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N°43-juin 2026

Seybou DJIBO

L’Imam al-Maghili et son influence religieuse et culturelle sur les musulmans du Soudan occidental en général et le pays haoussa en particulier

Article

Résumé

Cheikh Muhammad ibn Abd al-Karim al-Maghili était un érudit, juriste et réformateur musulman algérien originaire de Tlemcen, dont l'influence a été déterminante pour l'islamisation et la structuration politique du Soudan occidental et du pays haoussa au XVe siècle. Son action a permis de transformer l'islam, d'une religion de commerçants en une idéologie d'État, jetant les bases intellectuelles et religieuses de la région pour les siècles à venir. Son approche a favorisé une forme de "stabilisation pérenne" dans le Sahel en intégrant l'islam aux structures de pouvoir locales.

Les questions principales de cette recherche sont : Quel était le statut de l’Islam à Kano, Katsina, Gobir et Gao avant l’arrivée d’al-Maghili ? Et en quoi l’intervention d’al-Maghili entre 1490 et 1510 a-t-elle transformé la relation entre pouvoir politique et Islam au Soudan occidental en général et dans les pays haoussa en particulier ?

L’objectif général de cette recherche est d’analyser le rôle d’al-Maghili comme agent de politisation de l’Islam au Soudan occidental et central à la fin du XVe siècle.

Méthodologiquement, l’étude adopte une analyse textuelle critique des sources primaires d’al-Maghili et d’autres chroniques comme Tarikh es-Soudan ou Kano chronicle. Et le principal résultat attendu est qu’al-Maghili n’est pas la cause de l’islamisation haoussa et songhaï, malgré qu’il est le premier à formuler un projet politique islamique cohérent pour les cités-Etats soudanaises.

Abstract

Sheikh Muhammad ibn Abd al-Karim al-Maghili was an Algerian Muslim scholar, jurist and reformer originally from Tlemcen. His influence was decisive for the islamization and political structuring of Western Sudan and the Hausa country in the 15th century. His action enabled the birth of an Islamic state ideology in Western Sudan and the Hausa country.

The main questions of this research are : What was the status of Islam in Kano, Katsina, Gobir and Gao before the arrival of al-Maghili ? And, how did al-Maghili’s intervention between 1490 and 1510 transform the relationship between political power and Islam in Western Sudan in general and in Hausa countries in particular ?

The overall objective of this study is to analyze the role of al-Maghili as an agent of politicization of Islam in Western and Central Sudan at the end of the 15th century.

Methodologically, the study adopts a critical textual analysis of the primary sources of al-Maghili and other chronicles such as Tarikh es-Sudan or Kano chronicle. And the main expected result is that al-Maghili is not the cause of the Hausa and Songhai Islamization, despite being the first to formulate a coherent Islamic political project for the Sudanese city-states.

Texte intégral

pp. 31-52

Introduction

1Le mot « Soudan » ne désigne pas la République du Soudan actuelle. Les Arabes furent les premiers à utiliser l’expression « Bilâd al-Sûdân » (pays des Noirs) pour désigner la région au sud du Sahara, puis ils appelèrent les populations qui l’habitaient « Sûdân », signifiant, « ceux qui ont la peau noire ». Ainsi le Soudan occidental désigne spécifiquement l’Afrique subsaharienne du Moyen-âge et n’inclut pas les régions orientales de l’Afrique (la côte orientale, le sud de la vallée du Nil et l’Ethiopie). Il est bordé par le bassin du Nil à l’est et l’océan Atlantique à l’ouest, et englobe la zone située entre le désert du Sahara au nord et les forêts tropicales au sud. Le Soudan occidental est en particulier la région d’Afrique de l’Ouest que les auteurs européens médiévaux décrivaient sous le nom de « Nigritia », en se référant au fleuve Niger. Enfin le terme « Takrur » utilisé par les historiens arabes au XIVe siècle, devint synonyme de « Soudan occidental » (Ibrahim A. Ṭ, 1970, p. 7).

2Quant au terme « Haoussa » ou « Hawsa » et « Hawza », c’est la forme arabe du nom donné à un ensemble de territoires situés entre les monts de l’Aïr, à l’ouest de la région du Kawar et de sa capitale Bilma, dans le désert du Niger, et s’étendant jusqu’à la rive orientale du fleuve Niger. Les habitants de ces territoires se nomment eux-mêmes « Haoussa », un nom qu’ils utilisent pour désigner les régions situées à l’est du fleuve Niger, jusqu’au Tchad. Ce nom désigne non seulement un groupe ethnique spécifique, mais aussi une langue parlée par plusieurs populations de cette région. Parmi leurs territoires les plus connus figurent Kano, Katsina et le Gobir, qui furent jadis des entités politiques indépendantes, mais qui font aujourd’hui partie des Républiques du Niger et Nigeria.

3C’est ainsi que l’Afrique de l’Ouest connut un essor intellectuel remarquable au Moyen-âge. Les centres d’islamisation ont varié par rapport aux déplacements des routes commerciales. Ainsi aux Xe-XIe siècles, l’Islam passait surtout par Awdaghost et le Moyen-Sénégal (Tekrûr, Silla) ; aux XIVe-XVIe siècles, l’Islam s’est déplacé vers l’est, entre Walâta et Tombouctou. Dans le Soudan central, le Kanem-Bornou et l’Empire du Mali étaient à l’origine de l’islamisation des Etats Hawsa (Cuoq J., 1984, p. 6). La Kano Chronicle mentionne la venue de Wangara, missionnaires Maliens à l’époque du roi Yagi, vers 1380, apportant avec eux des recueils de la Loi et la tradition islamique (Palmer H.R, 1928, p. 104). Aussi, quelques missionnaires peuls arrivèrent sous le règne de Yakubu, vers 1460, apportant des livres de théologie et d’étymologie (Palmer H.R, 1928, p. 111). En cette période, l’islam semble avoir implanté de solides racines en tant que religion des rois, bien que la majorité de leurs sujets ne fussent des musulmans (Joseph K., 1986, p. 1).

4Le Sahara était une barrière, un obstacle majeur à la diffusion des biens et des connaissances, entre l’Afrique septentrionale et l’Afrique Subsaharienne. Pourtant le Sahara, comme une Méditerranée de sable, unissait les pays riverains, avec des « ports » nordiques, tels Sidjilmasa, Tlemcen, Wargla, Ghadamès et des «ports » méridionaux, comme Tombouctou, Tichit, Walâta, Gao, Agadez, Kano, Katsina, Sokoto (Comhaire J., 1981, p. 22). Par ces ports, le trafic transsaharien irriguait de vastes régions jusqu’en Europe et au Moyen-Orient d’une part puis jusqu’au Golfe de Guinée d’autre part (Niane D.T., 1987, p. 666).

5Pour défier le Sahara, afin de permettre tous les échanges et faciliter la circulation des marchandises, des hommes et des idées, on disposait autrefois de quelques moyens, parmi lesquels le dromadaire, seul vaisseau du désert qui avait permis une certaine communication entre les deux mondes, noir et blanc (Maître-Devallon CH., 1939, p. 19).

6Il est difficile, voire impossible de dater précisément le début du commerce transsaharien. Mais sans nul doute, les premiers agents de ce commerce, depuis la haute antiquité, étaient les Carthaginois, puis les Romains, puis les Byzantins. Il semblerait que les transports se faisaient à dos de bœuf, dans l’antiquité (Zakari M., 2007, p. 222).

7Une forte solidarité apparait de tous les éléments de ce trafic. Le lien de l’une à l’autre de ces villes est assuré par des commerçants spécialisés : Ce sont les Dioula, les Hawsa et les Swahili (en Afrique Subsaharienne d’une manière générale), les Mozabites d’Algérie, les Arabes sur la côte africaine de la mer Rouge, mais aussi à Zanzibar, les Indiens banians en Afrique orientale (Jacques M., 1978, pp. 215-234), les Juifs dans toute l’Afrique Septentrionale. Quelques-unes des grandes confréries musulmanes sont directement impliquées : La Senoussiyya règne sur toute la zone orientale des échanges sahariens, et la Qâdiriyya suit les itinéraires commerciaux de l’Afrique orientale (Jean-Louis M., 1981, p. 96-97).

8Des produits étaient échangés entre nord-africain et soudanais. Les Nord-Africains fournissaient du sel, des dattes, des chevaux, des sabres, des perles, des étoffes, des parfums, des barres de fer, des manuscrits, etc. ; et les Soudanais fournissaient de l’or, des esclaves, de la kola, des plumes d’autruche, de l’ivoire, du coton, de la gomme, des peaux, du cuivre, etc. La transaction se faisait, en général, dans un climat de confiance mutuelle (Hopkins A.-G., 1973, p. 109), avec comme principales monnaies, les cauris, la poudre d’or, les esclaves, les barres de fer, de cuivre et les bandes de cotonnade, etc (Zakari M., 2007, p. 223-224).

9Le brassage des arabo-berbères et perses avec les peuples du Sahara, avait permis un flux réciproque de techniques, de valeurs et d’idées. C’est surtout le prosélytisme des marchands arabo-berbères et perses, puis les Swahili, Wangara et Hawsa, qui va pacifiquement donner un nouvel élan aux relations arabo-soudanaises, en portant plus au sud la nouvelle religion. Dans les grandes villes, la langue arabe devint la langue des lettrés et des conseillers de la cour du roi. Une littérature africaine d’expression arabe voit alors le jour pour s’épanouir d’avantage au XVe siècle. Ainsi, un échange scientifique transsaharien s’opérait à l’époque sur une base d’égalité. Les souverains subsahariens étaient entourés de conseillers, jurisconsultes et lettrés musulmans (Niane D.T., 1987, p. 674).

10C’est dans ce cadre qu’au dernier quart du XVe siècle, un éminent savant nord-africain du nom de Muhammad ibn Abd al-Karim al-Maghili al-Tlemçani arriva en Afrique de l’Ouest. Al-Maghili était réputé pour son immense savoir et ses nombreuses idées réformistes révolutionnaires visant à réformer le système de gouvernement et à combattre les hérésies. Son arrivée dans la région eut un impact profond sur le paysage politique et social. Il convient de noter que les idées réformistes d’al-Maghili furent largement acceptées en pays haoussa et dans l’empire Songhaï, et que ces régions demeurent sensibles au mouvement réformateur inspiré par les œuvres d’al-Maghili depuis le XVe siècle (Joseph K., 1986, p. 2).

11Le contexte historique de cette étude est donc le Soudan occidental au XVe siècle. Le XVe siècle marque un tournant pour l’islam sahélien. L’empire du Mali décline, tandis que le Songhaï monte en puissance avec Sonni Ali puis Askia Mohammed. Les cités haoussa (Kano, Katsina, Zaria, Gobir) s’affirment comme carrefours commerciaux entre le Sahara et la forêt africaine. Certes, l’islam est présent depuis le XIe siècle dans ces lieux, mais il reste confiné dans la cour des rois, car le syncrétique ou la croyance à la religion traditionnelle persiste toujours dans les villes et les masses rurales.

12Le contexte intellectuel touche la crise du malikisme maghrébin, qui poussa Muhammad al-Maghili (1425-1504), un savant malikite de Tlemcen, a cherché un nouveau terrain d’application en Afrique occidentale, prônant une orthodoxie militante qui a reçu l’adhésion des populations de cette région. Il vit la chute de Grenade 1492 et l’expulsion des musulmans d’Espagne. Son malikisme est rigoriste, soufi, asharite1, anti-bid‘a (contre les innovations). Il fuit les persécutions et les troubles au Maghreb et descend au Touat, puis au Soudan. Il incarne une génération d’oulémas maghrébins qui cherchent à «purifier» l’islam sahélien.

13Mais le contexte spécifique de cette étude est l’émergence des cités haoussa en quête de légitimité. Vers 1480-1500, les rois de Kano, Katsina et Zaria espéraient deux choses : primo, renforcer leur pouvoir face aux lignages animistes ; secundo, s’insérer dans les réseaux commerciaux islamiques. Ils font alors appel aux lettrés maghrébins comme conseillers. Al-Maghili arriva à ce moment-là. Il n’était pas le premier, mais il était le plus entreprenant et le plus radical.

14La problématique principale de cette recherche est de comprendre, comment le séjour et les écrits d’al-Maghili au XVe siècle ont-ils produit une rupture innovante dans l’islamisation du Soudan occidental, en substituant à un « islam de compromis » un « islam de norme » dont l’héritage structure encore aujourd’hui les débats religieux au pays haoussa ? Que propose al-Maghili de nouveau par rapport à l’islam des premiers prédicateurs wangara et des premiers souverains haoussas ? Et Comment son Tâj al-Dîne fî mâ yajibu ‘ala al-muluk « La Couronne de la religion sur les devoirs des rois » redéfinit-il les rapports entre le pouvoir et la religion à Kano et Katsina ? Sa fatwa contre les Juifs du Touat et son intransigeance ont-ils importé au Soudan la notion de « minorité infidèle » et la ségrégation confessionnelle ? Comment comparer son influence sur le pays haoussa et sur l’empire Songhaï et pourquoi Kano retient plus son héritage politique que Gao ? Comment sa pensée a-t-elle servi de levier pour le Jihad de Dan Fodio en 1804, puis pour les mouvements salafistes, pour devenir un argument dans les luttes contemporaines au Niger et au Nigeria ?

15L’objectif général de l’étude est d’analyser l’ampleur et la nature de la rupture introduite par al-Maghili dans l’histoire religieuse du Soudan occidental, en distinguant le mythe historiographique de la réalité documentaire. Parmi les objectifs spécifiques, nous allons déterminer l’itinéraire et la chronologie d’al-Maghili au Soudan : Touat 1470, Aïr, Katsina 1492-1493, Kano 1493, Gao 1498. Puis, essayer de comprendre les raisons de son voyage dans cette partie du soudan occidental, son impact immédiat sur les rois soudanais rencontrés et surtout comment Ousmane Dan Fodio, les oulémas de Kano, puis les salafistes du Niger et du Nigéria l’ont-ils lu, cité et instrumentalisé ?

16Le cadre méthodologique et théorique s’appuie sur l’analyse des sources directes d’al-Maghili, comme Tâj al-Dîne, Ajwiba et la Fatwa sur les juifs du Touat. Nous avons aussi consulté des chroniques locales, comme Kano Chronicle, Tarikh es-Soudan, Tarikh al-Fattash, écrites 100, voire 200 ans après le passage d’Al-Maghili. Elles enrichissent et cherchent les anachronismes.

17En bref, la méthode consiste à partir des textes d’al-Maghili, de revisiter ce que relate les chroniques sur cet événement du XVe siècle, puis suivre la réactivation idéologique d’al-Maghili entre le XIXe et le XXIe siècle afin de comprendre comment un lettré maghrébin du XVe siècle est devenu un enjeu des luttes islamiques au Niger et au Nigeria aujourd’hui.

Bref aperçu historique sur la vie d’al-Maghili et sa position sur l’implantation juive à Touat et en Afrique de l’Ouest

18Avant d’aborder le rôle réformateur d’al-Maghili en Afrique de l’Ouest, il convient de retracer brièvement sa vie, ses premières tentatives pour endiguer la corruption qui gangrenait les affaires religieuses et temporelles (notamment politiques) au Soudan occidental, ainsi que sa position concernant les Juifs résidant en Afrique du Nord en général et en Afrique de l’Ouest en particulier.

19Al-Maghili naquit dans une famille berbère à Maghila, ville qui fait aujourd’hui partie de la province de Tiaret, au nord-ouest de l’Algérie, en 1427 (Mabrouk M., 2006, p. 27). Parmi ses maîtres figurait le Cheikh Abd al-Rahman al-Tha’alibi (décédé en Algérie en 1470). Ses étudiants étaient nombreux, parmi lesquels, Abu al-Abbas Ahmad ibn Yahya ibn Muhammad ibn Abd al-Wahid ibn Ali al-Wansharisi, l’auteur du livre al-Mi‘yâr al-Mu‘rib wal jâmi‘ al-Maghrib ‘an fatâwâ ‘ulamâ’ ifrîqiyya wal-maghrib wal-andalus ; Muhammad ibn Abd al-Jabbar al-Fajiji ; al-‘Aqib ibn Abd Allah al-Ansamani d’Agadez au Niger (al-Tomboukti A. B., 1989, p. 578), et bien d’autres étudiants d’Afrique du nord et du Soudan occidental.
Al-Maghili était un érudit hautement qualifié, connaissant bien les sciences islamiques. Ahmad Baba le décrit dans son Tatrîz al-Dîbâj en ces termes :

« L’apogée des savants accomplis, l’Imam érudit, le savant modèle, le juste, le sunnite, l’un des plus intelligents, doté d’une vaste compréhension et d’un savoir avancé, profondément attaché à la Sunna et hostile aux ennemis de la foi. C’est pourquoi il entra en désaccord avec les juristes de son temps lorsqu’il se souleva contre les Juifs de Touat, les soumettant à l’humiliation, allant jusqu’à les tuer et détruire leurs Synagogues » (al-Tomboukti A. B., 1989, p. 576).

20Il convient de noter qu’al-Maghili était un fervent adepte de l’école malikite et qu’il était également très strict dans sa manière d’ordonner le bien et d’interdire le mal ou le blâmable.
Après avoir achevé ses études à Béjaïa et Alger, il s’installa au Sahara, dans la ville réputée de Touat. Il était connu pour son rigorisme dans l’application des règles de la loi islamique et sa haine des Juifs de Touat, qui contrôlaient les ressources de la région (commerce et autres revenus économiques importants). Al-Maghili estimait que les Juifs avaient ainsi violé le pacte de protection, fondé principalement sur la soumission absolue à l’autorité des Musulmans, en échange de leur protection. Al-Maghili alla même jusqu’à autoriser le meurtre des Juifs et écrivit un ouvrage important sur ce sujet, intitulé « Traité sur la manière d’éviter les infidèles et sur les obligations des gens du Livre concernant la jizya et la sujétion »2. Mais la plupart des juristes malikites de son époque étaient en désaccord avec lui sur ce sujet. Il se rendit alors à Fès pour débattre de cela en présence du Sultan Cheikh ibn Abi Zakariyya al-Wattasi (1421-1448), mais ce dernier n’épousa pas son idéologie. Furieux, al-Maghili quitta Fès et n’y revint jamais. Il émigra au Sahara et s’installa dans la région de Touat, où il diffusa le savoir. Lorsqu’al-Maghili comprit que son projet au Maghreb n’était qu’une illusion, il se tourna vers l’Afrique de l’Ouest, où ses idées réformatrices furent accueillies avec un enthousiasme encore plus grand. C’est ainsi que son enseignement parvint jusqu’au Soudan occidental.

21La présence juive en Afrique de l’Ouest remonte à deux périodes distinctes : la première est antérieure à notre ère, selon certaines sources historiques. Mahmud Kaat, dans son ouvrage Târîkh al-Fattâsh, mentionne que la ville de Tenderim, reconstruite par Omar, le frère du prince Muhammad Askia, en 1496, était auparavant habitée par un groupe d’Israélites, et que leurs tombes et leurs puits étaient encore visibles à cette époque. Mahmud Kaat précise aussi qu’ils avaient creusé 333 puits autour et dans cette ancienne cité, et qu’ils étaient prospères, possédant des fermes et pratiquant le commerce (Mahmud K., 1964, p. 62).
Abd al-Rahman al-Sa’di mentionne aussi dans son Târîkh al-Sûdân que certains des magiciens que le Pharaon avait expulsés d’Egypte, suite à leur débâcle face au Prophète Moïse, se refugièrent dans la ville de Kokia, sur les rives du fleuve Niger, près de Gao (Abd al-Rahman S., 1964, p. 4).

22La seconde période de la présence juive en Afrique du Nord et au Soudan occidental remonte aux circonstances qui suivirent l’expulsion de nombreux musulmans et juifs d’Andalousie, lorsque les Rois Catholiques Ferdinand V et Isabelle conquirent le royaume de Grenade en 1492. L’inquisition espagnole persécuta les Juifs comme les Musulmans, les considérant tous comme hérétiques. Ainsi, des vagues de migration andalouses aux XVe et XVIe siècles, conduisirent des groupes de musulmans et de juifs vers les rivages méridionaux de la méditerranée, et c’est ainsi qu’un nombre important de Juifs s’installe en Afrique du Nord. Certains d’entre-eux se sont dispersés dans les villes du Maroc, en s’installant notamment dans les centres commerciaux situés le long des routes des caravanes d’or reliant l’Afrique du Nord et le Soudan occidental. Les Juifs se livraient alors au commerce, à la fabrication des bijoux et à la frappe de monnaie, en s’enrichissant énormément et en s’implantant largement, même dans les villages ruraux. Al-Maghili vécut à cette époque et fut témoin de la mainmise des Juifs sur tous les aspects de la vie et sur les principales sources de commerce et de richesse.

Voyage d’al-Maghili au pays haoussa et son impact sur les gouvernants et les gouvernés

23Après s’être familiarisé avec le contexte politique, religieux et moral de la région, al-Maghili choisit l’Afrique de l’Ouest comme principal axe de son mouvement de réforme et d’expansion de l’école malikite. Il étudia également en profondeur la situation commerciale et économique de la région, et examina les relations sociales qui y régnaient. Al-Maghili recueillit ces informations auprès de marchands fréquentant la région, de pèlerins et d’étudiants soudanais scolarisés dans des écoles coraniques d’Afrique du Nord en général, dans les oasis de Touat en particulier (Mabruk M., 2006, p. 28).

24Partant de la ville de Touat, al-Maghili se dirigea vers l’Afrique de l’Ouest en 1480 (Joseph C., 1975, p. 398), traversant les régions de l’Aïr et de Tekadda, au Nord du Niger. Il y séjourna plusieurs années, rencontrant les sultans et faisant construire une mosquée dans l’Ighazer, près de l’actuel In Gall. Il imposa ensuite aux habitants de se conformer aux lois religieuses islamiques selon l’école malikite. Par la suite, en 1492, il se rendit au pays haoussa, sous le règne du roi Muhammad Runfa (1463-1499). Il semble que la conversion des rois haussa à l’Islam ait été influencée par la visite d’al-Maghili dans la région (Joseph K., 1986, p. 2). Ce dernier visita Katsina et Kano, où il rencontra le souverain à qui il écrivit une Épitre sur la gouvernance, intitulé Tâj al-Dîne fî mâ yajibu ‘ala al-Mulûki wal Salâtîn (La Couronne de la Religion : Ce qui est obligatoire pour les rois et les sultans). Dans cet ouvrage, il exhortait le roi à respecter la loi islamique telle qu’enseignée par les érudits malikites. Dans cette lettre, al-Maghili exhorta aussi le prince à se prémunir contre toute forme de corruption et à réorganiser l’appareil de l’Etat, en établissant un Conseil Consultatif pour gérer les affaires courantes. Dans la même lettre, il conseilla au souverain d’agir au mieux des intérêts de ses sujets, soulignant que son autorité ne lui avait pas été conférée pour les opprimer, mais pour veiller à leur bien-être matériel et spirituel.

25Suite à cela, le prince haoussa formula encore une autre requête, demandant à al-Maghili de lui rédiger un « traité exposant les actions permises aux dirigeants pour dissuader le peuple de mal agir ». L’Imam composa alors un traité juridique sur la réforme des marchés et le traitement équitable des sujets3. Dans ce traité, al-Maghili aborda les règles juridiques islamiques sur la réforme du marché, la promotion de la justice et de l’égalité, ainsi que le principe de bienveillance, qu’il considérait comme fondamental. Ce recueil de décisions juridiques ressemble néanmoins « aux décisions juridiques sur l’organisation du sultanat musulman » (al-Ahkâm al-sulṭâniyya) de l’Imam Abu Hassan Ali al-Mawardi (décédé en 1058) ou au livre sur « la gouvernance islamique concernant les réformes du gouvernant et des gouvernés » (Kitâb al-Siyâsatu al-Char‘iyya fî iṣlâhi al-Râ’î wal-Ra’îyya) d’Ibn Taymiyya (décédé en 1327).

26Ainsi, al-Maghili s'est fortement inspiré des doctrines politico-religieuses de ses prédécesseurs, notamment Ibn Taymiyya et, de manière plus structurelle, de l'approche du droit public d'al-Mawardi. Il partage ainsi avec Ibn Taymiyya une vision rigoureuse de la réforme religieuse, insistant sur le retour aux sources (Coran et Sunna) et la lutte contre les innovations (bid'ah). Leur doctrine commune est marquée par une approche intransigeante du « commandement du bien et de l'interdiction du mal », qui justifie l'intervention des lettrés dans la politique. Et les écrits d'al-Maghili sur l'organisation de l'État, notamment ses conseils aux souverains d'Afrique de l'Ouest (comme l'Askia Muhammad), reprennent des structures classiques du droit public musulman théorisées par al-Mawardi, notamment en ce qui concerne les responsabilités du souverain, la gestion des impôts et la place de la Charia.

27Dans son recueil Tâj al-Dîne, al-Maghili a défini la responsabilité du souverain comme ne relevant ni de ses caprices personnels, ni d’une déviation par rapport aux enseignements de l’Islam, mais consistant plutôt à guider le peuple loin de ce qui est interdit et à empêcher aux habitants du pays toute possibilité de forme de polythéisme et autres actes prohibés, tels que la consommation de l’alcool, de sang, de porc ou de charogne, l’exhibitionnisme, etc. Il doit également empêcher aux non-musulmans de se livrer ouvertement à ces actes prohibés parmi les musulmans, sur les marchés et autres lieux publics. De plus, le souverain doit organiser efficacement son royaume, choisir avec soin ses conseillers et fonctionnaires, les superviser étroitement et veiller à ce qu’ils respectent la justice. Il doit également concevoir des méthodes pour collecter et utiliser les fonds de manière légitime.

28Dans ses lettres aux princes du Soudan occidental en général et aux princes haoussa en particulier, al-Maghili prodiguait des conseils complets, ce qui indique que sa position à leur égard n’était pas seulement celle d’un saboteur ou d’un avide d’argent ou de pouvoir, mais plutôt celle d’un Imam, d’un juriste, d’un prédicateur, d’un critique, d’un réformateur en politique légitime, et d’un conseiller et guide pour le renforcement des affaires de l’émirat et de la gouvernance.
Il est à rappeler qu’en matière de justice, le peuple haoussa ne disposait pas, avant leur islamisation, d’un code juridique écrit, définissant le système judiciaire et établissant les règles applicables aux juges. Les Haoussa s’appuyaient donc sur les mythes, les traditions et les coutumes transmises par leurs ancêtres. Ainsi, le système judiciaire reposait sur ces traditions et coutumes locales, et les rois, les chefs et les cheikhs gouvernaient selon ces pratiques orales. Tels étaient les anciens modes de fonctionnement du système judiciaire en terres haoussa : « l’ancien de chaque famille était son gouverneur et le chef de chaque tribu était son juge » (Adam A. A., 1965, p. 132).

29Ainsi, le passage d’al-Maghili en terres haoussa a profondément transformé le système judiciaire de la région. Les juges commencèrent à être choisis parmi les érudits et les juristes réputés pour leur piété et leur intégrité, et la fonction de juge devint par la suite héréditaire (Seybou D., 2011, p. 197-198).

30Il convient de noter qu’al-Maghili avait occupé le poste de juge en chef dans les villes de Kano et Katsina, où il a fondé une école et y a enseigné lui-même, laissant aux juges un testament complet sur les principes de l’Ijtihad et du Qiyas.
Il est à remarquer aussi que la visite d’al-Maghili en Afrique de l’Ouest au XVe siècle, marque une transition entre l’Islam kharijite et l’Islam sunnite malikite. L’Imam cherchait en effet à déstabiliser l’école de pensée ibadite, l’une des premières à s’installer en pays haoussa. Al-Maghili contribua alors à l’islamisation de ces régions en faisant construire des mosquées pour la prière de vendredi à Kano et Katsina. Ces mosquées, commandées par l’Imam al-Maghili, se distinguaient notamment par la présence d’un minbar (chaire), contrairement aux mosquées ibadites qui en étaient dépourvues. Al-Maghili favorisa également la diffusion de l’ordre soufi de la Qadiriyya au pays haoussa. Une fois solidement installée à Kano, la confrérie Qadiriyya s’efforça, à son tour, de freiner l’avancée ibadite à la fin du XVIe siècle. Dès lors, les rois haoussa d’intéressèrent à la jurisprudence malikite et encouragèrent la présence de mystiques soufis. De ce fait, de nombreux mystiques, dont des disciples d’al-Maghili, devinrent des conseillers auprès des rois haoussa. Ils dispensèrent également au peuple haoussa un enseignement coranique de qualité et monopolisèrent les fonctions judiciaires du pays (Olivier M., 1997, p. 60-69).

31Ainsi, al-Maghili fut l’un des précurseurs de la confrérie Qadiriyya adoptée par les Cheikhs du Soudan occidental, à l’image du Cheikh Sidi Al-Mukhtâr al-Kuntî, qui transmit au Cheikh Ousmane Dan Fodio, le wird de la Qadiriyya (Seyni M., 2008, p. 99-100).

La rencontre entre al-Maghili et l’Askia Muhammad

32À son retour du pays haoussa, al-Maghili fit halte à Gao en 1494 et rencontra le sultan Askia Muhammad, qui venait de prendre le pouvoir et revenait du pèlerinage de La Mecque. Durant son pèlerinage, il avait déjà rencontré d’éminents savants en Egypte et au Hidjaz, sollicitant leurs conseils. Il avait également rencontré des princes en Egypte et à La Mecque, s’informant sur leurs systèmes de gouvernement et bénéficiant de leurs recommandations.
La visite d’al-Maghili fut très enrichissante pour Askia Muhammad, qui approfondi sa connaissance des sciences islamiques. En cette occasion unique et exceptionnelle, Askia Muhammad lui posa de nombreuses questions, couvrant tous les aspects de la vie sociale, politique, économique et religieuse. Al-Maghili répondit à ces questions dans un traité juridique remarquable intitulé « Questions d’Askia et réponses d’al-Maghili ». Dans cet ouvrage, al-Maghili présente d’excellents exemples de projets constitutionnels fondés sur les principes islamiques et expose de nombreux avis juridiques, mettant en lumière les problèmes et les enjeux auxquels étaient confrontés les dirigeants musulmans d’Afrique de l’Ouest à cette époque. Al-Maghili exhorte le sultan à œuvrer pour le renforcement et le développement de l’économie conformément aux fondements du droit islamique.

33Apprenant le meurtre de son fils à Touat par des Juifs alors qu’il résidait à Gao, al-Maghili ordonna à Askia Muhammad d’exécuter les Juifs de Gao en représailles. Les Juifs furent arrêtés, mais le juge soudanais Abu al-Mahasin ibn Umar désapprouva cette mesure, estimant que ces derniers n’étaient pas responsables de la mort du fils d’al-Maghili. Askia Muhammad revint alors sur sa décision et les libéra. Al-Maghili quitta ensuite l’empire Songhaï pour Touat, où il mourut en 1504 (al-Tomboukti A. B., 1989, p. 577).

34Après le départ d’al-Maghili, Askia Muhammad fut profondément marqué par ses idées révolutionnaires. En témoigne, son interdiction faite aux Juifs de s’installer à Tombouctou. Il déclara ouvertement sa haine à leur égard et son souhait qu’aucun d’eux ne vive dans la ville. Hassan al-Wazzan (Léon l’Africain) rapporte que si un marchand berbère fréquentait ou commerçait avec eux, ses biens étaient immédiatement confisqués (Jean-Léon A., 1956, p. 468). Peut-être que cette interdiction était l’une des conséquences des instructions d’al-Maghili, qui encourageait les rois d’Afrique de l’Ouest à torturer les Juifs.

35Ainsi, l’ouvrage « Questions d’Askia » met en lumière le rôle essentiel joué par les érudits nord-africains dans la diffusion de la culture et de la civilisation islamiques en Afrique de l’Ouest, et notamment la contribution majeure d’al-Maghili à l’établissement d’une gouvernance fondée sur la loi islamique.
Mais malgré toutes ces réformes apportées à l’empire Songhaï, la mémoire locale garde al-Maghili comme un étranger radical, pas comme un fondateur d’Etat. Les chroniques de Tombouctou (Tarikh es-Soudan et Tarikh al-Fattash), le mentionnent, mais sans faire un mythe fondateur. Pourtant, al-Maghili a vécu plus longtemps à Gao et conseilla l’Askia Mohamed entre 1493-1500 et y a aussi écrit son texte le plus célèbre (Les questions de l’Askia). Ainsi, al-Maghili reste un épisode à Gao où aucun Etat post-1500 ne l’a instrumentalisé. Mais ce qui se passe à Kano est différent. Al-Maghili y passe, prêche et laisse des disciples. Et dès 1804, son influence devient politique. Ousmane Dan Fodio le cite pour légitimer son Jihad contre les rois haoussa impies. Il transforme ainsi al-Maghili en une autorité précurseur.

36Les groupes salafistes du Niger et du Nigeria aussi ne lisent pas al-Maghili comme un historien. Ils le lisent comme une autorité juridique et politique du XVe siècle qui aurait anticipé leur combat contre le syncrétisme. C’est surtout le mouvement Izala né au Nigeria en 1978 avec le Cheikh Abubakar Gumi qui revendique le plus al-Maghili. Pour eux, al-Maghili est un précurseur local du réformisme. Ils insistent surtout sur les chapitres du Tâj al-Dîne où al-Maghili interdit aux rois, les pratiques préislamiques comme le Bori, les sacrifices aux génies, les fêtes non islamiques, etc. Mais les salafistes nigériens ignorent le contexte malikite et asharite d’al-Maghili, car il n’était pas « salafiste » au sens moderne. Aussi, son soufisme était lié à la Qadiriyya que les Izalistes rejettent comme toutes les autres confréries (Roman L., 2018, p. 146).

37Des chercheurs comme le Professeur Seyni Moumouni notent que les groupes salafistes radicaux citent al-Maghili de façon décontextualisée pour justifier le Takfir (l’anathème) et le Jihad contre les gouvernants musulmans jugés impies, comme Sonni Ali. Al-Maghili ne prônait pas le renversement armé contre tout dirigeant musulman, contrairement à ce qu’en font certain (Seyni M., 2008, p. 71).

Les raisons du voyage d’al-Maghili en Afrique de l’Ouest

38Parmi les principales raisons qui ont poussé al-Maghili à se rendre en Afrique de l’Ouest, on peut citer :
-Premièrement : la diffusion de l’Islam et de la culture islamique ;
-Deuxièmement : la réforme des coutumes et traditions non conformes à l’Islam en vigueur en Afrique de l’Ouest ;
-Troisièmement : la diffusion de l’ordre soufi de la Qadiriyya en Afrique de l’Ouest ;
-Quatrièmement : la déstabilisation de l’école de pensée ibadite, solidement implantée dans certaines communautés soudanaises depuis le VIIe siècle ;
-Cinquièmement : mener une guerre sainte contre les Juifs se trouvant en Afrique occidentale et ordonner la destruction de leur synagogue ;
-Sixièmement : la prédication, l’enseignement et l’expansion de la culture islamique en Afrique de l’Ouest.

39Ces mesures ont renforcé l’opposition musulmane aux religions traditionnelles et permis aux érudits de Kano de se concentrer sur les aspects juridiques de l’Islam dans la gouvernance de l’Etat. Cette tendance a été consolidée par Askia Muhammad, le sultan songhaï, qui s’est inspiré des enseignements d’al-Maghili et a conféré aux juges malikites de Tombouctou une position de premier plan (Joseph C., 1984, p. 5-6).

L’influence des idées d’al-Maghili sur le Jihad du Cheikh Ousmane Dan Fodio

40Al-Maghili a profondément marqué de son empreinte plusieurs royaumes islamiques d’Afrique de l’Ouest. Il est l’auteur de nombreux traités et ouvrages qui ont éclairé la voie du peuple soudanais et lui ont montré la juste approche islamique de la vie intellectuelle. Le Cheikh Ousmane Dan Fodio, ses disciples et ses successeurs ont adopté la méthodologie d’al-Maghili. Le livre du Cheikh Ousmane intitulé « Sirâj al-Ikhwân fî Ahamu mâ yahtâju ilayhi fî hâza al-Zamân » (La lumière des Frères concernant les questions les plus importantes de notre temps) est apparemment une reproduction fidèle des réponses d’al-Maghili aux questions du prince Askia Muhammad, donc une inspiration de ses lettres à l’émir de Kano.

41Le Professeur Seyni Moumouni (2008) montre que Dan Fodio connaît et utilise al-Maghili dans ses « pensées fondamentalistes » et ses consultations juridiques, mais de façon sélective car cette influence était limitée (Seyni M., 2008, p. 42-43). Moumouni souligne aussi, qu’al-Maghili est pour Dan Fodio un « défenseur vigilant de l’orthodoxie musulmane », mais que Dan Fodio garde ses distances avec le rigorisme anti-juif et anti-syncrétiste, le plus radical d’al-Maghili. En tant que spécialiste des manuscrits, Moumouni base son analyse sur les copies locales des épîtres d’al-Maghili conservées au Niger.

42Les opinions divergent (Alio M., 2007, p. 121) quant au mouvement de réforme d’Ousmane Dan Fodio. Certains y voient une lutte politique entre Haoussas et Peuls, visant la domination peule des terres haoussas. L’auteur français Olivier Meunier, quant à lui, soutient que cette révolution fut orchestrée pour permettre à l’ordre soufi de la Qadiriyya de prendre le contrôle des sphères politiques, commerciales et religieuses de l’Afrique de l’Ouest au détriment de l’école ibadite (Olivier M., 1997, p. 55).

43Mais quelles que soient les opinions sur ce mouvement, tous s’accordent à dire qu’Ousmane Dan Fodio n’était pas un aventurier politique, mais plutôt un réformateur religieux et social qui commença sa vie comme prédicateur soufi. Dès au départ, il proclama son appartenance à la Qadiriyya et puise aussi dans la Chadiliyya, la Khalwatiyya et la Muhammadiyya (Seyni M., 2008, p. 100-102). Parallèlement, il militait pour la réforme et la purification de l’Islam au Soudan occidental et central. Il devint ensuite moudjahid (celui qui s’efforce de propager l’Islam) et établit un état dans le Nord Nigeria, connu sous le nom de « Califat de Sokoto ». Parmi ses œuvres les plus importantes sur la réforme religieuse, nous citerons son livre « Ihyâ’ al-Sunna wa Ikhmâd al-Bid‘a » (la revivification de la Sunna et la suppression de l’innovation), dont le but était de réformer les innovations néfastes en vigueur à son époque, et sa méthode reposait sur le conseil, l’accompagnement, autrement, le Jihad s’impose (Seyni M., 2008, p. 41-49).

44Du XVe au XIXe siècle, le soufisme va peu à peu s’implanter dans les Etats du Sud du Sahara, dans le cadre de la lutte contre le réseau commercial d’origine Khâridjite, avec l’action d’al-Maghili et de ses disciples qui adoptent la confrérie Qadiriyya, tels que les Kunta dans les Hoggar et les Peul de Sokoto. Ainsi, au moment du déclenchement du Jihad d’Ousmane Dan Fodio, une bonne partie des Peuls de la région étaient ibâdites et que le Jihad était en particulier et peut-être dirigé d’abord contre eux. Le Shaykh Ousmane vouait une hostilité farouche à cette doctrine, et pour ne pas susciter le courroux de ce dernier, les lettrés de la région ont fait disparaitre tout ce qui rappelait l’influence ibâdite chez eux (Olivier M, 1997, p. 21-55).

Conclusion

45Al-Maghili fut l’un des principaux conseillers des souverains d’Afrique de l’Ouest et devint ainsi mufti des sultans de cette région. Il joua également un rôle déterminant dans la correction de certaines coutumes non conformes à l’Islam et exhorta les princes à instaurer la justice selon la Coran et la Sunna.
Al-Maghili était un fervent partisan du mouvement almoravide en Occident musulman, ce qui le conduisit à aspirer à établir des royaumes islamiques au Soudan occidental. Il incita les princes à combattre les païens et les rebelles, tels que les Kharijites.

46Les activités d’al-Maghili ne se limitaient pas seulement à l’enseignement et la prédication, elles comprenaient aussi sa participation à l’administration des pays qu’il visitait. Ses enseignements, prônant le bien et interdisant le mal, ont permis l’établissement de sociétés politiques et économiques mieux organisées.
Al-Maghili est l’un des rares érudits dont l’influence demeure manifeste en Afrique de l’Ouest, et ses lettres et écrits constituent une source précieuse pour la compréhension de la gouvernance selon l’Islam malikite.

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Notes

1 - À partir de la période classique (VIIIe-XIIIe siècles), l'asharisme est devenu la théologie dominante des malikites. Fondée par Abû al-Hasan al-Ash'ari (873-936), cette doctrine s'oppose à l'anthropomorphisme (donner des caractéristiques humaines à Dieu) et à la négation des attributs divins.  Les asharites croient que Dieu crée les actes, mais que l'homme les « acquiert » (al-Kasb), ce qui équilibre la puissance divine et la responsabilité humaine. Cette association entre la théologie asharite et le droit malikite est considérée comme la norme de l'orthodoxie sunnite dans les régions comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Mauritanie et dans une grande partie de l'Afrique de l'Ouest.

2 - Muhammad ibn Abd al-Karîm al-Maghîlî, Risâlat ijtinâb al-Kufâr wa ‘amâ yalzimu ahl al-ḏimma min al-jizya wal-ṣighâr, Bibliothèque Nationale de Tunisie, Département des Manuscrits, Manuscrit N° 02220.

3 - Ce traité est jusqu’à nos jours applicable dans les marchés du Nord Nigeria où la police islamique de la Hisba contrôle l’application stricte de la Charia. Ceci démontre l’impact culturel d’al-Maghili sur les populations de cette région.

Pour citer ce document

Seybou DJIBO, «L’Imam al-Maghili et son influence religieuse et culturelle sur les musulmans du Soudan occidental en général et le pays haoussa en particulier», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°43-juin 2026, mis � jour le : 23/07/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=1089.

Quelques mots à propos de :  Seybou DJIBO

Enseignant-Chercheur (MA)

Département d’Histoire et Études Stratégiques

Université André Salifou (Niger)

seyboudjibo883@gmail.com