- accueil >
- Dossier >
- N°43-juin 2026 >
N°43-juin 2026
L’Enfant naturel dans trois romans nigériens : entre tradition et réalité
Résumé
La problématique de l’enfant naturel dans le roman nigérien d’expression française est un sujet qui mérite d’être abordé et analysé. En effet, le questionnement de cette thématique se justifie par l’accueil particulier dont fait l’objet cet enfant dans une société souvent conservatrice, attachée à certaines valeurs à la fois religieuses et traditionnelles qui semblent ne pas s’accommoder des procréations hors mariages. C’est donc là, l’intérêt de la présente étude qui vise à questionner le statut social, culturel, politique et même religieux de l’enfant dans un corpus de trois romans, à l’aune de la sociocritique de Duchet (1971) pour voir la perception sociale de cet enfant.
Abstract
The issue of illegitimate children in Nigerian novels written in French is a subject that deserves to be addressed and analyzed. Indeed, questioning this theme is justified by the particular reception given to such children in a society that is often conservative, attached to certain religious and traditional values that seem to be intolerable to procreation outside of marriage. This is therefore the interest of the present study which aims to question the social, cultural, political and even religious status of the child in a corpus of three novels, in light of the sociocriticism of Duchet (1971) in order to see the social perception of this child.
Table des matières
Texte intégral
pp. 8-30
Introduction
1Le roman nigérien d’expression française se caractérise par la capacité des romanciers à aborder des sujets liés à la société. L’un des thèmes qui revient souvent et mérite qu’on y réfléchisse est la problématique de l’enfant naturel qui semble être un sujet qui suscite toujours le débat dans la société nigérienne. En effet, l’enfant né hors mariage est toujours sujet à de nombreuses discussions, des controverses, voire du rejet dans certains cas. Ce rejet est dû aux conditions de la naissance de cet enfant qui sont considérées par certains comme pècheresses. Ce qui fait qu’il est souvent qualifié de « bâtard ». Ce terme, qui paraît sémantiquement chargé, renferme en lui un aspect d’immoralité qui permet de l’employer pour qualifier certains régimes politiques africains d’après les indépendances. « Le terme de bâtard se voit donc utilisé à des fins dévalorisantes envers les instances dirigeantes africaines suite à des pratiques politiques jugées infamantes » (Serge Moukagni Moussodji, 2011 : 8). Ces régimes sont donc rejetés, stigmatisés et dénoncés comme le sont les enfants naturels dont le statut oscille entre tradition et religion. Cependant, avec l’évolution des sociétés et l’apparition de certaines réalités socioéconomiques, ces enfants doivent-ils toujours être vus et jugés à l’aune des mêmes instruments que pendant les temps passés ? La littérature pour sa part s’interroge et les écrivains invitent la société à questionner sa conception et ses rapports avec ce genre d’enfant. Fatou Diome, avec le personnage de Salie dans le ventre de l’Atlantique (2003), Amadou Ousmane avec les personnages de Doudou dans l’honneur perdu (1993) et d’Aicha dans 15 ans ça suffit ! (1977), ont abordé cette question qui mérite aujourd’hui encore un regard objectif sur le statut sociojuridique de ces enfants dans des sociétés où prédominent la religion et la tradition. C’est dans l’optique de répondre à ce souci que la présente étude se propose de réfléchir sur : L’enfant naturel dans trois romans nigériens d’expression française : entre tradition et réalité. En formulant ainsi le sujet de cette réflexion, l’objectif est de tenter de répondre aux questions suivantes : comment sont représentés ces enfants dans les romans nigériens ? Quel accueil leur est-il réservé ? Quelles en sont les raisons ? Pour répondre à ces questions, l’analyse va s’appuyer d’abord sur la sociocritique. Cette méthode d’analyse littéraire, mise en œuvre par Claude Duchet, met l’accent sur l’influence de la société réelle dans les textes littéraires. Elle a comme postulat la recherche du rapport entre le réel social et l’univers textuel imaginaire. Selon Pierre N’da :
La sociocritique aide à lire les ouvrages littéraires à la lumière de la société qui a produit ces textes et leurs auteurs. Ce n’est pas pour rien que, tout compte fait et bien pesé, les critiques Africains, en général, pensent qu’elle est, à l’heure actuelle, la méthode la plus rassurante, la plus intéressante à plus d’un égard, et qui s’adapte le mieux aux productions africaines, d’autant que l’imagination créatrice et l’acte d’écrire, demeurent, surtout chez les écrivains africains, fortement tributaire des réalités sociales, historiques et culturelles […] (Pierre N’da, 2016 : 45-46).
2L’observation de ce critique sur la pertinence de la sociocritique pour l’analyse des textes littéraires africains, notamment les romans nigériens, est d’autant plus vraie que les écrivains nigériens sont bien connus pour être des observateurs avertis de la société. Ils tirent la matière de leurs œuvres des évènements sociohistoriques qui se produisent et dont ils sont de véritables témoins. Pour le besoin de cette analyse, le travail est structuré en deux principales parties : la première recense et analyse les personnages de l’enfant naturel dans le corpus et la seconde, interroge l’accueil que réserve la société à ce type d’enfant, ainsi que les motivations de cet accueil.
Les enfants naturels dans quelques romans nigériens
3Le roman nigérien se caractérise souvent par un personnage dont le parcours, le statut et les actions façonnent l’intrigue principale. En effet, des enfants « nés hors mariages » constituent la source de certains conflits sociaux, de dislocations familiales, mais aussi des exemples de réussite dans certains romans. Ainsi, si la présence des personnages mal traités, souvent rejetés et stigmatisés est l’expression d’une certaine forme de conservatisme dans les sociétés qui les voient naître, la réussite de certains parmi eux peut se voir comme un pied de nez fait à ces sociétés, comme pour rappeler que la naissance ne doit pas être un critère central dans l’évaluation des enfants.
Doudou, un enfant au parcours controversé dans L’honneur perdu d’Amadou Ousmane
4Dans ce roman du Nigérien Amadou Ousmane, le personnage de Doudou est au cœur de l’histoire. De par sa fréquence et son rôle dans l’intrigue, on peut dire que tout le récit est construit autour de lui. Issu d’une union illégitime du Colonel Workou avec une écolière dans les montagnes, Doudou est abandonné par son père qui n’hésite pas à le qualifier ‘‘d’erreur de la jeunesse’’ dans cet extrait dialogique :
Dites-donc Colonel Workou, vous avez bien un fils à l’université, m’a-t-on dit ?
Oui, mon Général. Il est en année de maîtrise à la faculté de Droit. Si vous vous souvenez, nous en avion même parlé une fois ou deux…
Oui, je m’en souviens…Mais je croyais que vous ne l’aviez pas reconnu…
Oui, c’est un peu ça, mon Général ; car ainsi que j’ai eu à vous le dire, c’est ce genre d’enfant que chacun de nous a dans ses effectifs…qui d’entre nous n’a pas commis d’erreur dans sa jeunesse ? (Amadou Ousmane, 1994 : 52).
5Qualifier un être humain, de surcroit son propre fils « d’erreur de jeunesse » témoigne du mépris et du refus du personnage à assumer sa responsabilité. La non-reconnaissance de son enfant est pour lui un moyen d’échapper au jugement de la société qui ne tolère pas ces procréations hors mariage. Cependant, ce refus de reconnaitre un enfant qu’on a soi-même enfanté, ne crée pas seulement un problème moral pour les géniteurs. Il crée aussi des problèmes d’ordre identitaire et juridique à l’enfant, innocent, qu’on livre ainsi à la vindicte populaire. C’est ce que va vivre Doudou, condamné avant même qu’il ne sache exactement qui il est. Son statut, associé au rejet de son père, va le forcer à vivre avec sa tante : « depuis l’enfance, Doudou avait toujours trouvé auprès de celle-ci l’amour et la chaleur qu’un père aurait dû lui donner » (Amadou Ousmane, 1994 : 109). Si l’adoption d’un enfant par sa tante, bien que ses parents soient en vie, paraît une pratique anodine en Afrique car l’enfant est considéré comme une propriété collective plutôt qu’individuelle, il y a un détail qui semble avoir intrigué l’enfant lui-même : « Doudou avait remarqué, dès l’école primaire, qu’il était le seul enfant à porter le nom de son oncle » (Amadou Ousmane, 1994 : 108).
6Le premier aspect de l’identité est le nom, le nom du père, celui de famille qui devient une marque identitaire pour tout enfant dans de nombreuses sociétés africaines. Ne pas porter ce patronyme devient comme une cicatrice, une tâche que l’on traîne et que l’on veut à tout prix effacer :
Doudou commença soudain à éprouver du respect et même de la considération pour cet homme qu’il ne connaissait pas encore la veille. Il refusera cependant la proposition qu’il lui fit d’aller s’installer à la Résidence, estimant qu’il avait seulement besoin d’un nom et rien d’autre (Amadou Ousmane, 1994 : 144).
7En préférant simplement avoir besoin d’un patronyme plutôt que de rejoindre la famille de son père biologique comme le lui suggère celui-ci, Doudou fait preuve d’une profonde réflexion. Porter le nom de son vrai père et être reconnu comme tel lui épargnerait les nombreuses moqueries, les nombreux regards inquisiteurs dont il était toujours l’objet. Cependant, en déclinant l’offre de rejoindre la grande maison familiale, le jeune homme anticipe pour éviter d’autres problèmes dont il est conscient qu’ils peuvent surgir à tout moment :
Doudou, qui n’était pas dupe au point de perdre son sens critique, savait que son arrivée tardive dans cette famille du Colonel Worko n’était pas pour réjouir tout le monde. […]. Du reste, les six filles de ceui-ci, ainsi que ses deux épouses qui, probablement vivaient toutes dans l’attente de l’héritage, accepteraient difficilement la présence au sein de leur famille d’un bâtard venu sur le tard […]. Dans ce pays fortement islamisé, où les lois, inspirées de la charia, notamment en matière d’héritage semblaient avoir été faites contre les intérêts de la femme, leurs appréhensions étaient en effet parfaitement fondées (Amadou Ousmane, 1994 : 147).
8La problématique de l’acceptation et l’intégration d’un enfant naturel dans la famille d’un père qui accepte de le reconnaitre sur le tard, constitue toujours un vrai sujet de crispation et d’achoppement dans les familles. En effet, dans la religion islamique, un enfant né hors mariage ne peut hériter des biens de son père après la mort de celui-ci. Selon un des hadiths du prophète de l’islam (PSL), « L'enfant appartient au lit conjugal, et le fornicateur n'a aucun droit sur lui (Rapporté par Al-Bukhari et Muslim). Ce hadith indique que l’enfant né hors mariage ne saurait appartenir au géniteur et par conséquent, il ne peut hériter des biens laissés par son père selon certaines interprétations de la loi islamique. Cet enfant appartient exclusivement à sa maman qu’il peut aussi valablement hériter. Par contre, pour une minorité des savants musulmans, le débat reste toujours ouvert à la question de savoir qu’est-ce qui provoque le déshéritage d’un enfant ? Si c’est la fornication, il ne devrait pas aussi hériter de sa mère ? Cependant, les traditionnalistes préfèrent systématiquement refuser l’héritage aux enfants nés hors mariage. Par ailleurs, dans des familles africaines polygames, la question de l’héritage est –souvent au cœur des rivalités et des compétitions âpres entre les épouses.
9De plus, Doudou peut donc déduire que si son père vient tardivement pour le reconnaître et l’inviter chez lui, c’est certainement par calcul politique, pour uniquement répondre aux injonctions du président. Cette approche résulte en effet, de l’échange du père avec son supérieur, le président de la république :
Il y a que ce garçon ne semble pas avoir reçu une éducation convenable, pour un enfant d’officier….
Vous avez raison, mon général, car c’est, comme je viens de vous le dire, un enfant que j’ai eu comme ça. C’est sa mère qui l’a élevé ; et c’est elle, qui, par conséquent, en a assuré l’éducation. Pour être plus précis, je n’ai jamais vu cet enfant, sinon qu’en photo. Sa mère, une écolière que j’avais connue il y a vingt-cinq ans quand j’étais encore enseignant dans les montagnes du Nord, ne m’a jamais pardonné de les avoir abandonnés (Amadou Ousmane, 1994 : 53-54).
10Cette réplique du Colonel à son président de Général sonne comme un aveu. Avoir abandonné son propre fils pour des considérations culturo-relgieuses, elles-mêmes mal interprétées peut- être, montre que l’homme a fait preuve d’une irresponsabilité caractérisée. La réaction de la mère, qui n’a pas voulu pardonner à l’homme son acte, peut paraître radicale et surtout incompréhensive dans la mesure où, pour l’intérêt de son fils, il aurait mieux valu envisager le pardon et la réconciliation. Cependant, au vu du contexte socioculturel, la réaction de la femme peut paraître compréhensible. En effet, lorsqu’il y a ce type d’enfantement, dans la société traditionnelle où l’islam est prégnant, on a tendance à condamner les auteurs et la femme paye toujours le prix fort. La réaction de la femme peut être vue donc comme une façon de sauver ce qui peut l’être de sa dignité et éviter de tomber une nouvelle fois dans le piège d’un homme qui s’est révélé irresponsable.
L’enfant de ‘‘la honte’’ dans Civilisation sauvage
11Dans Civilisation sauvage (1991), roman de l’écrivain nigérien Dogo Mayaki, on retrouve un autre enfant dont la venue au monde semble avoir causé plus de mal que de bien. Il s’agit du petit fils du personnage principal du récit, Gogarma. Celui-ci étant poussé à l’exode à cause des difficultés économiques causées par la sécheresse, retrouve à son retour à la maison, que sa fille Tadaji a accouché d’un enfant illégitime comme l’illustre l’extrait suivant :
Elle marqua un silence. Lorsqu’elle voulut reprendre, son état se mua en frayeur. Gogarma la scruta. A l’expression de son visage, il sentit venir une autre nouvelle, une nouvelle grave, très grave, certainement plus grave que la fin de sa vieille mère. […]. Le silence fut rompu par l’arrivée d’une femme qui, comme par défi, vint se planter devant lui. […]. Après l’avoir longtemps scrutée, il reconnut le visage de sa jeune fille Tadaji, mais le corps n’était pas le sien, car c’était déjà celui d’une adulte. Maintenant il se rappela avoir vu une femme et son bébé dans la case de son vieux père. (Dogo Mayaki, 1991 : 124-125).
12La particularité de cet enfant, c’est qu’il n’est désigné que par un nom commun « bébé ». Le père découvre donc la transformation soudaine de sa fille qui a enfanté en son absence. Sa surprise montre qu’il n’a pas été informé et cela est dû certainement à la délicatesse de ce genre d’information. En témoigne l’expression faciale de sa femme « A l’expression de son visage, il sentit venir une autre » qui traduit à la fois l’inquiétude et la crainte qu’elle ressent à l’idée d’aborder un tel sujet avec son mari. Les expressions employées par le narrateur qui qualifie l’information « de nouvelle grave, très grave, certainement plus grave que la fin de sa vieille mère », traduit la gravité de la situation. Cette perception montre l’hostilité socioculturelle qui existe à l’endroit de ce type d’enfant. Lorsqu’on arrive à estimer que la nouvelle de la mort d’une mère est moins grave que celle de l’arrivée d’un ‘‘enfant naturel’’ dans sa famille, on est alors face à un dilemme moral qui illustre la souffrance intérieure du personnage :
Gogarma avait saisi la situation dans toute sa gravité : décidément, les dieux étaient contre lui. Tous ces malheurs ne suffisaient pas ! Il fallut en rajouter ! Et comment ? Avec un sans père dans sa maison, à lui, Gogarma ! Quel déshonneur ! La déception face au monde était à son comble. Ne trouvant plus les mots pour s’exprimer, il se redressa, secoua ses boubous, leva la tête et flécha le ciel d’un regard perçant durant quelques secondes qui parurent éternelles. Il baissa les yeux rouges de rage, fit un pas, s’immobilisa, mordit ses lèvres écumantes de colère contenue et se résigna à regagner sa demeure, d’où il ne ressortit qu’à la tombée de la nuit (Dogo Mayaki, 1991 : 125).
13La déception et la souffrance interne du personnage transparaît à travers les termes utilisés par le narrateur : « malheurs, déshonneur, déception, un sans-père etc. » à connotation péjorative qui expriment l’hostilité autour de cet enfant. L’expression ‘‘un sans-père’’ dont la valeur sémantique ne peut être mesurée qu’en rapport avec la langue locale, le Haoussa, traduit amplement la profondeur du sentiment qui anime le chef de famille face à cette nouvelle qui semble le traumatiser. En effet, si en français, cette expression peut paraître anodine, voire sans charge sémantique particulière du fait de l’inexactitude de l’information qu’elle porte, en Haoussa, elle constitue un euphémisme des termes beaucoup plus péjoratifs et insultants tels que ‘‘bâtard’’,‘‘illégitime’’ et tout ce qui s’en suit d’immoral. C’est d’ailleurs le caractère vicieux du terme qui lui confère une autre acception comme le montre Moukagni Moussodji en parlant de la gestion politique de certains personnages d’Ahmadou Kourouma et Sony Labou Tansi :
En effet, on est parvenu à la conclusion qu’Ahmadou KOUROUMA et Sony LABOU TANSI ont cherché à identifier les comportements et les attitudes qui rendent leurs personnages bâtards, même lorsqu’ils ne le sont pas à la naissance. Voilà pourquoi, nous avons fait le choix de la figure du bâtard et non simplement « le bâtard » (Serge Moukagni Moussodji, 2011 : 7).
14L’immoralité associée au terme de batard fait donc en sorte que le mot ne soit pas seulement lié à la nature ou aux conditions de naissance, il est également lié aux comportements immoraux et immondices de certains dirigeants africains post-coloniaux. C’est donc ce côté immoral qui confère au terme sa charge sémantique la plus utilisée dans les insultes quotidiennes. C’est ce que montre Serge Moukagni Moussodji (2011) lorsqu’il analyse les œuvres d’Ahmadou Kourouma et Sony Labou Tansi, deux des pionniers de la littérature africaine francophone postcoloniale.
Bénina, l’enfant d’un inceste dans J’ai le même père que ma mère
15Contrairement aux deux enfants évoqués antérieurement, Bénina, dans J’ai le même père que ma mère (ARAHAMS I. A. 2025) traine un statut encore plus difficile à assumer. En effet, non seulement elle partage avec les deux premiers cités, le statut de l’enfant né hors mariage, mais en plus, elle est encore issue d’un viol et le violeur n’est autre que son propre grand père. En acceptant d’assumer ce statut et de porter à la connaissance du public son origine, le personnage décide ainsi d’exprimer sa profonde souffrance, le traumatisme vécu, causé par son statut social:
Monsieur le juge, mesdames et messieurs les jurés, nous sommes réunis ici pour juger un crime. Un crime odieux, impardonnable, un crime qui a détruit des vies ; jour pour jour, cela fait 29 ans qu’une adolescente de 15 ans a été violée. Cette adolescente est ma mère, Monsieur le juge, je suis le fruit de ce viol incestueux faisant en sorte que j’aie le même père que ma mère (Idi Aboubacar Abrahams, 2025 : 86).
16La dernière phrase de cet extrait, « je suis le fruit de ce viol incestueux… », véhicule une image saisissante de la manière dont la narratrice informe sur ses origines. Le substantif ‘’viol ‘’ associé au qualificatif ‘’incestueux’’ crée un double problème pour le personnage. On découvre une identité doublement problématique : problème moral et juridique à travers le viol et problème religieux à travers le viol et l’inceste. Du point de vue religieux, ce viol condamne avant tout son auteur comme on le remarque dans ces hadiths1 du prophète de l’islam (PSL) : « Dieu ne portera pas le regard sur un homme qui a posé les yeux sur le sexe d’une femme et celui de sa fille » ou bien « Celui qui aura posé les yeux sur le sexe d’une femme, ni la mère de celle-ci ni sa fille ne lui seront licites ». Cité par Ibn Qudâma (m. 622/1235) qui donne comme source Dâraqutnî (m. 385/995). Abî Shayba, Musannaf, Beyrouth, 1995, iii, 469, n° 16229 sur https://books.openedition.org/editionsmsh/8264?lang=fr
17De plus, le statut doublement problématique est à l’origine des souffrances vécues par la narratrice qui a été rejetée et exploitée d’abord, puis sa mère qui a été obligée de l’abandonner car s’étant retrouvée dans une situation difficile à supporter, mais surtout face à laquelle, certaines pratiques sociales et culturelles recommandent le silence, car, dit-on, « on n’expose pas sa honte au vu et au su de tous ». Cependant, ce silence imposé aux victimes peut se transformer en traumatisme qui pourrait lui-même, transformer les victimes en potentiel futur bourreau, créant ainsi un cycle de violence interminable :
Dans cette violence traumatique qu’implique la séduction sexuelle : « Il ne s’agit pas, écrit J. Lanouzière, de n’importe quelle violence, mais d’une violence qui plonge ses racines dans une expérience infantile, qui reproduit, reprend à son propre compte une violence antérieure dont le violent actuel a été lui-même la victime passée, transformant à son tour sa victime présente en violent à venir » (p. 34) https://books.openedition.org/pufc/12553?lang=fr consulté le 25/12/2025.
18On peut donc déduire que la violence subie par Bénina est la justification de celle dont elle a fait montre à l’égard de son père. En effet, les mots durs employés à l’encontre son propre père et son acharnement à le faire condamner « il me fallait faire tomber cet homme » (Idi Aboubacar Abrahams, 2025 : 71), plusieurs décennies après les faits peuvent bien être considérées comme une violence qui trouve ses racines dans les violences subies pendant son enfance, même si, l’acte de Bénina pourrait aussi être vu sous l’angle de la recherche de la justice.
19Ce cycle de violence crée ainsi une chaine de victimes successives pour lesquelles la société semble avoir du mal à trouver des réponses appropriées en dehors du rejet systématique.
Les raisons du rejet de l’enfant naturel
20La lecture des trois romans qui ont servi de corpus pour cette analyse sur l’enfant naturel, son image et le traitement qui lui est réservé dans les sociétés évoquées, permet de dégager un constat général dans tous les trois romans : le rejet systématique dont il fait l’objet. Ce rejet est motivé par des considérations diverses que la présente partie essaye d’analyser.
Les considérations religieuses et culturelles
21Lorsqu’on évoque la question du rejet d’un enfant que l’on a soi-même conçu, les interrogations qui viennent directement à l’esprit sont surtout liées aux raisons de ce rejet. Comment l’homme peut-il rejeter son propre fils, sans remord, sans aucune interpellation de sa conscience ? Les motivations de cet acte, tout de même gravissime, sont à rechercher dans les pratiques tradi-religieuses qui imposent des normes sociales coercitives dans certaines communautés à l’exemple du passage suivant de L’Honneur perdu :
La société africaine, c’est connu, mais surtout dans ce pays, a toujours été impitoyable envers les enfants illégitimes qu’on qualifie « d’enfants de la honte » ; depuis sa plus tendre enfance, Doudou avait eu à souffrir terriblement de cette situation, née à la fois du refus de son père d’assumer une paternité non souhaitée et de l’entêtement de sa mère à refuser de renouer avec un homme qui avait piétiné sa dignité et souillé l’honneur de toute sa tribu (Amadou Ousmane, 1993 : 108).
22En qualifiant le comportement de la société envers l’enfant né hors mariage ‘‘d’impitoyable’’ le romancier nigérien pose un problème qui constitue un vrai défi pour des sociétés qui se montrent trop conservatrices au point d’oublier certains aspects de leur identité. En effet, en se montrant impitoyable envers un être innocent, qui n’a pas choisi sa venue et la manière de venir au monde, la société ne se déshumanise-telle pas sans s’en rendre compte ? En se montrant impitoyable et donc insensible, face à la souffrance de l’enfant, cette société africaine semble être en train de délaisser son humanité qui l’a toujours caractérisée. De plus, en décidant de faire souffrir un enfant pour un acte qu’il n’a pas posé, la société n’est-elle pas en contradiction avec l’Islam, religion au nom de laquelle certains jugements et traditions sont établis ? En effet, le coran stipule que : « Nulle âme ne portera le fardeau d'une autre » (Sourate 6, Al-An‘âm, verset 164). Ce verset peut donc bien protéger un enfant naturel qui n’est nullement responsable de l’acte commis par ses parents, fût-il condamnable !
23De plus, la terrible souffrance de Doudou, due au « refus de son père d’assumer une paternité non souhaitée et de l’entêtement de sa mère… », ne doit-elle pas dissuader la société de maltraiter un enfant innocent ? Pourquoi celui-ci doit-il payer pour la faute de ses parents ? Les réponses à toutes ces questions devraient permettre de changer le regard de la société sur le statut et le traitement réservé à l’enfant. Cependant, « refuser de renouer avec un homme qui avait piétiné sa dignité et souillé l’honneur de toute sa tribu » peut paraître comme une décision courageuse, responsable, montrant la prise de conscience de la mère qui semble avoir regretté ses erreurs. En effet, la conception d’un enfant naturel est, dans les sociétés évoquées, analysée à l’aune de la religion et de la tradition. En témoigne, les expressions employées par le narrateur : « piétiné sa dignité » » et « souillé l’honneur » qui sont lourds de sens et montrent la profondeur du sentiment qui anime la mère de Doudou.
24Ce rejet de l’enfant naturel dans la société se répercute sur sa vie adulte. En effet, même quand ces enfants grandissent et envisagent de fonder une famille, leur mariage se révèle encore problématique. C’est le cas dans 15 ans ça suffit où Aicha a aussi fait les frais de ses origines comme cela apparaît dans cet échange :
Outré comme s’il venait de recevoir une gifle, Sidi ne peut s’empêcher de vociférer :
Ali, cesse de plaisanter. Sais-tu au moins qui est le père de cette fille-là ?
Son père ? je m’en fous ! répondit Ali.
Comment ça tu t’en fous ? Je te dis qu’elle n’a pas de père ! ... Et tout le monde dans cette ville sait que…. (Amadou Ousmane, 2012 : 51).
25Cet échange vif entre Ali et son père Sidi témoigne de la tension maximale qui peut exister lorsqu’on n’a pas la même conception des considérations tradi-religieuses. En effet, Ali, jeune juriste, moderne, ayant étudié en Europe, se montre moins attaché à certaines considérations culturelles jugées archaïques et insensées. En tant que progressiste et pragmatique, il privilégie les sentiments et les qualités des personnes, surtout en matière d’amour et de mariage. Quant à son père, représentant de la tradition, il se montre attaché à cette vision traditionnelle du monde qui voit un enfant naturel comme une honte, le fruit d’un péché. En acceptant de l’associer à sa famille, notamment par les liens du mariage, c’est comme si on accepte soi-même de souiller sa réputation et sa lignée. C’est ce que finit par confirmer Sidi Balima, malgré lui, « Mais je ne vais pas te voir épouser n’importe qui ; le nom de Balima ne doit être entaché d’aucune souillure ! Hurla le vieil homme, avant de retrouver un ton conciliant » (Amadou Ousmane, 1993 : 52).
26Le lexique employé « entaché, souillure » et le comportement du personnage « hurla le vieil homme » sont assez illustratifs du rejet de la jeune fille par « son probable futur beau-père » qui condamne le personnage sur la base des critères de sa naissance et de son appartenance ethnique. Cependant, la réplique du jeune homme, constitue un défi, mais surtout un appel vers des critères de jugement beaucoup plus pragmatiques, à travers les propos suivants :
Papa que cette fille n’ait pas de père connu, quelle importance ? C’est la fille qui m’intéresse, et non le père ! Et puis, sans vouloir te contrarier, je crois bien que chaque être est issu d’un père et d’une mère (Amadou Ousmane, 1993 : 51-52).
27En mettant en avant l’amour, ses sentiments comme condition sine qua none pour son mariage avec Aicha, Ali, présente donc une vision aux antipodes de celles de son père. Celui-ci défend des idées paraissant archaïques, dépassées qui rappellent celles ayant cours en Europe avant le 18e siècle :
Plus près de nous, Bernard JOLIBERT montre qu’au XVIème et XVIIème siècles français, juridiquement, était dit bâtard ‟tout enfant né en dehors de la légitimité du mariage”. Une catégorie sociale au sein de laquelle se comptaient ‟les enfants naturels simples, les enfants adultérins, les enfants incestueux. A la différence des orphelins (…) ils sont coupés de tout lien familial, et en raison de ce fait même, isolés à l’intérieur d’une société qui ne peut les admettre.” (Bernard Jolibert, 1981 : p. 25.)
28La légitimité du mariage donne donc la légitimité à l’enfant et lui accorde des droits, ainsi qu’un traitement différencié par rapport aux autres enfants dont les conditions de naissances ne riment pas avec la conception tradi-religieuse de la société. Ces enfants font donc l’objet d’un rejet systématique de la part de la société. Cependant, si des considérations socioreligieuses sont à l’origine du rejet de nombreux enfants de ce genre, des considérations économiques semblent être également prises en compte dans certaines circonstances.
Les considérations économiques, sources du rejet de l’enfant naturel
29Souvent, certains enfants peuvent faire face à un désamour de leurs parents. Non pas parce que ces derniers rencontrent des soucis liés à des considérations socio-culturelles du fait de leur naissance, mais parce que ces parents éprouvent quelques fois des difficultés financières à assumer leurs responsabilités. En effet, il n’est pas rare que, du fait des conditions naturelles difficiles, des familles se retrouvent démunies, à l’image de celle de Gogarma dans Civilisation sauvage de Dogo Mayaki où, la venue d’un bébé se transforme en inquiétude à cause des difficultés économiques :
Une semaine seulement après le retour de son mari, Amoré mit au monde des jumeaux. Tous deux garçons. Quel parent en ces temps-là n’exulterait pas de joie à savoir sa maison agrandie de deux petites adorables créatures ? […]. Temps révolu depuis que les saisons des pluies jouent à cache-cache avec le sahélien. […]. Amoré était partagée entre la joie qu’éprouve toute femme à accoucher de jumeaux, car les dires lui confèrent une place honorable dans l’au-delà, et la honte qu’elle aurait à essuyer s’il arrivait que son mari ne trouvât pas les deux moutons indispensables à couronner l’événement (Dogo Mayaki, 1991 : 128).
30La naissance intervenue juste une semaine après le retour au village de Gogarma montre les difficultés que vit celui-ci. En effet, le chef de famille n’a même pas fini de digérer la découverte de son petits fils illégitime que sa femme met au monde des « jumeaux ». Ces événements qui sont censés être une source de joie, deviennent ici une source d’inquiétude pour des familles qui ne sont pas en mesure de satisfaire le rituel des moutons et des nourritures abondantes dans de telles circonstances. D’ailleurs, l’angoisse de la femme de Gogarma, inquiétude traduite dans l’expression « honte à essuyer » illustre la force de la tradition et le poids du jugement de la société. Celle-ci paraît impitoyable lorsqu’il s’agit de respecter ses rituels, faisant ainsi fi, des situations économiques, fussent-elles conjoncturelles, de ses membres. Cette conception sociale qui impose des normes paraissant souvent insurmontables, pousse certains membres de la société à opérer des calculs mesquins, pensant ainsi, échapper à certains jugements sociaux.
L’enfant naturel, victime des calculs mesquins et politiques
31La perception de l’enfant naturel dans les milieux où la tradition et la religion ont un fort droit de cité n’est pas toujours positive. Comme on a déjà pu le voir un peu plus haut, cette perception tradi-religieuse a un impact sur la vision politique. Un homme qui se rend coupable de la conception de ce type d’enfant est mal vu dans la société. C’est conscient de cette perception que le Colonel Worko, dans le roman d’Amadou Ousmane, s’est débarrassé de son enfant qu’il estime être un obstacle à son ambition politique ainsi qu’en atteste la citation suivante :
J’ai en ma possession quelque chose qui prouve que tu n’es pas complètement étranger à la mort de ton fils Doudou. Le général Okala faisait bien allusion à une cassette qui lui avait été remise la veille par un service de renseignements étranger […]. Les renseignements rapportés au Président étaient plus que précis (Amadou Ousmane, 1993 : 212-213).
32Ces renseignements portés à la connaissance du président révèlent deux conceptions différentes de la politique. En effet, si le Colonel Worko estime que l’élimination de son propre fils lui évite un jugement sévère de la société, le président estime au contraire qu’un homme capable d’un tel acte ne mérite pas de présider aux destinées du peuple :
Car il n’est pas dans l’intérêt du pays, que la fonction de magistrat suprême soit assumée par un homme aux ‘’mains sales’’... ; un homme qui n’hésite pas à payer pour faire supprimer son propre enfant. Cela je ne le permettrai jamais (Amadou Ousmane, 1993 : 214).
33Il s’agit ici du rôle central joué par le personnage de l’enfant naturel qui semble provoquer tous ces remous. D’une part, cet acte traduit l’immoralité et le cynisme du personnage qui est prêt à tout pour atteindre ses objectifs politiques en éliminant un enfant jugé encombrant. D’autre part, cette élimination, selon la conception du père, est un acte courageux et stratégique lui permettant de réaliser son rêve. Cette liquidation est donc motivée par la crainte de voir les électeurs, majoritairement croyants et conservateurs, découvrir ce pan sombre de son histoire au cours duquel, il a conçu et abandonné un enfant né hors mariage. Cela pourrait être fatal à son ambition politique dans cette société où le mariage est sacré et toute procréation hors de cadre est vue comme un pêché, un acte d’irresponsabilité et d’immoralité. À son tour, le président aussi a utilisé cette affaire pour écarter définitivement son vieil ami à qui il reproche son insensibilité. Comme on peut donc le remarquer, aussi paradoxal et irrationnel que cela puisse paraître, le statut d’enfant naturel semble jouer un rôle fondamental en politique en Afrique. Autour de cet enfant, chaque acteur, selon sa position et son ambition, cherche à tirer profit en portant un coup fatal à l’adversaire concerné par le statut de l’enfant.
Par ailleurs, l’enfant lui-même découvre que ce statut constitue son talon d’Achille s’il exprime des ambitions politiques comme en attestent les propos suivants :
Ce n’est pas la première fois, en effet, que Doudou surprenait un groupe de camarades en train de médire de lui. Son statut social d’enfant naturel avait souvent alimenté leurs observations. Surtout depuis qu’il s’était mis en tête de « faire de la politique », comme ils se plaisaient à le souligner (Amadou Ousmane, 1993 : 108).
34Cette médisance sur le personnage, son statut social et ses ambitions politiques traduit une réalité sociale difficile à admettre ailleurs : la vie personnelle et la vie politique sont entremêlées et accepter de faire la politique, c’est exposer dans la rue tout ce qu’on a de personnel et d’intime. On comprend donc que dans cette société, apparemment, la politique ne se fait pas uniquement sur des valeurs rationnelles telles que le mérite et le talent mais avec des considérations irrationnelles telles que les origines. La politique qu’on reproche au personnage, c’est d’avoir osé militer au sein d’organisations scolaires et dénoncé les abus des gouvernants. La logique qui prévaut donc ici est le silence qu’il doit observer à cause de ses origines.
Par ailleurs, l’analyse du parcours de l’enfant naturel dans le roman nigérien d’expression française démontre une autre particularité : c’est la réussite de certains de ses enfants dans un environnement extrêmement hostile. Cette réussite se révèle souvent comme un pied de nez à la société.
L’enfant naturel, symbole de la réussite malgré le rejet
35S’il y a un fait que l’on peut considérer comme paradoxal, c’est la réussite sociale et parfois même politique et économique de ces enfants rejetés par la société. On pourrait penser qu’ils tirent leur motivation de cette stigmatisation sociale dont ils sont l’objet. Dans L’Honneur perdu d’Amadou Ousmane et J’ai le même père que ma mère d’Abrahams Idi Aboubacar, les deux enfants naturels, Doudou et Bénina, entreprennent tous deux des études en droit et se révèlent brillants. Le choix des études en droit peut être interprété comme une volonté de prendre leur revanche sur certaines règles de la justice sociale qui imposent à l’enfant naturel un traitement largement défavorable. Si Doudou réussit bien et devient secrétaire général de la structure syndicale des étudiants, Bénina devient avocate et engage des poursuites judiciaires contre le violeur de sa mère, son géniteur, qui se révèle être le père de sa mère aussi :
Oui ! Je suis sa fille. Je suis le sang sale qui occasionna la détresse de ma mère. J’ai souffert comme vous n’avez pas idée mais, j’ai pu résister aux vicissitudes de la vie et je suis devenue avocate, cette même avocate qui défend aujourd’hui la cause de sa pauvre mère. Une femme qui a cessé d’exister depuis qu’elle a été souillée par ce père sans scrupule, un lâche qui a osé mentir ici devant tout le monde en niant les faits (Idi Aboubacar Abrahams, 2025 : 86).
36L’emploi du pronom personnel ‘’je’’ rend les propos encore plus dramatiques. Si d’habitude, les avocats cherchent des mots « capables » d’exprimer de manière exacte les idées qu’ils défendent pour gagner un procès, ils utilisent généralement la troisième personne à travers des expressions telles que ‘’mon client’’, ‘’monsieur untel,’’ dans leur plaidoyer. Dans cet extrait, l’avocate Bénina, en parlant d’elle-même, s’octroie un double rôle : celui de la défenseuse de la victime, mais aussi de la plaignante elle-même : c’est ce que confirme la phrase « Je suis le sang sale qui occasionna la détresse de ma mère ». Cette phrase renferme en elle seule tout le paradoxe autour de l’identité de l’enfant. Le « sang sale » est une image forte qui montre tous les vices que la société associe à ce type de naissance. C’est cette conception qui explique l’emploi de l’expression « détresse de ma mère » qui peut être vue comme une malédiction liée au statut illégitime de l’enfant.
Conclusion
37L’examen de la problématique de l’enfant naturel dans quelques romans nigériens d’expression française a permis d’évoquer et analyser quatre personnages d’enfants. Si, tous les enfants évoqués ont en commun d’être nés hors mariage et ont tous été marginalisés et stigmatisés dans la société, l’analyse a permis de démontrer que tous n’ont pas hérité de la même fortune à travers leur parcours. Elle a permis également de démontrer que le rejet de ces enfants est motivé tantôt par des considérations tradi-religieuses, tantôt par des motivations économiques. Dans les deux cas, l’enfant naturel semble être condamné par certaines pratiques traditionnelles qui voient en lui le symbole de « la bêtise humaine », même si un jugement rationnel et pragmatique aurait commandé que, si punition il y a, cela concerne les parents et non l’enfant innocent qui doit bénéficier du même traitement que n’importe quel enfant. Par ailleurs, l’analyse a permis de mettre en relief une sorte de métaphore récurrente qui devient constante dans les romans étudiés. Il s’agit de l’appellation « sans-père » qui désigne cet enfant à la fois dans, 15 ans ça suffit, dans Civilisation sauvage et dans L’Honneur perdu.
38De plus, l’analyse a également permis de relever un trait commun entre certains de ces enfants dits naturels : Doudou et Bénina - dans respectivement L’Honneur perdu et J’ai le même père que ma mère - ont tous entrepris des études en droit. Même si ce choix peut paraître fortuit, il peut également se révéler comme un clin d’œil fait au destin. Une manière pour ces enfants d’essayer d’être acteurs d’une justice qui semble avoir manqué pour eux.
Bibliographie
DUCHET Claude « Pour une Socio-critique ou variations sur un incipit », in Littérature, n°1, février 1971, pp 5-14.
DUCHET Claude et Isabelle Tournier, « Sociocritique », dans Béatrice Didier (dir), Dictionnaire universel des littératures, Paris, PUF, 1994, PP.3571-3573.
DUCHET Claude, « Introductions, positions et perspectives », DUCHET Claude, MERIGOT Bernard et VAN TESLAAR Amiel (dir), Sociocritique, Paris, Nathan, 1979. Pp 3-8.
DUCHET Claude & TOURNIER Isabelle, « Sociocritique », in Dictionnaire universel des littératures, vol. 3, sous la direction de DIDIER Béatrice, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 3571-3573.
HOCINE BENKHEIRA Mohamed, « Filiation naturelle inceste et tradition prophétique en islam », in L’Argument de la filiation. Aux fondements des sociétés européennes et méditerranéennes, sous la direction de BONTE Pierre, PORQUERES I GENÉ Enric et WILGAUX Jérôme, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH), 2006, pp, 199-221.
IDI ABOUBACR Abrahms, J’ai le même père que ma mère, Niamey, Plumes croisées, 2025. 95 pages.
JOLIBERT Bernard, L’Enfance au 17ème siècle, Paris, Librairie philosophique Jean VRIN, 1981, 163 pages.
MAYAKI Dogo, Civilisation sauvage, Niamey, I.B.S,1994. 151pages.
OUSMANE Amadou, L’Honneur perdu, Niamey, Nouvelle imprimerie du Niger, 1993. pp 214.
OUSMANE Amadou, 15 ans, ça suffit, Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1977. 161 pages.
Webographie
MOUKAGNI MOUSSODJI Serge, La Figure du bâtard dans la littérature africaine des indépendances : Enjeux et significations autour des textes d’Ahmadou Kourouma et de Sony Labou Tansi. Littératures. Université Paris-Est, 2011. Français. NNT : 2011PEST0027.
Notes
1 Le hadith désigne la tradition du prophète de l’islam (PSL). Il désigne son acte ou sa parole qui vient généralement en complément au coran.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Mohamed ALGAMISS
Université Djibo Hamani de Tahoua
mouhamedalgamis@yahoo.fr
Quelques mots à propos de : Mariama MAMADOU MAINA
Université André Salifou de Zinder