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N°42-Dec 2025
La sacralité de la parole dans la légende de Foni Kolman raconté par Jeliba Bajé (2005)
Résumé
Dans la culture Songhay-zarma du Niger, la parole proférée publiquement est un acte d’une haute portée éthique. Ainsi, la parole du griot (jasare) peut élever un chef ou le conduire tout simplement à la déchéance. Quant à la parole du chef, elle a valeur de contrat social et moral que l’énonciateur doit respecter, même au péril de sa vie. C’est dans ce contexte que Foni Kolman proclama publiquement : « quiconque prononce la mort de mon cheval, Haraw, suivra le même sort » (Jeliba, 2005). Mais deux jours plus tard, Haraw meurt.
Un griot est alors chargé d’informer le guerrier. Par sa maîtrise de la parole, le griot réussi à amener Foni Kolman à prononcer lui-même la mort de Haraw, sans s’en rendre compte. Pour respecter sa parole, le guerrier se suicide.
L’analyse textuelle qui convoque une approche interdisciplinaire, sera précédée d’un résumé du texte dans lequel la parole de Foni Kolman est une parole d’honneur, qui est vertu et autorité.
Abstract
In the Songhay-Zarma culture of Niger, public speaking is an act of high ethical significance. Thus, the griot's words (jasare) can elevate a chief or simply lead him to his downfall. As for the chief's words, they have the value of a social and moral contract that the speaker must respect, even at the risk of his life. It was in this context that Foni Kolman publicly proclaimed: "Whoever pronounces the death of my horse, Haraw, will follow the same fate" (Jeliba, 2005). But two days later, Haraw died.
A griot then took it upon himself to inform the warrior. Through his mastery of speech, the griot succeeded in getting Foni Kolman to pronounce Haraw's death himself, without realizing it. To keep his word, the warrior committed suicide.
The textual analysis, which calls for an interdisciplinary approach, will be preceded by a summary of the text in which the words of Foni Kolman are words of honor, which are virtue and authority.
Texte intégral
pp .89-98
Introduction
1Vecteur de transmission du « savoir local (technique, magico-religieux, social, historique) » Bornand (2005, p. 85), la parole occupe une place importante chez les Songhay-zarma du Niger. En effet, on lui attribue une force extraordinaire, par laquelle elle « déclenche des forces surnaturelles qu’on ne maîtrise pas toujours » (Bornand, 2005, p. 86). Des spécialistes de la société songhay-zarma comme Olivier de Sardan (1982) et Rouch (1989) se sont penchés sur la parole et ses représentations dans cette société.
2Pour Samaké (2025, p. 236) « dans les sociétés africaines traditionnelles, la parole ne se réduit pas à un simple vecteur de communication. Elle constitue un acte éthique, social et ontologique, profondément enraciné dans l’histoire et les structures communautaires. » Samaké (2025, p. 236) poursuit en affirmant que « dire une parole, c’est prendre position dans l’ordre du monde ; c’est engager à la fois sa propre personne, […] » Il en est ainsi de Foni Kolman, le héros du texte objet de cette étude. En affirmant publiquement que quiconque annonce la mort de son cheval suivra le même sort, le héros met son honneur en jeu. En proclamant lui-même la mort de son cheval, sans s’en rendre compte, le héros n’a pas hésité à se suicider pour respecter la parole tenue publiquement.
3Pour répondre à la question centrale de cet article par laquelle nous cherchons à savoir la portée de la parole proférée par le chef chez les Songhay-zarma, nous formulons l’hypothèse que celle-ci est porteuse d’une certaine sacralité. L’objectif de cette étude est donc de mettre l’accent sur ce caractère sacré de la parole dite publiquement par un chef. Pour ce faire, nous convoquerons des éléments de la philosophie, de l’anthropologie, de la psychologie, de la stylistique, de la pragmatique et de la sociolinguistique.
4Cet article est structuré en deux parties. La première traite de la signification de la parole dans la société Songhay-zarma. Quant à la deuxième partie, elle est consacrée au pouvoir de la parole, à travers la légende de Foni Kolman, dont le résumé permettra de mieux cerner la problématique.
Résumé de la légende de Foni Kolman
5Avant l’arrivée des Blancs, vivait dans le Gorouol (département de Téra) un grand guerrier songhay, très redoutable, appelé Foni Kolman. A cette époque, existait dans la même région un village nommé Goungo, peuplé, à 80%, de sorciers mangeurs d’âme (carkaw). Aucun étranger ne pouvait y passer la nuit sans laisser sa vie. C’est pourquoi, personne ne s’aventurait à visiter ce village, même le jour à plus forte raison la nuit.
6Face à cette situation qui prend de l’ampleur, Foni Kolman décida de mettre fin à la pratique des habitants de Goungo. C’est ainsi qu’il décide de confier son cheval aux sorciers de Goungo, espérant que ces derniers ne pourront résister à l’envie de le « manger ». Ce qui lui servira d’alibi pour exterminer tous les sorciers de ce village, et mettre fin à cette pratique. Mais, en confiant le cheval, il prit le soin de les avertir que quiconque annoncerait la mort du cheval sera immédiatement tué.
7Comme le cheval est tellement bien entretenu, il devient très gros, au point les sorciers de Goungo ne purent résister à l’envie de le « manger ». Haraw succomba donc sous les coups de la sorcellerie, mais personne n’osa informer le guerrier songhay. C’est dans ce contexte qu’un griot zarma de passage dans le village s’est vu confier la mission d’informer le guerrier de la mort de son cheval.
8Le griot se rendit alors à Kolman chez le guerrier. Après les salutations d’usage, le griot l’informe qu’il vient de Goungo. Alors Foni Kolman profita pour lui demander les nouvelles de son cheval : « alors comment va mon cheval, Haraw ? ». Très sagement, le griot lui répondit en ces termes : « Haraw se porte à merveille, il a tellement grossi que ses quatre pattes sont tendues vers le ciel ; les mouches entrent dans ses narines et y sortent à volonté ». A ces propos, le guerrier s’exclama « mais, dis-moi plutôt que Haraw est mort ! ». Le griot rétorqua immédiatement « c’est toi qui l’as dit ». Le guerrier se rendit compte de l’erreur fatale qu’il venait de commettre. Pour garder son honneur sauf, il prend son sable et s’éventre devant le griot.
9Dans une autre version de cette légende rapportée par Bornand (2005, pp. 391-392), Foni Kolman ne se suicida pas, mais « racheta sa vie contre des chevaux et des vaches par centaines ».
La signification de la parole chez les Songhay-zarma
10Pour Ben Damir (2016), le caractère primitif de la parole a été révélé par les textes sacrés qui stipulent qu’au commencement était le verbe. La parole divine serait même à la base de la création du monde et des hommes. La parole proférée revêt de ce fait un caractère sacré, surtout si elle émane de l’autorité (patriarche, ancien, sage ou chef), d’où la notion de responsabilité narrative développée par Ricœur (1990), qui crée un lien intrinsèque entre ce qui est dit et ce qui est fait., car ce qui est dit doit être fait.
11Pour Samaké (2025, p. 238), en Afrique « la parole n’est pas un simple outil de communication utilitaire. Elle constitue une institution culturelle à part entière, fondée sur une vision du monde où le langage porte la mémoire des ancêtres, incarne les équilibres sociaux et engage la responsabilité de celui qui parle. » Ce qui fait que la parole « est à la fois sacralisée et codifiée, soumise à des règles implicites qui en font un acte chargé d’éthique et de conséquences » (Samaké, 2025, p. 238). Chez les Songhay-zarma du Niger, la parole du noble est même considérée comme une dette. Quant à l’esclave, sa parole est considérée comme un non-évènement. Le statut de l’énonciateur détermine donc l’efficacité et le pouvoir de la parole.
Le pouvoir de la parole
12Les Songhay-zarma accordent à la parole un pouvoir extraordinaire. Sa capacité de nuisance est même considérée comme supérieure à celle d’une lance, car si la blessure causée par une lance peut guérir et se cicatriser complètement, celle causée par une mauvaise parole ne guérit jamais. En effet, toute sa vie, l’homme se souviendra d’une mauvaise parole proférée à son égard. La parole détient de ce fait un puissant pouvoir « impossible à arrêter et irréversible » (Bornand, 2005, p. 100).
13L’efficacité de la parole dépend du locuteur. Les Songhay-zarma accordent plus de crédit à la parole d’un homme qu’à celle d’une femme ; à la parole d’un aîné plus qu’à celle d’un cadet ; et à la parole d’un noble qu’à celle d’un esclave. Mais paradoxalement, la parole du griot est d’une certaine efficacité. En effet, ces derniers connaissent les règles de la parole qu’ils ont apprises au cours d’une longue initiation, auprès d’un maître-griot appelé Dunka.
14C’est donc conscient de cette maîtrise de la parole que les habitants de Goungo sollicitent un griot zarma de passage dans leur village. Ce dernier se voit donc confier la mission d’informer Foni Kolman de la mort de son cheval. Le griot accepte la mission et se rend à Kolman, chez le guerrier songhay. Après les salutations d’usage et les louanges, le griot informe son hôte qu’il est en visite dans la région, et qu’avant Kolman, il était à Goungou. C’est ainsi que Foni Kolman profite pour demander les nouvelles de son cheval Haraw.
15Pour répondre à Foni Kolman, le griot opte pour une posture très pragmatique. C’est ainsi qu’il décide de piéger son interlocuteur. A l’aide l’antiphrase qui est « une figure de style consistant à dire quelque chose dans le but d’exprimer son contraire » (Sanda, 2011), le griot parvient à faire prononcer la mort de Haraw par son maître lui-même.
16Dans la phrase « Haraw se porte à merveille, il a tellement grossi que ses quatre pattes sont tendues vers le ciel ; les mouches entrent dans ses narines et y sortent à volonté », l’antiphrase est construite à l’aide de deux autres figures : l’ironie et l’hyperbole. Le fait de dire que « Haraw se porte à merveille » est tout simplement ironique, car c’est tout le contraire de l’état dans lequel se trouve le cheval (la mort). Quant à l’hyperbole, elle porte sur le fait de dire que Haraw « a tellement grossi que ses quatre pattes sont tendues vers le ciel ». Par cette exagération volontairement créée, le griot veut transmettre au guerrier un message clair : « Haraw est mort ».
17Du point de vue de la pragmatique, le griot recourt au sous-entendu et au présupposé qui sont deux procédés de l’implicité (Sanda, 2010). Le sous-entendu est une allusion volontaire qui donne à l’interlocuteur des indications pour comprendre le reste de l’idée dont il est question. Le sous-entendu ne contient aucun mot qui permet de le repérer. Aussi, pour comprendre un sous-entendu, le destinataire doit mettre en relation le message et le contexte dans lequel il est énoncé. Quand le griot dit « Ies mouches entrent dans ses narines et y sortent à volonté », cela peut sous-entend que « Haraw ne peut plus chasser les mouches de ses narines, donc il est tout simplement mort. »
18Quant au présupposé, il se déduit d’un mot ou d’une expression de l’énoncé. C’est le cas dans la phrase « ses quatre pattes sont tendues vers le ciel ». Cela présuppose que « Haraw est mort depuis plusieurs jours », car pour que les quatre pattes d’un animal soient tendues vers le ciel, il faut que sa dépouille soit à un stade avancé de décomposition.
19Comme on le remarque, le griot recourt aux subterfuges de la parole pour répondre à la question du guerrier. Par l’utilisation judicieuse de l’antiphrase et de l’implicite le griot réussit à faire prononcer la mort de Haraw par son maître. Ce dernier se trouve alors devant le fait accompli.
Foni Kolman dans le piège du griot
20Une fois que Foni Kolman a lui-même prononcé la mort de son cheval Haraw, il se trouve alors pris à son propre piège. En vertu du caractère sacré de la parole du noble, le guerrier doit mourir. Mais, comme personne dans le royaume ne peut exécuter la sentence, il décide de le faire lui-même. C’est ainsi qu’il prend son sabre et s’éventre devant le griot. Son suicide qui appartient à la typologie du suicide altruiste (Moumouni Ibrahim, 2025) est assimilable à celui d’un autre guerrier, Gorba Dicko ; tout comme ce dernier Foni Kolman se donne la mort pour laisser un nom à sa descendance. C’est pourquoi, le griot passa toute la journée à jouer du moolo (luth monocorde) accompagné de zamu ou louanges sur la dépouille de Foni Kolman et ce jusqu’à l’aube.
21Chez les Songhay-zarma, le respect de la parole donnée détermine la personnalité de l’énonciateur. La parole incarne de ce fait, des valeurs comme l’honneur, la dignité et la cohérence. Chaque mot prononcé par un noble engage l’honneur et la dignité de ce dernier. Seules des situations comme le manque de discernement lié à la folie peut amener un noble à ne pas respecter sa parole.
22Le non-respect de la parole donnée constitue une rupture avec l’idéal moral qui sous-tend l’idéologie Songhay-zarma. Le respect de la parole, même s’il faut y laisser sa vie, est une marque de grandeur morale et d’honneur dont a fait preuve le héros, Foni Kolman. L’honneur, la dignité, la sagesse (lakkal) et la connaissance de la honte (haawi baiyan) forment un cadre éthique qui guide les nobles songhay-zarma leurs comportements au quotidien.
23Même si Morin (1975) considère le suicide comme un acte irréfléchi, celui de Foni Kolman est un acte très symbolique. En effet, par ce suicide le guerrier apparait comme un homme d’honneur.
Conclusion
24Cet article a mis l’accent sur le caractère sacré de la parole dans la légende de Foni Kolman. En effet, en plus d’être un moyen de communication, permettant de distinguer l’homme de l’animal, la parole complète l’homme, car son emploi correct et à bon escient, et son respect est un signe d’autorité dans la société.
25Le statut du locuteur confère à la parole proférée une certaine autorité ; c’est pourquoi les Songhay-zarma accordent plus de crédit à la parole d’un homme qu’à celle d’une femme, à celle d’un ainé plus que celle d’un cadet, et à celle d’un noble plus que celle d’un esclave1. C’est dans cette optique que la parole de Foni Kolman revêt une importance capitale ; surtout que ce dernier jouit d’un triple statut : noble, guerrier et chef.
26Malgré son statut d’homme de caste (esclave), le griot est reconnu pour l’efficacité de sa parole. C’est pourquoi, les habitants de Goungo sollicitent un griot zarma, de passage dans le village, pour annoncer la mort de Haraw à son maître. L’utilisation judicieuse de l’antiphrase et de l’implicite a permis au griot de prendre Foni Kolman à son propre piège. En annonçant lui-même la mort de son cheval, il se trouve dans l’obligation de subir sa propre sentence : la mort. Mais, par manque de bourreau, Foni Kolman s’est trouvé dans l’obligation de se suicider pour respecter sa parole.
27Même si Morin (1975) perçoit le suicide comme un acte irréfléchi, celui de Foni Kolman a été très positivement apprécié par le griot qui lui a rendu un très long hommage à titre posthume. Se suicider pour une simple parole dénote du caractère sacré de celle-ci, ce qui confirme l’hypothèse formulée en début de cet article.
28Cette étude a mis très clairement en lumière le caractère sacré de la parole du chef dans la société traditionnelle africaine. Mais, de nos jours on assiste à la banalisation de cette parole par le chef lui-même. Pour preuve, certains chefs d’Etat africains prennent solennellement l’engagement de quitter le pouvoir après leurs deux mandats constitutionnels, mais l’ivresse du pouvoir les amène à s’accrocher au pouvoir. L’exemple de Foni Kolman doit donc inspirer ces derniers.
Bibliographie
BEN DAMIR Amina, 2016, « La parole donnée est-elle sacrée ? ». L’imaginaire du sacré, Presses Universitaires de Bordeaux, pp. 165-170.
https://books.openedition.org/pub/15193
BORNAND Sandra, 2005, Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger, Paris, Karthala.
JELIBA Baje, 2005, Le récit de Foni Kolman, Niamey, Radio-Télévision Ténéré, (enregistrement audio).
MOUMOUNI IBRAHIM Aboubacar, 2025, « La quête de l’invincibilité du héros épique à travers le suicide : l’exemple du récit de Gorba Dicko de Djado Sékou (1997) » in Notes Scientifiques n° 22 (juin 2025), pp. 285-298.
MORIN Pierre, 1975, Le suicide, Paris, Presses Universitaires de France.
OLIVIER DE SARDAN Jean-Pierre, 1982, Concepts et conceptions Songhay-zarma, histoire, culture, société, Paris, Nubia.
ROUCH Jean, 1989, La religion et la magie songhay, Bruxelles, Institut de Sociologie Anthropologie sociale, Editions de l’Université de Bruxelles.
SAMAKE Thérèse, 2025, « L’éthique de la parole dans les sociétés africaines : entre vérité, tabous et responsabilité communautaire » in Enclume Ivoire, vol 2, n° 3, pp. 235-261.
SANDA Mounkaila, 2010, Pragmatique, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de Niamey (cours de maîtrise Lettres modernes).
SANDA Mounkaila, 2011, Stylistique française, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de Niamey (cours de licence Lettres modernes).
Notes
1 Mais de nos jours, on assiste à l’accès des femmes et des autres couches sociales défavorisées (esclaves) à la parole publique qui se voit reconfigurée à travers des nouvelles normes discursives. Loin d’être un modèle unique, ces normes changent au gré des circonstances pour répondre aux défis d’une Afrique en perpétuelles mutations.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Aboubacar MOUMOUNI IBRAHIM
Maître-Assistant
Ecole Normale Supérieure
Université Abdou Moumouni de Niamey / Niger
momo_dcom@yahoo.fr