- accueil >
- Dossier >
- N°42-Dec 2025 >
- N°42-Spécial >
N°42-Spécial
Système organisationnel et accès aux intrants agricoles chez les petits producteurs dans la commune de Dangbo
Résumé
L’agriculture reste l’épine dorsale de l’économie de la commune de Dangbo, pourtant, les producteurs n’ont toujours pas accès aux engrais. Cette recherche a pour objectif de contribuer à une meilleure connaissance des déterminants organisationnels qui expliquent l’inaccessibilité des petits producteurs aux engrais dans ladite commune. De nature mixte les outils de collecte utilisés sont la grille de lecture ; le guide d’observation ; le guide d’entretien et le questionnaire. Au total, cent trente (130) informateurs sont enquêtés à travers les techniques d’échantillonnage de choix raisonné et d’aléatoire simple.
Aux termes de cette recherche, il ressort que 78% des paysans ont recours aux engrais pour la production agricole. La combinaison NPK et Urée est fortement utilisée par les producteurs avec (30,25%). Ce sont les engrais les plus adoptés par les producteurs de la commune de Dangbo cependant, elle ne dispose pas de boutique SODECO de vente officielle d’engrais bien qu’elle soit qualifiée « grenier de l’Ouémé ». Pour s’approvisionner en engrais, les producteurs doivent se rendre dans les communes voisines. Ce qui constitue des contraintes physiques et financières pour les petits producteurs. Plus de 65% des informateurs affirment que l’engrais n’est toujours pas disponible. La faible disponibilité des engrais dans les boutiques de vente les rend inaccessible. Le système organisationnel d’approvisionnement en intrants agricoles est à la limite défaillant.
Abstract
Agriculture remains the backbone of the economy in the municipality of Dangbo, yet producers still do not have access to fertilizers. The aim of this research is to contribute to a better understanding of the organizational factors that explain the inaccessibility of fertilizers to small producers in this municipality. The data collection tools used are a mix of reading grids, observation guides, interview guide, and questionnaire. A total of 130 informants were surveyed using reasoned choice and simple random sampling techniques.
The research found that 78% of farmers use fertilizers for agricultural production. The combination of NPK and urea is widely used by producers (30.25%). These are the fertilizers most commonly used by producers in the commune of Dangbo. However, despite being known as the “breadbasket of Ouémé,” the commune does not have an official SODECO fertilizer store. To obtain fertilizer, producers must travel to neighboring communes, which poses physical and financial constraints for small producers. More than 65% of informants say that fertilizer is still unavailable. The low availability of fertilizer in retail outlets makes it inaccessible. The organizational system for supplying agricultural inputs is on the verge of collapse.
Texte intégral
pp. 291-303
Introduction
1Selon FAO (2016), la croissance de la productivité céréalière a ralenti à l’échelle mondiale et on observe aussi une stagnation des rendements et la baisse de rentabilité des systèmes de production à forte consommation d’intrants. Ce ralentissement peut avoir des conséquences préjudiciables sur la sécurité alimentaire et le bien-être des producteurs s’il n’y a « de mesures d’incitation en ce qui concerne l’utilisation des technologies visant à améliorer les rendements surtout en Afrique où les rendements céréaliers sont inférieurs à la moitié de la moyenne mondiale » (Akpo, 2020, p. 1).
2Au Bénin, la problématique de développement qui fonde les Orientations Stratégiques de Développement (OSD) met l’accent sur l’accélération de la croissance économique qui repose en priorité sur la promotion du secteur agricole. Ce secteur joue un rôle important dans l’économie béninoise avec une utilisation de plus de 70% de la population active. La part de la valeur ajoutée du secteur agricole dans la formation du PIB s’est affichée à 26,6% en 2022 contre 27,0% en 2021 avec une part moyenne de 27,9% de 2017 à 2021. En dépit de sa performance relative et de son importance dans le tissu économique et social du pays, l’agriculture reste marquée par sa faible productivité. Et puisque la fertilité des sols reste une contrainte majeure de la productivité agricoles, l’utilisation d’engrais selon Vanlauwe et al., (2014) a été fortement encouragée dans de nombreuses régions en Afrique du sud du Sahara pour augmenter la production agricole. C’est dans ce contexte que le Bénin a pris des dispositions parmi lesquelles l’engagement du pays depuis 2002 « dans le processus du nouveau partenariat pour le développement en Afrique (NEPAD) avec son Programme Détaillé de Développement Agricole en Afrique (PDDAA) » ayant pour but « d’accélérer la croissance agricole, de réduire la pauvreté et d’assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle » (Bello, 2022, p. 50-51-52) ; l’adoption en 2011 d’une stratégie de réduction de la pauvreté contenue dans la Stratégie nationale de Croissance pour la Réduction de la Pauvreté (SCRP 2011-2015) ; le désengagement progressif de l’Etat des activités de production et de commercialisation pour se consacrer à terme à ses rôles régaliens de réglementation, de régulation, de coordination et de contrôle des actions de développement socio-économique.
3Nonobstant, l’agriculture béninoise reste encore caractérisée par la dominance des exploitations agricoles de type familial et sa vulnérabilité à la variabilité climatique. La plupart des exploitants agricoles ont encore très peu recours aux intrants améliorés et s’adonnent à des pratiques d’exploitation minière qui accentuent la dégradation des ressources naturelles.
4En effet, bien que les engrais soient l’un des principaux intrants agricoles, leur utilisation reste inférieure à l’objectif selon lequel « appliquer au moins 50 kg/ha d’éléments nutritifs sur les terres arables » fixé dans la Déclaration de Malabo (juin 2014). Dans cette déclaration, les dirigeants africains se sont engagés à accélérer l’accès des agriculteurs à des engrais abordables et à augmenter le niveau d’utilisation des engrais. A cet effet, « une subvention des engrais ciblant les cultures vivrières entraîne une forte augmentation de la production vivrière et une forte baisse des prix de ces produits » (Hounnou et al., 2023, p.10). Sur des sols améliorés, les engrais minéraux permettent un taux de récupération des éléments nutritifs de 70% et un accroissement de rendement du maïs de 1800 kg/ha contre seulement 25% et 650 kg/ha sur des sols épuisés (IFDC, 2004b).
5Au Bénin, la quantité moyenne d’éléments nutritifs appliquée par hectare était d’environ 45 kg en 2019 (MAEP, 2020). En effet, « les exploitations agricoles, souvent marginalisées n’ont pas parfois accès aux services agricoles de base pour produire dans les meilleures conditions et avoir un bon rendement agricole » (Sossou, et al., 2021, p. 1192). Selon le rapport de performances du secteur agricole de 2021, au titre de la campagne 2021-2022, les engrais minéraux, toutes filières confondues, ont été mis en place par la Société de Développement du Coton (SODECO). Au total, 260599,50 tonnes d’engrais minéraux dont 180570 tonnes de NPK ; 80000 tonnes d’urée ont été mis en place. La filière coton a bénéficié de la plus grande quantité de ces engrais mis en place (88,61%). Les quantités d’engrais minéraux mises en place ont connu une baisse de 14,74% par rapport à 2020 (MAEP 2021, p. 20).
6Il est admis que « l’utilisation efficiente d’intrants agricoles fait partie des solutions adéquates pour enrichir les sols et permettre aux producteurs d’assurer des récoltes satisfaisantes » (Ouédraogo et al, 2012, p. 1). Au Bénin, certains facteurs liés à la « faible disponibilité ou de la mauvaise qualité des amendements organiques (…) » (Tittonell et Giller, 2013; Khonje et al, 2015) limitent encore l’essor de la production végétale. Plus particulièrement à Dangbo, on note le faible approvisionnement et distribution des intrants agricoles en général et des engrais spécifiques en particulier. En effet, les données empiriques révèlent une rupture de fourniture d’engrais et une inadéquation entre les périodes de mise en place des engrais et les périodes de semis. Enfin, il ressort aussi que les lieux de vente d’engrais sont souvent éloignés des bénéficiaires. Il s’ensuit une mauvaise organisation de la filière intrants agricoles qui limite l’accès aux engrais. Ces éléments empiriques mettent en exergue l’inaccessibilité des paysans aux engrais dans la commune de Dangbo d’où la nécessité de comprendre les déterminants liés au non accès à cet intrant dans une zone pourtant fortement agricole. Larrouy (2011) pose l’accessibilité « comme l’enjeu d’un travail collectif d’identification et de reconnaissance, de catégorisation et de stabilisation, c’est-à-dire comme le résultat de la construction d’un problème social, d’un problème devenu public ». L’interrogation devant nous permettre de conduire cette recherche est : comment le système organisationnel explique l’inaccessibilité aux engrais dans la commune de Dangbo ? Il s’agira de montrer que la faiblesse du système organisationnel des intrants engrais explique leur inaccessibilité dans la commune de Dangbo.
Matériels et méthodes
7Cette recherche mixte s’inscrit dans le contexte de la sociologie rurale s’est déroulée dans la commune de Dangbo et portée sur les producteurs et les acteurs de développement (techniciens agricoles, fournisseurs d’engrais et responsables administratifs). Un plan de sondage à deux degrés a permis de constituer l’échantillon. Le premier degré s’est basé sur le tirage deux (02) ZDA1 dans le(s) village(s) du sud, du nord et du centre de Dangbo proportionnellement à leur taille de ménages agricoles et pratiquant la production végétale. Le deuxième degré, objets de l’enquête sont les producteurs agricoles au niveau des ZDA tirées par la méthode aléatoire simple au premier degré. Pour déterminer la taille de l’échantillon 𝑛 pour la commune de Dangbo la formule de Schwartz a été utilisée.

8La taille de l’échantillon calculée est égale à cent dix-neuf (119) ménages agricoles répartie dans six (06) ZDA à raison d’une ZDA par village à savoir : Akpamè (36) ; Gbèko centre (7) ; Gbèko sioli (19) ; Glahounsa (20) ; Hètin sota (15) et Tokpa koudjota (22). Pour la collecte des données auprès des agents de développement, la méthode d’échantillonnage utilisée est le choix raisonné. Onze (11) agents de développement ont été interrogés. La taille de l’échantillon totale est répartie dans le tableau suivant.
9Tableau 1 : Taille de l’échantillon totale
|
Catégorie d’acteurs |
Effectif (n) |
Pourcentage (%) |
|
Paysans/producteurs agricoles |
119 |
91,54 |
|
Agents de développement |
6 |
4,62 |
|
Responsables administratifs |
5 |
3,85 |
|
Total |
130 |
100 |
Données de terrain, septembre 2024.
10Pour obtenir les résultats, nous avons mené dans un premier temps une enquête exploratoire qui a consisté à faire une recherche documentaire variée et des entretiens exploratoires avec quelques acteurs présents. A partir d’une grille de lecture nous avons obtenu des données antérieures sur l’organisation et la fourniture d’intrants agricoles et la problématique d’accès aux intrants agricoles. Dans un second temps, nous avons procédé à la collecte intensive des données quantitative et qualitative. A cet effet, les techniques d’entretiens individuels semi-structurels, d’administration de questions et d’observations directes ont permis de mener à bien cette enquête. Les unités observées sont les champs d’exploitations, des boutiques de vente et leurs emplacements. Les données qualitatives sont constituées des discours et des perceptions des informateurs sur l’organisation de la filière intrants et les difficultés quotidiennes dans l’accès aux engrais. Celles quantitatives ont permis de mesurer quelques variables des informateurs sur l’organisation de la filière intrant. Elles sont traduites par la statistique descriptive à travers les fréquences simples pour compléter les données qualitatives.
11Les données quantitatives collectées avec « Akvo Flow » ont été apurées puis exportées sur Excel. Elles ont ensuite été traitées sur Excel avec la fonction tableaux croisées dynamiques. Par ailleurs, les données qualitatives ont été soumises à une analyse de contenu. Les résultats sont analysés et interprétés suivant sociologie de l’action et l’interactionnisme.
Résultats et discussion
Quelques caractéristiques des producteurs enquêtés
Sexe des producteurs agricoles
12Sur l’ensemble des producteurs interrogés, 12 (soit 10%) sont de sexe féminin et 107 (90%) de sexe masculin. Cette disparité s’explique par le fait que les femmes ne sont généralement pas prêtes à répondre aux questions surtout en l’absence de leurs conjoints. Même si selon les données très peu de femmes utilisent d’engrais chimiques, tous les informateurs dénoncent l’inaccessibilité aux engrais.
Niveau d’instruction et appartenance aux groupements
13La majorité (62 paysans soit 52,10%) n’a aucun niveau d’instruction. Ceux instruits ont différents niveaux d’instruction parmi lesquels on a le niveau primaire, le niveau secondaire, le niveau universitaire (très faiblement représenté) comme l’indique la figure ci-après.

14Figure 1 : Répartition des producteurs par niveau d’instruction et par sexe.
Données de terrain, septembre 2024.
15D’après la figure montre que 27,73% ont le niveau primaire ; 16,81 % ont le niveau secondaire et 3,36% ont un niveau supérieur. Quel que soit leur niveau d’instruction, les paysans estiment qu’ils sont en rupture d’engrais et y voient l’importance d’apport d’engrais aux cultures. Ceci s’explique certainement par le partage d’expériences. Selon les résultats, 45% des producteurs ont accès aux crédits agricoles auprès notamment de la Caisse Locale de Crédit Agricole Mutuel et l’Association des Services Financiers. La majorité des paysans affirme que le crédit agricole permet d’acheter aisément l’engrais. Toutefois, les femmes ont faiblement accès aux crédits.
Subvention agricole
16La plupart des producteurs ne bénéficient pas de subvention agricole. Malgré les actions des structures de développement agricole, seulement 4,2% bénéficient des subventions agricoles contre 95,80% comme l’indique la figure ci-après :

17Figure 2 : Répartition selon la subvention et par sexe.
Données de terrain, septembre 2024
Adoption des technologies d’amélioration de la fertilité des sols et d’accroissement de la productivité agricole
18Diverses technologies permettant d’améliorer la fertilité des sols sont adoptées par les paysans. Ainsi, 78% des informateurs ont recours aux engrais pour la production agricole. L’utilisation des engrais apparait comme une nécessité pour prétendre avoir un bon rendement. Les engrais utilisés par les producteurs regroupent les engrais organiques, les engrais chimiques ou minéraux et les bio-fertilisants. Selon les données, l’utilisation des engrais chimiques restent la plus répandue chez les producteurs comme l’indique la figure ci-après :

19Figure 3 : Répartition selon le type d’engrais utilisé.
Données de terrain, septembre 2024.
20L’analyse de la figure révèle que les producteurs utilisent aussi bien un type d’engrais que des combinaisons d’engrais. Ainsi, le couple NPK plus Urée reste le plus utilisé avec (30,25%). Le NPK à lui seul est plus utilisé par rapport aux autres engrais avec (21,85%) de cas d’utilisation. Certains producteurs utilisent à la place des engrais minéraux, des engrais organiques et les bio-fertilisants (7,6%).
Localisation des boutiques officielles de vente dans le département de l’Ouémé
21Selon les données de terrain, dans le Département de l’Ouémé, les engrais sont vendus dans les boutiques SODECO situées dans sept (7) communes à savoir : la commune de Bonou, d’Adjohoun, d’Akpro-Missérété, de Sèmè-Podji, de Porto-Novo, d’Avrankou et d’Adjarra. Un agent de structure déclare :
[Dans les départements du Bénin, l'État a mis en place les Sociétés pour le Développement du Coton (SODECO) qui constituent des magasins de vente d'engrais. L’accès à l’engrais semble poser encore plus de problème. Aucun arrondissement du département de l’Ouémé n'a été entièrement couvert en matière des différents types d’engrais (NPK, KCL, K2SO4 et Urée)]. (C. K., Agent de structure de développement, 52 ans)
22D’après les résultats, la commune de Dangbo ne dispose pas de boutique SODECO bien que la commune soit qualifiée de « grenier de l’Ouémé ». C’est dans ce contexte que pour s’approvisionner en engrais, les producteurs sont obligés de se rendre dans l’une de ces commune citées ci-haut. Généralement, ils se dirigent vers Adjohoun, Akpro-Missérété ou à Porto-Novo ou tout simplement sur le « marché noir ». Il arrive qu’ils cherchent l’engrais dans le Département du plateau à Pobè. La figure ci-dessous affiche la localisation des boutiques de vente d’engrais dans les communes de l’Ouémé.

23Figure 4 : Localisation des boutiques de vente d’engrais dans l’Ouémé
Conçue à partir des données de terrain, septembre 2024.
24Cette figure montre que les boutiques situées à Akpro-Missérété, Adjarra, Avrankou et Porto-Novo sont celles qui sont proches de la commune de Dangbo. Là encore, il faut voir la position des villages pour savoir où s’approvisionner. C’est ainsi que les producteurs situés dans à Gbèko se dirigent vers Adjohoun. Cette situation pose le problème de l’éloignement des lieux de vente des engrais.
Estimation des distances parcourues dans l’approvisionnement en engrais
25L’analyse des données collectées, montre que les paysans parcourent de longues distances pour joindre les boutiques de vente. En effet, plus de 57% des informateurs évoquent comme difficultés, la distance qu’ils doivent parcourir avant d’acheter de l’engrais. L’engrais étant une nécessité, pour s’en approvisionner, les paysans voient de mauvais œil la distance qui, les sépare des lieux d’approvisionnement. Cette distance qui induit une autre contrainte financière. A propos de cette contrainte, un paysan affirme :
[Encore que les boutiques de SODECO ne soient pas positionnées dans toutes les communes. Les producteurs doivent parcourir assez de distance pour pouvoir acheter, et aussi, c'est cette année on n'a compris que c'est un peu mieux par rapport aux autres années. Si non, l'engrais n'existait pas du tout et également, il y a des engrais qui ont été importé la dernière fois SSP et les producteurs ne maîtrisent pas trop l’utilisation de cet intrant qui à causer beaucoup de problèmes. Donc voilà un peu la situation]. (T. A, producteur 42 ans)
26Ces propos mettent en lumière les contraintes structurelles autour de l’accès aux intrants agricoles en particulier les engrais. La configuration territoriale impose aux paysans de parcourir de longues distances relevant ainsi une forme de marginalisation géographique des villages producteurs. Cet éloignement constitue un goulot d’étranglement pour les producteurs en ce qui concerne l’accès aux intrants. La distance apparait comme une contrainte dans l’accessibilité des engrais dans la commune de Dangbo.
Estimation de la distance entre les lieux de vente et les résidences des producteurs
27Selon les résultats, environ 53,78% parcourent entre 5 et 10 kilomètres. 34,45% parcourent une distance d’au moins 10 kilomètres. Enfin, 11,76% estiment qu’ils parcourent entre 2 et 5 km. Il ressort très clairement qu’au moins 88% des producteurs parcourent au moins 5 kilomètres. Ce qui constitue une contrainte supplémentaire chez le paysan.

28Figure 5 : Répartition de la distance parcourue pour acquérir l’engrais.
Données de terrain, septembre 2024.
29Par ailleurs, de l’avis de 53% des producteurs, l’état des pistes est globalement mauvais. Lesdites pistes sont jugés praticables par 47% des producteurs dont 38% soutiennent qu’ils sont dans un assez-bon état. Ainsi l’impraticabilité de la voie d’accès amenuise l’accès aux engrais.
Perceptions sur le système organisationnel de la fourniture d’engrais à Dangbo
Disponibilité des engrais dans la commune de Dangbo
30Les données révèlent que, globalement, ils ne sont pas disponibles dans les boutiques. Les informateurs parlent souvent de rupture de stock. Ainsi, 65% affirment que l’engrais n’est pas disponible pour la production alors que pour 35%, l’engrais est disponible. Cependant, les producteurs ont nuancé la disponibilité des engrais dans les boutiques et sur le marché noir. La principale raison évoquée pour expliquer cette non-disponibilité est l’insuffisance des stocks dans les boutiques. De toutes les façons, plus de 50% de nos informateurs partagent ce point de vue. A ce sujet, un paysan déclare :
[Dans la vallée, il y’a toujours manque d’engrais hein. A Dangbo, nous n’avons même pas de boutiques ou magasins de vente or c’est une commune qui produit beaucoup hein. Les engrais ne sont pas toujours disponibles. On connait ce problème et chaque campagne. Tous les produits que nous cultivons prennent les engrais. Donc on est obligé de partir loin pour acheter. J’ai cherché d’engrais jusqu’à je suis allé à Porto-Novo. Les gens vont à Sakété et même jusqu’à Pobè pour acheter d’engrais.] (O. R., producteur, 45 ans).
31A la lumière des données, il existe un lien de causalité entre la disponibilité des engrais et leur accès d’où leur faible disponibilité les rend inaccessible dans la commune.
Avis sur l’organisation de la filière intrant.
32Les investigations révèlent que la filière intrant n’est pas organisée. Selon 78% des producteurs, la filière intrant n’est pas bien organisée. Par contre les 22% restant pensent que la filière est bien organisée. Plusieurs raisons ont été évoquées par les premiers pour expliquer leurs avis. Elles sont traduites par la figure 6.

33Figure 6 : Proportion des producteurs suivant les raisons
Données de terrain, septembre 2024.
34Un producteur laisse entendre : [dès fois, ce sont ceux qui ont d'argent qui trouvent l'engrais à acheter, alors que si le système était bien organisé, même les démunis aussi auront facilement accès à l'engrais]. (H. P, 46 ans). Pour un agent de structure de développement :
[En parlant de la disponibilité d’engrais, il y a de cela deux ans qu’il y a rupture d’engrais et c’est l’Urée seul qui existait sur le marché. Si nous prenons le cas des clients qui viennent se ravitailler, ils se plaignent de la distance et du prix des engrais. De plus, l’organisation de cette filière de nos jours paraît comme une complication des tâches au niveau des paysans. Dans les années passées l’engrais se vent dans toutes les communes au niveau des Cellules communales des ATDA. Aujourd’hui nous pouvons dire que la manière dont la vente se fait est compliquée, car ce n’est rien que la SODECO qui vend l’engrais et c’est interdit aux boutiques de vendre malgré leur agrément sauf les fongicide, les insecticides .....etc. Pour se ravitailler il faudrait aller dans les boutiques SODECO. Il faut également envoyer l’argent par un code aux agents commerciaux avant l’achat]. (C. K., Agent de structure de développement, 52 ans)
35Il ressort des propos de cet informateur que la filière nécessite certaines réformes pour mieux répondre aux attentes des paysans. C’est certainement à ces conditions que les paysans pourront véritablement tirer profit.
La filière engrais vue par les producteurs agricoles de Dangbo.
36Les informations collectées sur l’organisation de la filière, ont permis de dégager les perceptions sur la filière. En effet, la majorité (80%) des informateurs pensent que beaucoup de choses méritent d’être revues au sein de cette filière. Dans leurs perceptions, il se dégage une convergence des concepts tels que « revoir » ou « organier » ou encore « réduire » certaines choses qu’ils estiment contraignantes. Le tableau suivant est le niveau d’appréciation des différentes perceptions exprimées.
37Tableau 2 : Niveau d’appréciation des perceptions paysannes
|
N° |
Perceptions des producteurs |
Niveau d’appréciation |
||
|
Faible |
Forte |
Très forte |
||
|
1 |
Il y a la distance qui est longue, il faut faire des commandes à l’avance et les personnes qui travaillent là-bas ne sont pas des gens accueillants et il y a une mauvaise gestion. |
X |
||
|
2 |
La filière n’est pas bien organisée. Elle est très éloignée de nous. |
X |
||
|
3 |
La filière est mal gérée, il va falloir revoir beaucoup de chose surtout concernant les lieux de vente |
X |
||
|
4 |
Pas grande chose mais si je tiens de mon expérience à mes débuts il y a beaucoup de choses à revoir |
X |
||
|
5 |
La filière est bien gérée juste il faut rapprocher les lieux d’approvisionnement d'engrais proche de nos lieux d’habitation |
X |
||
|
6 |
Mauvaise gestion de la filière, il va falloir revoir beaucoup de chose surtout concernant les lieux de vente |
X |
||
|
7 |
C’est bien mais l’engrais n'est pas adapté à notre type de sol |
X |
||
|
8 |
La filière est gérée par une seule société |
X |
||
|
9 |
L’engrais est coûteux et la distance est trop loin |
X |
||
|
10 |
Pas mal la gestion il faut revoir certaines choses |
X |
||
Données de terrain, septembre 2024.
38L’analyse du tableau révèle que les perceptions 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 9 sont fortes chez les paysans ce qui dénote un mauvais regard sur la filière. Parlant toujours des perceptions sur la filière engrais, certains acteurs locaux et de structure de développement tiennent presque les mêmes discours que les producteurs agricoles. C’est le cas d’un informateur qui pense que :
[(… ) La filière intrant est selon moi monopolisée par une seule société et cela n’est pas trop bien. S’il avait au moins deux sociétés, le prix d’engrais serait encore bas. Il n’y a pas de concurrent et comme ça, le paysan est obligé de se soumettre en ce qui concerne le prix d’achat. Mieux encore, l’engrais n’est pas disponible en plein temps et les boutiques sont trop éloignées de nous les producteurs. Parfois, les moments que les engrais viennent dans les boutiques aussi ne coïncident pas avec les périodes de fumure. Il y a décalage ce qui n’est pas du tout bon. Sans engrais, on peut produire mais le rendement ne sera pas bon. Les producteurs ne peuvent ne pas utiliser d’engrais quel que soit la production. Pour soulager le producteur, c’est de revoir vraiment le coût, de les rendre disponibles et de les approcher des paysans.] (P. E., producteur, 41 ans).
39Un autre informateur déclare : [la filière engrais est gérer exclusivement par la SODECO-Agri qui détient le monopole, la concurrence n’est pas autorisée ; les prix des engrais sont décriés par les producteurs ; mais on note qu’à même la présence des boutiques de vente des engrais] (K. O., 43 ans, agent de structure). Ces propos viennent renforcer les différentes perceptions des producteurs énumérées ci-haut.
Discussion
40A la lumière des résultats, il ressort que tous les producteurs connaissent l’importance des engrais dans la production agricole. Les engrais participent au renforcement des plants et assurent l’augmentation de leur rendement. C’est pourquoi la majorité des producteurs utilisent les engrais à un moment donné. Cette réalité dans la commune de Dangbo est partagée par Ravonjiarison et al., (2018, p. 35) lorsqu’ils écrivent que « les paysans sont convaincus des bienfaits que peuvent apporter les engrais sur leurs parcelles. Ils déclarent que leurs sols deviennent compacts, durs et peu productifs et que leurs systèmes de culture ne perdurent pas, quand ils n’apportent pas d’engrais sur leurs parcelles ». Cependant, selon les données, la filière intrant à travers les engrais connait une organisation complexe à la base qui limite son accès aux producteurs agricoles. Honfoga (2007, 289) est parvenu à la conclusion. Pour l’auteur, « la distribution des engrais a une structure organisationnelle complexe reposant sur des infrastructures du commerce assez faible, le tout contribuant à limiter le volume de l’offre ». En effet, non seulement les magasins formels de vente des engrais sont peu disponibilité dans le Département de l’Ouémé, mais les résultats indiquent que les engrais sont faiblement disponibles ou à la limite indisponibles pour satisfaire les besoins des producteurs agricoles. La majorité des informateurs l’a fait remarquer. Les déclarations d’un agent de structure de développement illustre bien la situation des engrais dans la commune : [actuellement encore, il y a manque d’engrais NPK dans les boutiques. Les gens ont quitté Sèmè-Podji pour venir chercher cet engrais à Adjohoun mais ils n’ont rien trouvé. C’est un problème sérieux] (C. K. R., 52 ans, agent de structure de développement). Dans ces travaux, Bello (2022, p.114) a mis un accent sur la non disponibilité à temps des engrais dans le pôle de développement agricole 7 (PDA 7) qui constitue une des contrainte majeur dans l’accès aux engrais chimiques. Le MAEP (2015) également a montré que les trois principaux problèmes rencontrés par les producteurs sont la non accessibilité et la non disponibilité des intrants, la non disponibilité de la main d’œuvre et l’exigence en fertilisant des variétés améliorées de maïs. D’après ces différents résultats, il y a une forte corrélation entre l’adoption des semences améliorées et des engrais inorganiques.
41Parlant toujours de l’aspect organisationnel, les résultats ont indiqué que les boutiques sont parfois éloignées des producteurs agricoles. L’éloignement des boutiques et le mauvais état des pistes rurales en saison de pluie réduisent l’accès aux engrais. Ce résultat est conforme à celui de Honfoga, (Op. Cit, p. 226) lorsqu’il écrit que :
« L’accès à la plupart des zones de consommation d’engrais reste encore difficile, notamment pendant la saison des pluies. Cela implique que la livraison dans les villages ne doit souffrir d’aucun retard, lequel affecte à la fois le temps d’application et la qualité des engrais. Dans les régions de notre étude, les zones concernées couvrent près de 70% de la superficie totale cultivée. La faible densité actuelle des pistes (1 à 5 km/1000 habitants) et l’appréciation largement négative des paysans sur leur état donnent la mesure effective des difficultés du transport des engrais vers les fermes mais aussi de l’écoulement des récoltes vers les marchés ».
42Ollabode et al., (2022, p. 240) ont montré que :
« La durée de marche village-champ agit négativement sur la probabilité d’adoption des engrais organiques et la combinaison engrais minéral+organique. Plus la distance est longue, moins ils ont tendance à adopter cette pratique face. Les producteurs qui ne sont pas à proximité du champ payeront plus chers pour le coût de transport des fertilisants comparativement à ceux qui sont à proximité ».
43 Selon Honfoga, (Op. Cit, p. 249), le mauvais état des voies d’accès et la dispersion des villages sont tels que la livraison directe des engrais dans ces magasins peut s’avérer non-économique ». De son côté, Bello, (Op. Cit, p.114) souligne la difficulté de transporter les engrais vers le champ. Tout cela prouve que l’organisation de la filière intrant connait quelques défaillances qui contribuent à démotiver les producteurs agricoles dans l’utilisation des engrais.
Conclusion
44Aux termes de cette recherche, il ressort que dans le Département de l’Ouémé, les engrais sont vendus dans les boutiques SODECO situées dans sept (7) communes à savoir : la commune de Bonou, d’Adjohoun, d’Akpro-Missérété, de Sèmè-Podji, de Porto-Novo, d’Avrankou et d’Adjarra. Dangbo ne dispose pas de boutique bien qu’elle soit qualifiée de commune « grenier de l’Ouémé ». Pour s’approvisionner en engrais, les producteurs doivent se rendre dans l’une de ces communes. D’ailleurs, plus de 65% des informateurs affirment que l’engrais n’est pas disponible. La faible disponibilité des engrais les rend inaccessible. Les paysans etiment qu’ils parcourent de longues distances pour joindre les boutiques. En effet, plus de 57% des informateurs évoquent comme difficultés, la distance qu’ils parcourent avant d’acheter de l’engrais. Cette distance constitue selon eux une double contrainte. Environ 88% des paysans parcourent au moins 5 km. Ce qui induit une contrainte supplémentaire chez le paysan. L’autre aspect est l’état des pistes rurales. Environ 53% des producteurs estiment que les pistes d’accès aux boutiques sont dans un mauvais état. Il s’ensuit que l’éloignement des lieux de vente et l’état des pistes rurales constituent un goulot d’étranglement pour les producteurs pour ce qui concerne l’accès aux intrants. Enfin, en ce qui concerne l’organisation de la filière, 78% des producteurs estiment que la filière intrant n’est pas bien organisée. Pour ces derniers, le manque d’engrais prouve que la filière engrais est mal organisée ; la position des boutiques de vente et autres sont les éléments qui prouvent que la filière n’est pas bien organisée. C’est dans ce contexte que dans leurs propos, il se dégage une converge des expressions comme « revoir » ou « organier » ou encore « réduire » certaines choses au sein de la filière.
45Quel que soit le type l’agriculture (rente ou subsistance), les paysans ont besoin d’engrais. Mais au Bénin, l’agriculture de rente a pris le pas sur l’agriculture de subsistance en termes de consommation d’engrais. Or, pour accroître la production d’un côté comme de l’autre, il faut un minimum d’engrais. C’est d’ailleurs un préalable incontournable. Toutefois, il faudrait envisager la protection de l’environnement pour une agriculture durable d’où une transition agroécologique.
AKPO C. Y., Impact des semences améliorées sur la productivité du maïs au Bénin, University of Abomey-Calavi (UAC) PhD student, University Félix Houphouët Boigny (Cocody, Abidjan), A final report Submitted to AERC,Nairobi, 2020, 26 pages.
BELLO O. Daouda, Mécanismes et procédures de distribution des intrants (Agriculture, Elevage, Pêche), INRAB, 2022, 234 pages.
HONFOGA, Gbenoukpo Barthélemy, Vers des systèmes privés efficaces d’approvisionnement et de distribution d’engrais pour une intensification agricole durable au Bénin. Thèse de Doctorat en économie, Rijksuniversiteit Groningen, 2007, 491 pages.
HOUNNOU E. F., KINKPE A. T., HARALD GRETHE Z. E, SAWSAN A.-J., ACAKPO C. C., Prince A., COUTHON-K. E., DAVAKAN M., LUCKMANN J., THOM F., TOURE D. M., KOTO J. Y., YERGO A. K., ZINSOU E., Effets de la subvention des engrais sur l'agriculture et le bien-être des ménages au Bénin, 2023, 12 pages.
IFDC, Améliorer la fertilité des sols pour un développement rural durable en Afrique Subsaharienne. Muscle Shoals, Alabama 35662, 2004b, USA.
KHONJE M., MANDA J., ALENE A. D., KASSIE M., « Analysis of Adoption and Impacts of Improved Maizen Varieties in Eastern Zambia », The International Institute of Tropical Agriculture (IITA), Lilongwe, Malawi., The International Maize and Wheat Improvement Center (CIMMYT), Nairobi, Kenya, World Development, 66(1), 2015, pp. 695-706.
Ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Elevage (MAEP), Rapport de Performances du Secteur Agricole, 2021, Cotonou, 2021, 131 pages
OLLABODE N., TOVIHOUDJI G. P., YEGBEMEY R. N.., AIHOUNTON D. G. B.., EDJA H., AKPONIKPE P. B. I. et YABI A. J., « Facteurs déterminant l’utilisation des engrais minéraux et organiques par les producteurs de maïs en zones soudanienne et soudano-sahélienne du nord-Bénin » In Agronomie Africaine 34 (2), 2022, pp. 229-242.
OUEDRAOGO Vadraogo Mohamed, OUEDRAOGO Ousmane, SIMPHAL Fanny, Stratégie d’approvisionnement en intrants agricoles : les commandes groupées de la FEPAB, fiche d’expérience, 2012, 8 pages
RAVONJIARISON N., PENOT E., ALBRECHT A. et RAZAFIMBELO T., « Savoirs locaux et stratégies paysannes autour de la fertilité des sols au lac Alaotra, Madagascar », Étude et Gestion des Sols, Volume 25, 2018, pp.29-41.
SOSSOU C. Hérvé, ADEKAMBI A. Souléïmane, CODJO Victor, et HOUEDJOFONON M. Elysée, « Typologie des exploitations agricoles: caractérisation et accès aux services agricoles au Bénin (Afrique de l’Ouest) » In International journal of Biological and Chemical Sciences, 15(3); 2021, pp.1191-1207.
TITTONELL P., GILLER K. E., « When yield gaps are poverty traps: The paradigm of ecological intensification in African smallholder agriculture », In Field Crops Research, 143 (1), 2013, pp.76-90.
VANLAUWE B., WENDT J., GILLER K. E., CORBEELS M., GERARD B., NOLTE C., « A fourth principle is required to define Conservation Agriculture in sub-Saharan Africa: The appropriate use of fertilizer to enhance crop productivity », In Field Crops Research, 155, 2014, pp.10-13.
Notes
1 Zones de Dénombrement Agricole (ZDA) sont constituées lors du Recensement National d’Agriculture (RNA) réalisé en 2018 par la Direction de la Statistique Agricole (DSA).
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Assimaïla TCHAO
Doctorant en Sociologie du développement
Université d’Abomey Calavy
idriismo@gmail.com
Quelques mots à propos de : Marcel ADJOKPO
Masterisant en Sociologie du développement
Université d’Abomey Calavy
marceladjokpo@yahoo.fr
Quelques mots à propos de : Chabi Franck BABATOUNDE
Institut National des Recherches Agricoles du Bénin
chatounck@yahoo.fr