de langage constituent une évolution notable de la pensée de Wittgenstein, de ce qui représente sa seconde philosophie.

Conclusion

42Tout d’abord, les travaux de Wittgenstein sur la conception logiciste du monde l’ont conduit à rejeter le langage ordinaire jugé trop imparfait, car constituant une source de confusions et d’erreurs d’interprétation, et à valoriser le langage symbolique jugé logiquement parfait. Ainsi, Wittgenstein va au cours de ses travaux, relever des limites au langage symbolique, traduisant ainsi l’incapacité de l’homme à concevoir quelque chose qui sorte de la logique humaine naturelle ; d’où le rejet de la métaphysique, de la théologie et de toutes les sciences spéculatives considérées par les logicistes comme des pseudo-sciences. Toutefois, sa pensée va connaître une évolution quelques années plus tard. Ce qui va l’amener à revoir sa position. En témoigne ces éloquents propos :

(…) lorsqu’il y a quatre ans j’eus l’occasion de relire mon premier livre, le Tractatus logico-philosophicus, et d’en expliquer les pensées, il m’apparut soudain que je devais publier dans un ensemble les anciennes avec les nouvelles pensées : ces dernières se trouveraient placées sous leur vrai jour qu’en se détachant sur le fond de mon ancienne manière de penser, et par le contraste qui en résulterait.

43En effet, depuis l’époque où j’avais recommencé à m’occuper de philosophie, voici seize ans, il m’avait fallu reconnaître de graves erreurs dans ce que j’avais publié antérieurement. (Wittgenstein 1962, p.112)

44En effet, dans sa seconde philosophie contenue dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein va entreprendre une revalorisation du langage ordinaire qu’il dépréciait jadis avec ses pairs logicistes. En effet, Wittgenstein va abandonner définitivement la recherche tractatuséenne d’un fondement logique du langage, ou de détermination d’une forme générale de la proposition, dont le retour nostalgique sous les formes de quêtes soit d’essence, soit de grammaire, a hanté la période de transition. Mais que pourrait être l’argument décisif de ce « retournement » ? Ne résulterait-il pas d’une prise de conscience de l’impossibilité qu’il y a à séparer logique et praxis à savoir application ou usage) ? Il semble à Wittgenstein qu’une telle séparation ne serait que la résultante d’une attitude qui vise à tenir un mode d’usage du langage comme quelque chose d’essentiel ou de nécessaire ; ce qui, du reste, lui paraît être un abus dont la résolution a suscité la philosophie des jeux de langage. Ainsi La notion de jeu de langage sera centrale dans la dernière philosophie du langage de Wittgenstein, parce qu’elle constitue une métaphore qui rend explicite la dernière orientation de ses pensées et marque définitivement le passage du langage logique à la philosophie des jeux de langage.

Bibliographie

ROUSSEAU Jean-Jacques, Essai sur l’origine des langues, édition Jean Starobinski, Paris, Gallimard, 1990, 147 pages.

LOCKE John, Essai sur l'entendement humain, III, Amsterdam, Pierre Mortier,1735, 120 pages.

LALANDE André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses universitaires de France, 1996, 216 pages.

HANSEN-LOVE Laurence, La philosophie A à Z, Paris, Hatier, 2011, 544 pages.

LITTRÉ Émile, Dictionnaire de la langue française, Tome2, Paris, Hachette, 1873, 1855 pages.

LUDWIG Pascal, Le langage, Paris, Flammarion, 1997, 256 pages.

PLATON, Phèdre, Paris, Flammarion, 2015, 304 pages.

SEARLE John, Les actes de langage : essai de philosophie du langage, Paris, Hermann, 1972, 259 pages.

WITTGENSTEIN Ludwig, De la certitude, Paris, Gallimard, 2006, 224 pages.

WITTGENSTEIN Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, suivi des Investigations philosophiques Paris, Gallimard, 1961, 128 pages

XANTHOS Nicolas, Les jeux de langage chez Wittgenstein, dans Protée, no 2, vol. 34, automne 2006, pp.177-192.

Notes

Pour citer ce document

Zié Seydou YÉO, «Des limites du langage logique à la philosophie des jeux de langage chez Ludvig Wittgenstein», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 29/12/2025, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=746.

Quelques mots à propos de :  Zié Seydou YÉO

Maître-assistant

Département de philosophie

Université Félix Houphouët-Boigny – Abidjan / Côte d’Ivoire

yzseydou@gmail.com