Mu Kara Sani
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N°42-Dec 2025

Hassimou ALAKARBO

Tunguma, la pierre sacrée de l’Arewa : approche historique d’un symbole de justice et de pouvoir traditionnel

Article

Résumé

Située au cœur de l’Arewa, (République du Niger), Tunguma est une pierre sacrée qui occupe une place centrale dans l’imaginaire social et politique de la région. Investie d’une charge symbolique singulière, elle fut longtemps considérée comme un instrument de vérité et de justice, servant de cadre rituel aux jugements, aux serments et aux arbitrages coutumiers. Cette étude adopte une approche historique et anthropologique pour retracer la genèse, les usages et les transformations de la Tunguma, afin de mieux comprendre son rôle dans les structures du pouvoir, de la religion et de la régulation sociale dans l’Arewa précolonial et colonial. La réflexion s’articule autour d’une question centrale : Comment un objet matériel, sacralisé par la coutume, a-t-il pu incarner à la fois un principe d’ordre, de légitimité et d’équilibre communautaire, et que révèle sa disparition récente quant aux transformations du rapport au sacré et à l’autorité ? La méthodologie repose sur le croisement des sources orales et écrites : entretiens avec les gardiens de la tradition, chefs coutumiers et griots, d’une part, et consultation d’archives coloniales, de récits des missionnaires et de travaux ethnographiques anciens, d’autre part. Les résultats obtenus montrent que Tunguma fut à la fois un tribunal symbolique, un signe de souveraineté locale et un repère de cohésion sociale. Sa disparition marque la fragilisation des institutions coutumières, mais ouvre aussi la voie à une réflexion sur la patrimonialisation du sacré et la mémoire des traditions dans l’Arewa contemporain.

Abstract

Located in the heart of Arewa (Republic of Niger), Tunguma is a sacred stone that occupies a central place in the region's social and political imagination. Invested with a unique symbolic significance, it was long considered an instrument of truth and justice, serving as a ritual framework for customary judgments, oaths, and arbitrations. This study adopts a historical and anthropological approach to trace the genesis, uses, and transformations of Tunguma, in order to better understand its role in the structures of power, religion, and social regulation in pre-colonial and colonial Arewa. The analysis revolves around a central question: How could a material object, sacralized by custom, embody simultaneously a principle of order, legitimacy, and community equilibrium, and what does its recent disappearance reveal about the transformations in the relationship to the sacred and to authority? Methodologically, the research combines oral and written sources: interviews with tradition keepers, customary chiefs, and griots are complemented by the consultation of colonial archives, missionary accounts, and early ethnographic studies. The expected results suggest that Tunguma was simultaneously a symbolic tribunal, a marker of local sovereignty, and a pillar of social cohesion. Its disappearance reflects the weakening of traditional institutions but also opens a path for rethinking the heritagization of the sacred and the preservation of collective memory in contemporary Arewa.

Texte intégral

pp.157-180

Introduction

1L’Arewa, vaste région de l’ouest nigérien, se distingue par la profondeur et la richesse de son héritage culturel, spirituel et politique. Terre de vieilles chefferies, de rites anciens et de traditions encore ancrées dans la mémoire collective, elle se présente comme un véritable laboratoire vivant de l’histoire des institutions africaines précoloniales (Alakarbo, 2018, pp. 234-249). Dans cet univers symboliquement dense, les objets de culte, les lieux sacrés et les rituels jouent un rôle essentiel. Ils établissent un lien entre l’humain, le pouvoir et le sacré (De Latour, 1992, p. 136). Parmi ces témoins matériels du passé, la pierre sacrée, Tunguma occupe une place singulière. Située à Lugu , l’un des centres historiques majeurs de l’Arewa, elle est longtemps considérée comme un espace de vérité et de justice, où les serments, les arbitrages et les conflits communautaires trouvent leur résolution sous le sceau du sacré. Cette étude se propose de retracer la trajectoire historique, symbolique et institutionnelle de la Tunguma afin de mieux comprendre son rôle dans la construction et la légitimation du pouvoir traditionnel dans l’Arewa. Au-delà de l’objet lui-même, il s’agit d’interroger tout un système de pensée, où le sacré, la justice et l’ordre social s’articulent autour d’une même vision du monde. Si les travaux sur les institutions coutumières et les lieux sacrés du Sahel sont nombreux, ils restent souvent généraux et laissent dans l’ombre des cas particuliers comme celui de la Tunguma. Les recherches sur les institutions politiques et religieuses au Niger ont pourtant été riches et fécondes. Des anthropologues tels qu’Olivier de Sardan (1982), Tardits Claude (1990) ou Mahaman Tidjani Alou (2001) ont mis en lumière les logiques de pouvoir et les mécanismes de légitimité dans les sociétés nigériennes, montrant comment le sacré et la coutume s’entremêlent pour structurer la vie sociale. Du côté historique, Mahamane Ado (1985, 1998), Djibo Hamani (2006) ont étudié la continuité des traditions politiques haoussa et les mutations introduites par la colonisation. Les travaux récents de Alakarbo Hassimou (2017, 2018, 2024) apportent un éclairage inédit sur les dynamiques politiques et religieuses de l’Arewa, en insistant notamment sur le rôle des prêtres doyens dans le maintien du pouvoir et de la cohésion sociale. À ces approches s’ajoutent les études sur des figures et lieux emblématiques, tels que la Sarraounia (Mamani, 1980), la ville de Dogondoutchi (Mertens et Frigola, 2002) ou encore les anciens centres politiques de l’Arewa qui révèlent la complexité du rapport entre pouvoir, religion et territoire (Piault, 1970 ; De Latour, 1992 ; Moulin, 2007). Cependant, malgré ce corpus riche et varié, peu de travaux se sont intéressés à la Tunguma en tant qu’objet historique à part entière, révélateur d’un ordre normatif spécifique à l’Arewa. Ce silence scientifique justifie pleinement la présente étude qui se propose de restituer l’histoire, la symbolique et les fonctions institutionnelles de la pierre sacrée. Cette pierre, en effet, ne se réduit pas à un simple vestige du passé. Elle condense une mémoire, un pouvoir et une conception du monde et représente, dans la région, un point nodal de la culture, de la vérité, de la justice et de la légitimité. Sa disparition dans le paysage symbolique contemporain pose une série d’interrogations sur la désacralisation du politique et la transformation des modes d’autorité dans les sociétés sahéliennes. Dès lors, il est important de se demander : comment un objet matériel, sacralisé par la coutume, a-t-il pu incarner un principe d’ordre, de justice et de souveraineté dans la région ? Que révèle sa disparition actuelle sur les mutations du rapport au sacré et au pouvoir ? Cette problématique suppose que la question de la Tunguma ne doit pas être appréhendée uniquement comme un artefact rituel, mais comme un dispositif social et symbolique à travers lequel s’expriment la cohésion communautaire, la régulation sociale et la légitimation du pouvoir. L’étude de sa trajectoire permet ainsi d’interroger les processus de désinstitutionalisation du sacré face à la modernisation politique, à l’islamisation accrue et à l’influence des modèles juridiques exogènes. L’hypothèse sous-jacente à ces questions est que la Tunguma fut bien plus qu’une pierre rituelle ; elle représente un véritable dispositif socio-cosmologique, par lequel s’expriment la vérité, la souveraineté et la cohésion communautaire. Sa disparition ne traduit pas seulement la perte d’un symbole ancien, mais le signe d’une désinstitutionalisation progressive du sacré, au profit d’un ordre politique modernisé et désenchanté. Pour examiner cette hypothèse, l’étude adopte une démarche historique reposant sur une triangulation rigoureuse des sources. La collecte des données s’appuie à la fois sur des enquêtes orales, des recherches archivistiques et une analyse documentaire. Les témoignages recueillis auprès des gardiens de la tradition, des prêtres doyens et des griots ont été confrontés à des sources écrites issues des archives coloniales, des récits des missionnaires et des études ethnographiques antérieures. Cette approche qualitative et comparative permet de croiser les représentations locales du sacré avec leur historicisation à long terme, afin de restituer la profondeur symbolique et institutionnelle de la Tunguma. Les données recueillies sont traitées selon une analyse thématique et narrative, combinant description ethnographique, interprétation symbolique et contextualisation historique. Cette méthode vise à saisir les continuités et ruptures dans les usages, significations et fonctions sociales de la pierre sacrée, tout en respectant les principes éthiques de consentement éclairé, d’anonymat et de respect des détenteurs de savoirs traditionnels. Pour répondre à la problématique posée, le travail est structuré en trois grandes parties. La première section, intitulée : Genèse et représentations de la Tunguma, examine les origines mythiques, les fonctions religieuses et la place de la pierre sacrée dans la cosmologie de l’Arewa. La deuxième section, Tunguma et les institutions du pouvoir traditionnel, analyse les fonctions judiciaires et politiques de la pierre, ainsi que les transformations de son rôle à l’époque coloniale. Enfin, la troisième section, Mémoire, disparition et patrimonialisation du sacré, s’intéresse aux enjeux culturels, identitaires et patrimoniaux liés à la perte de l’objet. Cette étude propose ainsi une lecture intégrée des rapports entre sacré, pouvoir et société dans l’Arewa. Sur le plan scientifique, elle contribue à réhabiliter un élément méconnu du patrimoine spirituel nigérien et à enrichir la réflexion sur les formes africaines de légitimité politique et de justice coutumière. Sur le plan social, elle ouvre une perspective critique sur la patrimonialisation du sacré, invitant à repenser les relations entre mémoire, identité et modernité dans les sociétés sahéliennes contemporaines.

Genèse et représentations de la Tunguma

2L’histoire de la Tunguma (pierre sacrée) de l’Arewa, s’inscrit dans la longue durée des traditions religieuses et politiques de la région. Dans cet espace situé au nord-ouest du Niger, la relation entre le sacré et le pouvoir a toujours reposé sur une conception holistique du monde, où la nature, les ancêtres et les institutions humaines forment un tout indissociable. Le culte de la pierre sacrée témoigne ainsi d’une vision cosmologique dans laquelle les forces spirituelles sont à la fois sources d’ordre et garantes de la justice sociale.

Origines mythiques et ancrage cosmologique de la Tunguma

3L’origine de la Tunguma apparaît étroitement liée à celle des Gubawa, considérés comme les premiers occupants de l’Arewa. Selon la tradition, ces derniers sont issus du royaume de Daura, l’un des sept États hausa légitimes, dont l’ancêtre a été contraint à l’exil pour des raisons politiques dans les environs du XVe siècle (Alakarbo, 2018, p. 73). Une version orale recueillie à Lugu rapporte qu’à quelques 500 kilomètres à l’est de l’Arewa vivait un roi à Daura qui n’avait pour unique héritière qu’une fille nommée Yar kasa. À la mort du souverain, conformément au principe de succession héréditaire directe en vigueur, la princesse devait légitimement accéder au trône. Cependant, ses oncles, opposés à l’idée d’une chefferie féminine, conspirèrent pour l’éliminer, en projetant de la faire périr dans un gouffre creusé sous le trône, le jour même de son investiture. Le complot, déjoué grâce à la vigilance de ses neveux, poussa Yar kasa à fuir avec eux vers une « terre saine et pure » (kasa mai tsalki), expression symbolisant la recherche d’un espace à la fois spirituellement protégé et politiquement autonome (Piault, 1970, p. 49). Au cours de leur exil, le groupe découvrit quatre pierres déposées au pied d’un grand baobab. L’une d’elles, animée d’un mouvement inattendu, roula pour leur barrer le passage. Interprétant ce signe comme une manifestation du sacré, ils décidèrent, après consultation, d’emporter la pierre, désormais nommée Tunguma1, dont la présence guiderait leur migration. C’est sous son auspice que les fugitifs s’installèrent d’abord à Kufan Lugu, puis à Lugu, berceau du pouvoir spirituel et politique de la Sarauniya. Les traditions locales confirment cette filiation mythique à travers un adage toujours en usage : « Tunguma ducin Daura; a zo da dariya, wadansu su koma da hushi », littéralement : « Tunguma, pierre venue de Daura ; on t’approche le sourire aux lèvres, mais certains repartent le cœur lourd ». Cette maxime confirme l’origine et la provenance de la Tunguma. Elle traduit aussi l’ambivalence de sa puissance, à la fois bienveillante et redoutable, capable de récompenser la sincérité ou de punir l’offense. À Lugu, la Tunguma n’est pas perçue comme une pierre inerte, mais comme une entité spirituelle dotée de volonté. C’est d’ailleurs ce que soutient Boubé Gado quand il écrit : « A Lougou et à Birnin Lokoyo, les objets de culte ne sont jamais considérés comme de simples pierres, mais comme de véritables médiations entre le monde des hommes et celui des esprits » (Boubé, 1986, p. 17). La Tunguma incarne ainsi la présence active des forces invisibles, garantes de la protection collective et de la cohésion sociale. Cette puissance spirituelle est souvent associée à la symbolique du baobab, arbre sacré par excellence dans la tradition azna, considéré à la fois comme la demeure des génies et comme un symbole de fécondité du fait de la profusion de ses fruits (Moulin, 2007, p. 107). En tant que pierre d’alliance entre le monde visible et l’invisible, la Tunguma matérialise l’origine spirituelle du pouvoir de Lugu et fonde la légitimité religieuse et politique de l’Arewa.

Image 100000000000032900000220CD45CECD736AE18D.jpgImage 1 : La Tunguma de Lugu

Tarbiyya Tatali (2007)

4Dans la cosmologie de l’Arewa, chaque élément de la nature possède une charge symbolique. La pierre, par sa stabilité et sa permanence, incarne la vérité (gaskiya), la justice (adalci) et la continuité de l’ordre ancestral. C’est autour de ce symbole minéral que s’est progressivement construite une institution religieuse et politique fondée sur le serment, la vérification de la parole et la sanction du mensonge. Le serment rituel, comme le soutient Olivier de Sardan (1982) constitue dans les sociétés sahéliennes un mode de régulation sociale aussi efficace qu’un tribunal formel, car il repose sur la crainte du sacré et la certitude que « le mensonge attire la malédiction ». Cela traduit que dans les sociétés africaines traditionnelles, le serment rituel agit comme un tribunal du sacré ; il juge les hommes par la force morale et spirituelle du serment plutôt que par la coercition légale. Sa puissance réside dans la croyance collective selon laquelle le mensonge attire souvent l’imprécation, une certitude qui fait du sacré un garant de la vérité et de la cohésion sociale.

Fonctions religieuses et sociales de la Tunguma

5Dans les sociétés africaines précoloniales, les objets de culte, qu’il s’agisse de pierres sacrées, de fétiches, d’autels, etc., occupent une place essentielle au sein de la vie spirituelle et communautaire. Loin d’être de simples artefacts, ils sont perçus comme de véritables médiateurs entre le monde visible et l’invisible, entre les hommes et les puissances tutélaires que sont les ancêtres, les esprits et les divinités. Leur rôle excède largement la sphère du rituel. Ils participent à la fondation et à la régulation de l’ordre social, politique et moral de la communauté (Balandier, 1971 ; Fortes et Evans-Pritchard, 1965). Dans l’Arewa, la Tunguma illustre parfaitement cette conception intégrée du sacré. Elle ne constitue pas seulement un autel de culte ou la relique d’un passé rituel ; elle représente le cœur vivant de la vie communautaire des Azna de Lugu et, au-delà, de l’ensemble des populations de l’Arewa. Autour d’elle se tissent les liens symboliques, sociaux et politiques qui structurent la collectivité. Les rituels qui s’y déroulent, rythment le temps social et marquent les grands moments de l’existence (serments d’allégeance, arbitrages de conflits, rites de guérison ou d’apaisement des ancêtres). Ces pratiques collectives assurent la cohésion interne du groupe et réaffirment périodiquement le pacte sacré unissant les hommes, les ancêtres et les puissances protectrices du territoire. Le prêtre officiant, communément appelé Maitunguma, occupe une position centrale dans ce système symbolique. Gardien des savoirs ésotériques et dépositaire de la mémoire rituelle, il exerce une autorité morale et spirituelle qui transcende les clivages lignagers. Sa parole, investie d’un pouvoir performatif, sert à rétablir l’équilibre rompu entre les vivants et le monde invisible. Dans les sociétés nigériennes, comme le souligne Mahaman Tidjani Alou (2001, p. 17), la légitimité politique et morale repose largement sur la capacité à « parler au nom du sacré », c’est-à-dire à formuler une parole perçue comme véridique, efficace et légitimée par les forces invisibles. Les cérémonies de serment devant la Tunguma représentent, à cet égard, des moments de vérité absolue. Chaque parole prononcée engage la vie morale et spirituelle de l’individu. Le parjure, assimilé à une offense aux esprits et aux ancêtres, expose le coupable à la honte publique ou à la malédiction spirituelle. Cette conception rejoint les observations d’Olivier de Sardan (1982), pour qui, le serment rituel constitue, dans les sociétés sahéliennes, un mécanisme de régulation sociale d’une efficacité comparable à celle d’un tribunal formel, car il repose, comme nous l’avons mentionné plus haut, sur la crainte du sacré et sur la conviction que « le mensonge attire la malédiction ». Ainsi, la Tunguma agit comme un « tribunal invisible », garantissant la vérité, l’équilibre moral et la stabilité communautaire.

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6Loin d’être un simple objet rituel, elle incarne un principe d’ordre et de justice, fondé sur la responsabilité collective et la médiation spirituelle. C’est précisément cette fonction symbolique et normative qui explique la centralité de la Tunguma dans la vie politique et morale de l’Arewa, où le sacré et le pouvoir demeurent indissociablement liés. Comparable, dans sa fonction, aux autels d’Ala chez les Igbo ou à certaines pierres sacrées du royaume du Bénin (Tardits, 1990 ; Olivier de Sardan, 1982), la Tunguma participe, elle aussi, à la régulation des conflits et à la reproduction de l’ordre social.

La Tunguma dans la mémoire et l’espace sacré de l’Arewa

7Située à environ quatre kilomètres à l’est du village de Lugu, résidence historique de la Sarauniya, la Tunguma occupe une place éminente dans la géographie sacrée de l’Arewa. Plus qu’un simple objet rituel, elle s’inscrit au cœur d’un ensemble de lieux symboliques formant un véritable réseau de sacralité territoriale, où chaque espace participe à l’organisation spirituelle et politique du territoire (Moulin, 2007, p. 108). Dans cette configuration, le territoire n’est jamais perçu comme un espace neutre, il est structuré par le sacré, selon une logique où chaque lieu contribue à la cohésion du monde social et à la reproduction symbolique du pouvoir (De Heusch, 1982). La Tunguma se distingue par sa fonction de médiation entre le monde visible et l’invisible, assumant ainsi un rôle fondamental dans la continuité du lien entre les vivants, les ancêtres et les puissances tutélaires. Elle constitue un point d’ancrage de la mémoire longue, où se rejoignent les temps mythiques, les ancêtres fondateurs et la légitimité politique contemporaine. Dans les sociétés haoussa précoloniales, comme le souligne De Latour (1992, p. 323), le pouvoir ne saurait se concevoir indépendamment de son ancrage religieux et cosmique ; gouverner, c’est avant tout maintenir l’équilibre entre les forces spirituelles et les institutions humaines. Dans cette perspective, la pierre sacrée de Lugu incarne la continuité de la souveraineté ancestrale, transmise de génération en génération à travers le lignage des Sarauniya, reines-prêtresses et détentrices de l’autorité spirituelle et « politique » de l’Arewa. La Sarauniya tire une part essentielle de sa puissance de sa relation rituelle et symbolique avec la Tunguma. Elle y accomplit des rites de légitimation, d’initiation et de protection du royaume, inscrivant son autorité dans une temporalité à la fois historique et sacrée (Moulin, 2007, pp. 103-42). Ces rituels expriment une conception holistique du pouvoir, où le religieux et le politique ne forment qu’un seul et même ordre, une unité que Djibo Hamani (2006) et Mbiti (1970) ont décrite comme constitutive des systèmes de pensée africains traditionnels. La Tunguma, dans ce contexte, n’est pas un simple vestige du passé ; elle demeure un élément constitutif de l’identité politique, spirituelle et mémorielle de l’Arewa. Elle rappelle que, dans cette région, la légitimité du pouvoir repose sur un dialogue permanent entre le visible et l’invisible, le temporel et le spirituel, l’humain et l’ancestral. En elle se cristallisent la mémoire des origines et la continuité du politique, faisant de Lugu un véritable sanctuaire de la souveraineté, où se réaffirme la permanence du sacré dans l’ordre du monde social.

8L’analyse de la genèse et des représentations de la Tunguma de Lugu met en lumière son rôle central dans l’univers symbolique de l’Arewa. Bien au-delà de sa matérialité, elle constitue une matrice spirituelle et identitaire, issue d’un processus de sacralisation du territoire et des forces naturelles. Porteuse des valeurs fondatrices que sont la vérité, la justice, l’équilibre et la continuité, la Tunguma se présente comme un lieu de mémoire et de légitimation, où s’articulent les récits mythiques, la présence des ancêtres et la cohésion du corps social. Ainsi, l’étude de la Tunguma conduit naturellement à interroger son insertion au sein des institutions du pouvoir traditionnel, où elle fonctionne à la fois comme instrument de légitimation, de régulation et de médiation sociale.

Tunguma et les institutions du pouvoir traditionnel

9L’analyse de la Tunguma ne saurait être dissociée de l’étude des institutions politiques et judiciaires qui structuraient la société de l’Arewa à l’époque précoloniale et coloniale. Dans cet univers socioculturel, le pouvoir ne se réduit pas à une fonction politique ou administrative ; il procède d’une conception spirituelle du monde où toute autorité doit puiser sa légitimité dans le sacré. La Tunguma, à la fois objet rituel et espace judiciaire, occupe ainsi une position charnière entre le religieux et le politique. Elle symbolise les principes de justice, de vérité et de souveraineté, tout en servant de médiation entre les hommes et les forces invisibles qui garantissent l’ordre moral et social. Par cette double dimension, la pierre sacrée s’impose comme le pivot d’un système politico-religieux où le sacré fonde et légitime l’exercice du pouvoir.

Le pouvoir politique dans l’Arewa : une légitimité fondée sur le sacré

10Dans l’Arewa précolonial, le pouvoir politique ne relève pas d’une simple fonction administrative ; il s’enracine dans une cosmologie où l’autorité tire sa légitimité du sacré (Alakarbo, 2018, pp. 235-236). Les structures traditionnelles reposent sur une articulation complexe entre les autorités politiques (sarakuna kasa), religieuses (sarakuna addini) et communautaires (hakkimai), dont l’équilibre garantit la stabilité de l’ordre social. Dans ce système, la reconnaissance d’un chef dépend autant de sa filiation lignagère que de la validation spirituelle accordée par les instances religieuses. La Tunguma, à la fois pierre sacrée et espace rituel, joue un rôle central dans ce processus de légitimation. Médiatrice entre le visible et l’invisible, elle représente le lieu où s’opère la vérification spirituelle du pouvoir : nul ne peut être reconnu comme détenteur de l’autorité sans être passé par l’épreuve du sacré. Par les rituels d’intronisation, les serments et les sacrifices accomplis devant elle, se scelle l’alliance entre l’homme et les forces tutélaires, assurant la continuité et la légitimité du pouvoir politique (De Latour, 1986, p. 571). Ainsi, la validation religieuse du pouvoir apparaît, dans l’ensemble des sociétés nigériennes traditionnelles, comme une condition essentielle de reconnaissance sociale et de cohésion communautaire.

Fonction judiciaire et rôle régulateur de la Tunguma

11La Tunguma remplit également une fonction judiciaire fondamentale dans l’Arewa et au-delà de ses frontières culturelles. Lorsqu’échouent les médiations sociales ordinaires, c’est devant elle que se règlent les différends familiaux, lignagers ou intercommunautaires. Le serment prêté sur la pierre engage la vie morale et spirituelle du justiciable : mentir devant la Tunguma revient à défier les forces invisibles et à s’exposer à la sanction du sacré. Cette instance rituelle, fondée sur la conviction que « le sacré ne ment jamais », fait de la Tunguma un véritable tribunal symbolique dont l’autorité morale surpasse celle des institutions humaines. Les prêtres officiants, gardiens du lieu, incarnent la parole du sacré et servent d’intermédiaires entre les plaignants et les puissances spirituelles. Selon Garba Issoufou (2011), dans les systèmes nigériens de légitimité, la parole religieuse possède un pouvoir performatif : elle ne se contente pas d’énoncer la norme, elle la crée en la rattachant à un ordre supérieur. Ainsi, la Tunguma ne se limite pas à arbitrer les conflits ; elle garantit la cohésion morale et la stabilité institutionnelle de la communauté, en articulant justice, foi et ordre social. De telles instances « symboliques », comme le souligne Tardits Claude (1990, p. 41), visent à compléter, voire à corriger, la justice des hommes par celle du sacré, illustrant la complémentarité entre régulation spirituelle et justice coutumière dans les sociétés sahéliennes.

Souveraineté, rites de légitimation et transformations coloniales

12La Tunguma joue également un rôle déterminant dans la légitimation du pouvoir souverain. Les cérémonies d’intronisation des Sarkinan Arewa, par exemple, comportent un serment d’allégeance prononcé devant la pierre sacrée, acte fondateur par lequel le souverain lie son autorité au peuple, aux ancêtres et aux divinités tutélaires. Ce rituel d’initiation marque la reconnaissance du pouvoir comme mission spirituelle autant que politique, conférant au chef une double responsabilité : gouverner les hommes et préserver l’équilibre entre le monde visible et invisible. Les témoignages recueillis à Lugu et à Dogon Doutchi respectivement par Boubé Gado (1986) et Mertens Hugo (2002) confirment cette articulation entre autorité temporelle et sacralité du pouvoir. L’ordre colonial, en revanche, a profondément perturbé ce système de légitimation. Les administrateurs coloniaux, soucieux de rationaliser les structures locales, ont relégué les pratiques rituelles à la sphère du « folklore », vidant de leur substance les institutions spirituelles qui fondaient la souveraineté indigène. La Tunguma a alors perdu sa centralité dans la gouvernance locale, sans pour autant disparaître de l’imaginaire collectif. Sa mémoire a continué de vivre dans la conscience communautaire. Jusque dans les années 2000, certains litiges y étaient encore symboliquement arbitrés, signe d’une remarquable résilience du sacré face aux mutations modernes. Ainsi, les institutions traditionnelles de l’espace nigérien ont survécu non par opposition frontale à la domination coloniale, mais en réinventant leurs modes de légitimation symbolique. L’exemple de la Tunguma de l’Arewa illustre avec éloquence cette capacité d’adaptation ; il montre comment le pouvoir africain, enraciné dans le sacré, a su intégrer les transformations historiques tout en préservant les fondements spirituels de son autorité.

Mémoire, disparition et patrimonialisation du sacré

La disparition de la Tunguma, pierre sacrée emblématique de l’Arewa, ne se réduit pas à la perte d’un simple objet rituel ; elle traduit une mutation profonde du rapport au sacré, à la mémoire et à l’identité collective. Autrefois centre de vérité, de justice et de légitimation du pouvoir, la Tunguma demeure aujourd’hui inscrite dans la conscience des communautés locales comme un repère symbolique fondateur. Si son effacement matériel résulte en grande partie des bouleversements induits par la colonisation, l’islamisation et la modernisation politique, sa présence immatérielle continue de se manifester à travers la mémoire orale, les récits initiatiques et certaines pratiques culturelles résiduelles. Cette dynamique de disparition et de survivance témoigne d’une reconfiguration du sacré dans un contexte de transformations historiques. Elle interroge les processus de désacralisation progressive des anciens lieux de pouvoir spirituel, mais aussi leur possible reconversion patrimoniale à l’époque contemporaine. Dans un moment où les sociétés sahéliennes s’efforcent de réhabiliter les composantes immatérielles de leur héritage culturel, la Tunguma apparaît comme un symbole fort : celui du passage d’un espace de souveraineté rituelle à un espace de mémoire, à la fois objet de recherche, de transmission et de revalorisation identitaire.

La destruction de la Tunguma : entre rupture symbolique et reconfiguration du sacré

En 2017, un habitant d’un village situé à quelques kilomètres de Lugu revendique la destruction de la Tunguma à l’aide d’une barre de fer. En moins de quarante-huit heures, la nouvelle se propagea dans toute la région, suscitant une vive émotion au sein des communautés locales. Apres trois ans et face à cet acte perçu comme une profanation, les autorités judiciaires ont ouvert une procédure. Le mis en cause, poursuivi pour « destruction de biens culturels et religieux » est interpellé puis placé en détention à la maison d’arrêt de Dogondoutchi en mai 2020. Après six mois de détention préventive, il bénéficia d’une liberté provisoire en octobre 2020. Devant les juridictions, il reconnait les faits, tout en cherchant à les justifier par une motivation morale et spirituelle. Selon ses déclarations, il aurait agi sur instruction d’un génie qui lui aurait confié la mission de mettre fin à un rituel devenu, à ses yeux, corrompu et dévoyé. Il affirme aussi partager une opinion répandue parmi une partie des habitants de Lugu, selon laquelle le processus rituel aurait progressivement perdu son intégrité, notamment à travers la multiplication de « faux jugements » et d’actes de corruption2.

Image 3 : Images présentées comme des débris de la Tunguma

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réseaux sociaux en 2017

13Pour la communauté azna de l’Arewa plus particulièrement celle de Lugu, cette destruction matérielle n’équivaut pas à la disparition de l’entité spirituelle. Les images présentées comme des débris de la pierre sacrée qui ont circulé sur les réseaux sociaux en 2017 ne représentent pas la véritable Tunguma. La pierre n’est qu’un support symbolique, un médium temporaire qui permet à l’esprit de se manifester lors des consultations. Dans cette perspective, l’esprit de la Tunguma ne saurait être détruit par la simple désintégration de son réceptacle matériel3. De l’avis de certains prêtres et initiés azna de l’Arewa, la Tunguma aurait quitté Lugu pour rejoindre les autres esprits du cycle des quatre pierres du Daura dont elle constituait la dernière représentante encore active. Cette interprétation spirituelle de la disparition de la Tunguma trouve un écho particulier dans le décès, survenu peu après les faits, de Makera, l’officiant principal chargé des consultations de la Tunguma. Cet événement a été perçu comme la confirmation du départ de l’esprit la pierre sacrée. Dans la mémoire collective des Azna de l’Arewa, cet épisode a pris la valeur d’un signe de rupture ; car pour certains, la Tunguma a volontairement choisi de se retirer afin de ne pas cautionner les dérives humaines liées à la mauvaise gestion du rituel. Le grand âge des figures tutélaires du culte a, en effet, favorisé des comportements opportunistes, marquant un affaiblissement de l’éthique rituelle. Pour d’autres, au contraire, la disparition de la Tunguma traduit la transition vers un nouvel ordre symbolique, celui d’un État moderne disposant de sa propre justice institutionnelle.

14Ainsi, la disparition matérielle de la Tunguma n’a pas effacé sa présence symbolique dans la conscience collective des populations de l’Arewa. Dans la plupart des communautés de la région, la pierre sacrée demeure inscrite au cœur de la mémoire orale et des récits de légitimation. Les anciens, les prêtres doyens et les griots continuent d’évoquer les temps où la pierre « parlait », c’est-à-dire révélait la vérité par le truchement des serments, des signes et des épreuves rituelles. Cette mémoire rituelle, transmise de génération en génération, assure la continuité d’une tradition qui, bien qu’ayant perdu son ancrage matériel, conserve une forte portée normative et morale. Comme le souligne Vansina Jan (1985), dans les sociétés africaines, la mémoire orale ne se réduit pas à la conservation du passé ; elle constitue un véritable instrument de régulation du présent, en maintenant la cohérence symbolique et la légitimité des institutions sociales. De ce point de vue, la Tunguma reste un repère fondamental de justice et d’équilibre moral, une référence constante dans les discours communautaires portant sur la vérité, la loyauté et la responsabilité collective. Les récits recueillis à Lugu et dans d’autres localités de l’Arewa évoquent encore les serments prononcés sur la pierre comme des moments de révélation où « l’ordre du monde » se manifestait par le sacré. Cette persistance du souvenir rituel illustre parfaitement ce que Connerton Paul (1989) désigne sous le nom de « pratiques de la mémoire » ; des dispositifs culturels et symboliques par lesquels les sociétés réactualisent les fondements de leur identité, même lorsque leurs supports matériels ont disparu. Ainsi, à travers la Tunguma, se perpétue une mémoire vivante du sacré, où l’absence physique de l’objet n’implique nullement la disparition de sa fonction symbolique. Elle continue d’habiter la parole, les gestes et les représentations collectives, révélant la profonde résilience du sacré dans la culture de l’Arewa.

Désacralisation et mutations du rapport au pouvoir

15L’érosion du rôle institutionnel de la Tunguma s’inscrit dans un processus plus vaste de désacralisation du politique observé dans les sociétés sahéliennes contemporaines. Sous l’effet conjugué de l’islamisation progressive, de la colonisation et de la modernisation de la société nigérienne, les anciens lieux d’autorité spirituelle ont été progressivement marginalisés et requalifiés en simples vestiges culturels. La justice coutumière, autrefois fondée sur le serment rituel et la médiation symbolique, a cédé la place aux tribunaux étatiques et aux procédures administratives, perçues comme plus rationnelles mais souvent moins enracinées dans les valeurs locales. Cependant, cette évolution ne saurait être comprise comme un effacement pur et simple du sacré. Elle traduit plutôt une recomposition du rapport entre pouvoir, légitimité et spiritualité. La modernité politique africaine, comme le souligne Olivier de Sardan (1995), s’est construite dans une tension constante entre la légitimité rationnelle-bureaucratique héritée de l’État colonial et la légitimité traditionnelle, profondément ancrée dans les imaginaires collectifs. Dans cette perspective, la disparition institutionnelle de la Tunguma marque moins une rupture qu’un déplacement du sacré. Celui-ci, désormais intériorisé, continue de s’exprimer à travers les cultes des ancêtres, les rites communautaires ou les symboliques locales du pouvoir. Ce processus illustre également la résilience des structures coutumières face à la standardisation des modèles juridiques importés. Mahaman Tidjani (2001) pense que la société nigérienne n’a pas simplement subi la rationalisation coloniale et postcoloniale ; elle l’a intégrée de manière sélective, recomposant en permanence ses propres formes de normativité. Ainsi, la Tunguma, même dépouillée de sa fonction rituelle première, demeure au cœur d’une mémoire politique et spirituelle qui continue de donner sens à l’ordre social et à l’autorité dans l’Arewa contemporain.

De la disparition à la patrimonialisation : enjeux identitaires et symboliques

16Aujourd’hui, la Tunguma connaît une réémergence symbolique dans les discours contemporains sur le patrimoine culturel et spirituel du Niger. Dans un contexte de redécouverte des traditions locales, soutenu à la fois par les institutions culturelles, les chercheurs et certaines politiques publiques, la pierre sacrée est réinscrite dans une mémoire patrimoniale où le sacré devient objet d’étude, de transmission et parfois de mise en tourisme . Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de revalorisation des héritages spirituels africains, où la sauvegarde du passé s’accompagne d’une volonté de redonner sens à des symboles longtemps marginalisés. Toutefois, cette patrimonialisation du sacré pose un paradoxe fondamental : en cherchant à préserver les traces du sacré, elle risque d’en altérer la substance spirituelle, en la traduisant dans le langage institutionnel du patrimoine matériel. Le processus de patrimonialisation, comme l’ont magistralement montré Pierre Nora (1984) et Françoise Choay (1992), est souvent le symptôme d’une perte du lien vivant avec le passé. Il fige la mémoire au moment même où celle-ci cesse d’être vécue. Dans le cas de la Tunguma, cette tension entre mémoire vivante et mémoire institutionnelle invite à interroger la manière dont les sociétés africaines réinventent leurs symboles fondateurs face aux transformations religieuses et politiques. La redécouverte de la pierre sacrée s’inscrit ainsi dans une double dynamique. Elle est d’abord identitaire, parce qu’elle participe à la réaffirmation d’une histoire et d’une spiritualité propres à l’Arewa, fondées sur des valeurs de vérité, de justice et d’équilibre cosmique. Elle est ensuite épistémologique, car elle pousse les sciences humaines à repenser la relation entre le sacré, la mémoire et la modernité. La patrimonialisation du sacré ne consiste pas simplement à conserver un vestige ; elle vise à réactiver un sens, à redonner voix à une cosmologie qui, bien que transformée, continue de structurer les imaginaires et les valeurs sociales contemporaines (Françoise, 1992). En définitive, l’étude de la mémoire, de la disparition et de la patrimonialisation de la Tunguma met en lumière les mutations profondes du rapport au sacré dans l’Arewa. Elle montre comment un objet matériel, porteur d’une puissance symbolique, peut survivre par la mémoire, se métamorphoser sous l’effet des changements religieux et politiques, puis renaître sous la forme d’un patrimoine partagé. Ce processus illustre la résilience du sacré dans les sociétés africaines, où les symboles, loin de disparaître, se déplacent, se traduisent et se réinventent dans de nouveaux cadres de signification.

Conclusion

17En conclusion, l’étude de la Tunguma met en lumière, de manière à la fois historique et symbolique, les interrelations profondes entre le sacré, la justice et le pouvoir dans l’Arewa précolonial. Loin d’être un simple artefact cultuel, la pierre sacrée apparaît comme un dispositif socio-cosmologique à travers lequel s’expriment la cohésion communautaire, la régulation des rapports sociaux et la légitimation de l’autorité politique. Elle matérialise cette alliance entre le visible et l’invisible qui fonde la souveraineté traditionnelle et garantit la stabilité morale du corps social. La disparition matérielle de la Tunguma traduit une désinstitutionalisation progressive du sacré, conséquence des bouleversements politiques, religieux et sociaux induits par la colonisation, l’islamisation et la modernisation de la société. Cependant, cette disparition ne signifie pas rupture ; la mémoire vivante de la pierre, entretenue par les griots, les prêtres coutumiers et les récits communautaires, continue d’habiter l’imaginaire collectif. Par cette transmission orale et symbolique, la Tunguma demeure un lieu de convergence entre le passé et le présent, un repère de continuité identitaire au sein d’une société en mutation.

18Sur le plan scientifique, cette recherche contribue à réhabiliter un pan méconnu de l’histoire culturelle et politique du Niger, en restituant à la Tunguma son rôle central dans la construction du pouvoir et de la mémoire collective de l’Arewa. Elle invite à repenser les fondements spirituels du politique dans les sociétés africaines, souvent éclipsés par les lectures institutionnelles ou coloniales du pouvoir. Sur le plan patrimonial et social, l’étude interroge le défi contemporain de la patrimonialisation du sacré ; comment préserver un héritage spirituel sans en figer la vitalité ni trahir sa signification profonde ? À cet égard, elle plaide pour une approche renouvelée du patrimoine africain, qui prenne en compte non seulement la matérialité des objets, mais aussi la dimension immatérielle, identitaire et symbolique qui les anime. Ainsi, la Tunguma apparaît non comme une relique du passé, mais comme un témoignage vivant de la résilience culturelle des sociétés de l’Arewa. Elle illustre la capacité des communautés à préserver, transmettre et réinventer leur héritage spirituel, en conciliant mémoire et modernité, tradition et transformation.

Bibliographie

Sources

Les sources orales

Les documents d’archive

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Notes

1 Le terme Tunguma provient du lexique hausa et désigne l’action de soulever ou de transporter un objet avec peine, en raison du poids de la charge, manifestement supérieur à l’effort que l’on peut fournir. Cette connotation d’effort extrême et de contrainte physique confère au mot une portée symbolique particulière.
Dans cette perspective, l’appellation Tunguma pourrait avoir été attribuée à la pierre sacrée en référence à la manière laborieuse dont elle fut soulevée et transportée par les compagnons de la première Sarauniya lors de leur installation à Kufan Lugu.

2 Informations recueillies en 2017 par les animateur de l’ONG Tarbiya tatali, cf. https://www.tarbiyya-tatali.org/?-Memoire-de-l-Arewa-

3 Malam Asko, marabout, Entretien individuel, Doutchi, le 17 mars 2022.

Pour citer ce document

Hassimou ALAKARBO, «Tunguma, la pierre sacrée de l’Arewa : approche historique d’un symbole de justice et de pouvoir traditionnel», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 19/01/2026, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=853.

Quelques mots à propos de :  Hassimou ALAKARBO

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