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N°42-Dec 2025

Nomansou Serge BAH, Moussa KONE et Siaky Motihé KAMARA

Niveau d'instruction, perceptions et adoption des mécanismes de certification foncière dans les communautés rurales de Gonaté (Département de Daloa)

Article

Résumé

Après l’adoption de la loi N¨98-750 du domaine foncier rural en 1998, les pouvoirs publics en Côte d’Ivoire ont été confrontés à de multiples conflits fonciers ruraux. Ces derniers sont dus en partie à la méconnaissance des procédures de certification foncière. Cette recherche explore l’impact du niveau d’instruction sur la perception et l’adoption des mécanismes de certification foncière dans les communautés rurales du département de Daloa en Côte d'Ivoire. L'étude vise à analyser le niveau d'éducation des acteurs locaux, leurs perceptions et les mécanismes de certification foncière rurale à Daloa. Elle s’appuie sur une approche qualitative mobilisant les techniques telles que la recherche documentaire et les entretiens individuels. Les résultats indiquent que le niveau d'instruction a un impact significatif sur la compréhension des enjeux fonciers et sur la volonté d'adopter des mécanismes de certification. De plus, les perceptions des individus concernant la fiabilité et l'efficacité de ces systèmes sont mitigées et concourent à constituer des leviers de méfiance quant à leur adoption.

Abstract

After the adoption of Law No. 98-750 on rural land in 1998, the authorities in Côte d’Ivoire were faced with multiple rural land conflicts. These conflicts are partly due to a lack of awareness of land certification procedures. This research explores the impact of education level on the perception and adoption of land certification mechanisms in the rural communities of the Daloa department in Côte d'Ivoire. The study aims to analyze the education level of local actors, their perceptions, and the rural land certification mechanisms in Daloa. It relies on a qualitative approach using techniques such as documentary research and individual interviews. The results indicate that the level of education has a significant impact on understanding land-related issues and on the willingness to adopt certification mechanisms. Moreover, individuals perceptions of the reliability and effectiveness of these systems are mixed and contribute to creating factors of distrust regarding their adoption.

Texte intégral

pp.141-156

Introduction

1La question du foncier rural est un enjeu majeur en Côte d’Ivoire, pays où l’agriculture constitue le principal moteur de l’économie. Cependant, la sécurisation des terres agricoles reste un défi important en raison des conflits fonciers récurrents, liés à la cohabitation entre systèmes de tenure traditionnelle et légale.

2Pour répondre à ces défis, le gouvernement ivoirien a mis en place un cadre juridique visant à réguler l’accès et la propriété des terres rurales, notamment avec la loi n°98-750 du 23 décembre 1998 relative au domaine foncier rural. Cette loi encadre la gestion, la propriété et la transmission des terres rurales. Dans ce sens, elle induit non seulement la pacification du domaine foncier rural, mais aussi, elle garantit une reconnaissance légale des terres détenues par les populations rurales (Colin, 2013). Cette reconnaissance ne sera légale que par le procédé de la certification foncière qui vise à reconnaître officiellement les droits d’un individu ou d’une communauté sur une parcelle de terre. Celle-ci se distingue du titre foncier, qui confère un droit de propriété définitif, en ce qu’elle constitue une reconnaissance administrative et légale du droit d’usage ou de propriété foncière.

3Malgré les campagnes de sensibilisation et les efforts développés par les autorités compétentes, ainsi que l'appui financier des partenaires techniques de la Côte-d’Ivoire, les résultats obtenus en termes d’établissement de certificats fonciers (CF) sont très faibles au regard des enjeux. En août 2017, le nombre de CF établis était de 3 986 pour une superficie cumulée de 118 465,9 hectares, soit environ 0,5 % de l’objectif de 23 millions d’hectares de terres rurales (Kouamé, 2018).

4Il est notoire que malgré la mise en place de ces dispositifs, le taux d’adoption de la certification foncière demeure faible, en particulier dans les zones rurales. La certification foncière en elle-même étant un mécanisme juridique, elle obéit à un processus parfois complexe demandant tout de même un minimum de connaissance. Ces dits mécanismes de certification foncière, introduits pour sécuriser les droits sur la terre, nécessitent alors une compréhension des procédures administratives et juridiques. Des études antérieures ont montré que le niveau d'éducation joue un rôle crucial dans la compréhension et l'adoption des politiques publiques. L’adoption donc des mécanismes de certification foncière dépend de plusieurs facteurs, notamment le niveau d’instruction des acteurs ruraux, leurs perceptions des avantages et des limites de cette procédure, ainsi que les coûts et complexités administratives associés (Chauveau, 2000). Effectivement, les travaux de Chauveau (2000, 2006) sur le foncier en Côte d’Ivoire montrent que les populations rurales ayant un faible niveau d’instruction n’ont pas une compréhension claire des enjeux de la certification foncière, ce qui ralentit son adoption.

5Dans le département de Daloa, situé dans le centre-ouest de la Côte d'Ivoire, les conflits fonciers sont fréquents en raison de la pression démographique et de la coexistence de plusieurs systèmes de tenure foncière (Zongo et al., 2019). L’éducation des propriétaires fonciers et exploitants agricoles joue un rôle crucial dans leur compréhension et leur appropriation des réformes foncières (Lavigne Delville, 2003). Pourtant, malgré l’existence du cadre juridique instauré par la loi de 1998 sur le foncier rural, de nombreuses terres restent non immatriculées et les certificats fonciers ne sont pas systématiquement demandés (Chauveau, 2016). Cela pourrait être mis au compte de la méconnaissance des procédures administratives par les populations rurales.

6Cette étude vise à analyser la façon dont le niveau d’instruction des populations rurales du département de Daloa influence leurs perceptions et leur adoption des mécanismes de certification foncière. Spécifiquement, il s’agit d’évaluer le niveau d’instruction des propriétaires fonciers et exploitants agricoles, identifier les perceptions et représentations sociales de la certification foncière et analyser les facteurs qui facilitent ou freinent l’adoption des mécanismes de certification.

Matériels et méthode

7L’étude se déroule dans le département de Daloa, précisément à Gonaté, une zone agricole clé en Côte d’Ivoire. Elle est caractérisée par une diversité ethnique et une forte activité agricole (cacao, café, hévéa). Cette recherche adopte une approche qualitative qui consiste à recueillir et analyser des données non numériques afin d’explorer la façon dont les individus interprètent leur réalité et donnent du sens à leurs pratiques, croyances et comportements. Dans cette étude, elle vise à pour comprendre l’influence du niveau d’instruction sur la perception et l’adoption des mécanismes de certification foncière.

8La population cible regroupe les autorités coutumières, les propriétaires fonciers en milieu rural, les exploitants agricoles ainsi que les autorités administratives.

9Le chef central de Gonaté a été interrogé. Il est habileté à s’exprimer sur l’état de la certification foncière étant donné qu’il est le garant moral des terres. La sélection des propriétaires fonciers ruraux s’appuie sur le comité chargé du foncier. Ce dernier est à même d’authentifier les propriétaires terriens. Les exploitants agricoles sont composés des individus qui détiennent et exploitent des terres. Les autorités administratives sont le sous-préfet et le responsable de l’agence du foncier rural de Daloa. Leur choix obéit au fait qu’ils sont chargés de réguler les procédures de certifications foncières. À l’aide de l’échantillonnage par choix raisonné, l’échantillon est constitué de 17 enquêtés :

  • Le chef du village

  • 10 propriétaires terriens

  • 4 membres du comité villageois de gouvernance du foncier rural

  • Le Sous-préfet de Gonaté

  • Le responsable de l’Agence du Foncier Rural

10Comme techniques de collecte de données, l’étude a mobilisé la recherche documentaire et les entretiens individuels avec respectivement comme outils de collecte de données la grille de lecture et le guide d’entretien.

11L’analyse thématique a permis d’identifier des discours et représentations sociales à partir des entretiens qualitatifs.

12L’approche des capabilités d’Amartya Sen (1999) met en avant l’idée que le développement ne repose pas seulement sur les infrastructures, mais aussi sur la capacité des individus à exercer leurs droits. Dans le cadre de cette étude, l’accès à l’information, l’éducation déterminent la capacité des populations rurales à revendiquer et sécuriser leurs droits fonciers.

Résultats

Niveau d’instruction et accès à l’information foncière

13Le niveau d’instruction est étroitement lié l’accès à l’information. La plupart des enquêtés ont révélé l’impact du niveau d’instruction sur leur compréhension des procédures foncières. Ce qui créé une inégalité dans l’accès aux informations relatives aux procédures de certification foncières.

Impact du niveau d’instruction sur la compréhension des procédures foncières

14La plupart des enquêtés ont affirmé ne pas être instruits et avoir une compréhension très limitée du foncier rural. Ils s’attachent au droit coutumier qui fait d’eux les détenteurs exclusifs des terres.

15Un propriétaire terrien dit : « J’ai hérité mes terres de mes parents et tout le monde le sait ». Il renchérit : « Je ne sais pas lire les papiers qu’on me donne pour mon terrain, alors je fais confiance à ce qu’on me dit. » (Propriétaire terrien, B. M.)

16Un autre qui est un exploitant agricole avoue : « Ceux qui ont étudié savent comment remplir les formulaires et où aller, mais moi, je suis perdu ». (K. B)

17Le niveau d’instruction influence directement la capacité des individus à comprendre et naviguer dans les procédures administratives liées au foncier.

18Le représentant du Sous-préfet le confirme en disant : « Malgré les sensibilisations, jusqu’à présent, les gens ignorent tout de la procédure de certification foncière ».

19Une faible alphabétisation limite donc l’accès aux documents officiels et représente un frein à l’adhésion des procédures de certification foncière.

Inégalités d’accès à l’information foncière selon le niveau d’éducation

20Les sources d’information sur la certification foncière varient en ceci que les plus instruits obtiennent leurs informations à travers les médias, les formations et les agents administratifs. Tandis que les moins instruits dépendent principalement des chefs coutumiers, des proches ou des expériences de la communauté.

21Une exploitante agricole avoue sans équivoque : « Ceux qui ont étudié savent où trouver les informations. Ici, nous devons toujours passer par des intermédiaires qui nous demandent de l’argent ».

22L’analphabétisme freine l’accès aux documents administratifs et rend les populations vulnérables aux intermédiaires. En plus, la question du faible niveau d’instruction des populations rurales entraîne leur dépendance d’intermédiaires ou de personnes instruites.

23Un propriétaire terrien affirme : « Je ne sais pas lire, alors ces papiers de l’État, c’est compliqué pour moi. Je dois demander à mon fils de m’expliquer ».

24A l’analyse, se confier à un intermédiaire peut être compromettant dans le cas où cette personne elle-même est limitée ou joue pour ses intérêts personnels.

25Le chef central de Gonaté dit que la majorité de sa population est analphabète et donc ne sachant ni lire ni écrire. Ses propos le prouvent en ces termes : « les textes sur le foncier sont en français compliqué, alors que nous parlons surtout notre langue locale ».

26En clair, les personnes ayant un faible niveau d’instruction ont plus de difficultés à obtenir des informations fiables sur la propriété foncière. L’accès à ces informations dépend souvent de la capacité à comprendre des documents administratifs souvent complexes.

27Par contre, les personnes ayant un niveau d’instruction plus élevé sont plus enclines à entamer les démarches de certification et à en percevoir l’intérêt.

28Un des propriétaires terriens le confirme en disant : « J’ai étudié jusqu’au lycée, je sais que ce papier peut m’aider à prouver que la terre m’appartient ».

Ces propos sont corroborés par une exploitante agricole qui précise : « Ceux qui ont étudié font les démarches rapidement. Nous, on hésite parce qu’on ne sait pas trop comment ça marche ».
Perceptions de la certification foncière

29La certification foncière est perçue différemment selon les catégories sociales et les niveaux d’information. Certains la voient comme une formalité inutile ou un moyen de l’État de contrôler les terres. Tandis que d’autres la considèrent comme une protection légale.

Certification foncière : objet de méfiance

30La plupart des enquêtés sont méfiants vis-à-vis de la certification foncière. Ils craignent de perdre leur terre au profit de l’État. Ces derniers évoquent la simple raison de la légitimité traditionnelle de leur droit de propriété. Un propriétaire terrien le dit sans ambages : « Nos ancêtres n’avaient pas besoin de certificats pour posséder leurs terres, pourquoi devrions-nous en avoir un aujourd’hui ? ». Ce dernier notifie en martelant : « Ça ressemble à une nouvelle taxe déguisée. À quoi bon payer pour un document alors que tout le monde sait que la terre est à moi ? ». A en croire cet enquêté, la question de la certification foncière est un prétexte pour l’Etat de les déposséder de leurs terres.

31Ils perçoivent la certification foncière comme une ingérence de l’État dans les terres coutumières. Certains pensent que cela va favoriser l’expropriation au profit de l’État et des investisseurs étrangers. D’autres stigmatisent les démarches d’administratives qui ont tendance à se substituer au rôle des chefs coutumiers entrainant la perte d’influence des traditions locales.

32Au fond, l’existence du droit coutumier est en vigueur dans le droit à la propriété dans la communauté rurale de Gonaté. Aussi, le manque d’information qui est bien souvent lié au niveau d’instruction est tributaire de leur perception de la certification foncière.

33Par ailleurs, le manque de transparence et la peur de perdre leurs terres les poussent à rejeter la certification foncière. Un des propriétaires terriens avoue : « Ici, les papiers ne garantissent rien. Celui qui a de l’argent peut toujours récupérer ton terrain ».

34La certification foncière est vue comme une imposition contre leur assentiment. Le chef du village relate à ce propos, les craintes de certains de ses sujets qui disent par exemple : « Avant, nos ancêtres n’avaient pas besoin de certificats. Pourquoi maintenant on nous force à en avoir un ? »

35Ce qui est avéré dans ces enquêtes est le fait que les chefs coutumiers ou les conseils de village ont plus d’autorité sur la gestion des terres que les documents administratifs.

36Un membre du comité villageois de gouvernance du foncier rural révèle : « chez nous, c’est le chef qui attribue les terres, pas un papier. »

37L’insistance sur l’autorité des chefs coutumiers dans la question foncière n’occulte pas l’importance de la certification foncière. Ils veulent être acteurs dans tout le processus. A preuve, le chef coutumier de Gonaté le dit : « L’administration ne respecte pas toujours les décisions des autorités traditionnelles, ce qui complique les choses. Ils doivent composer avec nous à toutes les étapes du processus y compris le coût du certificat ».

38Pour la plupart des enquêtés, le processus de la certification foncière doit se faire avec eux et pour eux.

39Certification foncière comme moyen sûr de propriété des terres

40La perception mitigée de la certification foncière est contrebalancée par ceux qui pensent l’utilité de l’obtention du certificat foncier. Pour ces derniers, ils s’adonnent à toutes les démarches administratives pourvu que leurs terres soient sécurisées.

41Un des membres du comité villageois de gouvernance du foncier rural atteste : « il est important aujourd’hui de faire les papiers de sa terre. Moi-même, j’ai commencé les courses »

42Un propriétaire terrien dit aussi : « Je préfère avoir un papier officiel, comme ça personne ne pourra contester mon terrain ». Par ailleurs, il témoigne que le certificat foncier limite les conflits fonciers à travers ces propos : « Avant, mes frères se disputaient la terre de mon père. Avec la certification, tout est clair maintenant ».

43Les avantages perçus de la certification foncière leur permettent de sécuriser la propriété, d’éviter les litiges familiaux et communautaires justifiant ainsi leur adhésion aux procédures de certification foncière.

44La majorité des enquêtés ayant opté de facto pour l’acquisition du certificat foncier se retrouve parmi les personnes instruites.

45Néanmoins, des obstacles sont évoqués par-dessus-tout.

Obstacles à la certification foncière : coûts, procédures et accessibilité

46La plupart des enquêtés ont révélé que le coût des démarches, la complexité administrative et le manque d’information freinent l’adoption de la certification foncière, notamment en milieu rural. Un des propriétaires terriens s’exclame par ces propos : « Je ne comprends pas pourquoi je dois payer autant pour un bout de papier. » Ces propos sont relayés par un autre en ces termes : « Ils disent que c’est gratuit, mais à chaque étape, il faut donner quelque chose aux fonctionnaires. » (Propriétaire terrien)

47Ici, les obstacles sont communs à toutes les couches sociales sans distinction de niveau d’instruction. Cependant, ils sont plus renforcés chez ceux dont le niveau d’instruction est faible. Il ressort que l’option d’acquisition du certificat foncier de manière quasi automatique concerne majoritairement les enquêtés instruits.

Discussion

48À travers les résultats obtenus à l’issue des enquêtes, la question de la certification foncière est intimement liée au niveau instruction des individus, à leurs perceptions culturelles et sociales, à la complexité administrative et accessibilité des procédures et à la connaissance des notions foncières.

Impact du niveau d’instruction sur l’adoption de la certification foncière

49Les enquêtes ont révélé un lien entre niveau d’instruction et procédures de certification foncière. L’adoption de ces procédures est pour la plupart du temps influencée par le niveau d’instruction de certains acteurs locaux détenteurs ou exploitants des terres. Ces résultats sont corroborés par l’étude de Banerjee & Duflo (2011). Ces auteurs expliquent que les individus peu instruits rencontrent des difficultés à comprendre les politiques publiques et à s’engager dans des démarches administratives complexes. Cette observation est confirmée également par Chauveau (2000, 2006). Cet auteur souligne que dans les communautés rurales ivoiriennes, le faible taux d’alphabétisation freine l’appropriation des outils de sécurisation foncière.

50Comme le montrent les travaux de Koné et Kouamé (2019), la majorité des paysans se repose encore sur les pratiques coutumières faute d'une maîtrise suffisante des procédures administratives modernes. Inades-Formation (2015) ajoute que, même lorsque des programmes de sensibilisation sont mis en place, ils ne sont pas toujours adaptés aux capacités de compréhension des populations locales.

51Ainsi, l’absence d’éducation formelle conduit à un déficit d’information sur les avantages et les exigences de la certification foncière, limitant son adoption.

Perceptions culturelles et sociales de la certification foncière

52Les perceptions des communautés rurales à l’égard de la certification foncière sont influencées par des croyances profondément ancrées dans les systèmes coutumiers Chauveau (2000) montre que les terres sont souvent perçues comme un héritage communautaire, géré par des chefs traditionnels selon des règles locales. Cette posture est tenue de mains de fer par des individus qui ont du mal à comprendre aisément les mécanismes d’adoption de la certification foncière.

53Cette perception se perçoit par cette assertion d’un notable de Gonaté : «les propriétaires terriens, c’est d’abord celui qui cède, maintenant celui à qui on n’a cédé qui veut être propriétaire terrien, il s’en va se faire établir un titre foncier. Voilà, lorsque vous avez ce titre foncier là, vous êtes propriétaire terrien, de façon légale.».

54Une façon de dissocier le légal du coutumier. Pour les populations autochtones de Gnaté, plus besoin de faire des documents légaux dans la mesure où les pouvoirs publics reconnaissent le droit coutumier. Pour dire que : « Foncière là, y’a le responsable, y’a le chef du village. Le chef du village, en tout cas quand y’a un problème, de forêt de terrain tout ça, il intervient, y’a le président du foncier avant que le sous-préfet intervienne, voilà sinon le chef est responsable ».

55Cette perception est renforcée par les observations de World Bank (2017), qui indique d’ailleurs que dans plusieurs régions ivoiriennes, y compris Gonaté, les paysans craignent que la formalisation du foncier par l’État ne conduise à une perte de contrôle local. Colin (2015) va plus loin en expliquant que la certification foncière est parfois perçue comme une tentative d’étatisation du foncier, ce qui suscite une méfiance envers l’administration.

56La formalisation des droits fonciers est souvent perçue comme un moyen pour certains groupes d’affirmer leur contrôle sur la terre au détriment d’autres. Cette dynamique rend la certification foncière politiquement et socialement sensible.

Complexité des procédures et nécessité d’intégration des notions foncières dans l’éducation formelle et non formelle

57Un autre facteur limitant l’adoption de la certification foncière est la complexité des démarches administratives. Kouamé (2017) explique que le coût des procédures, le manque d’accès aux bureaux d’enregistrement et la lenteur bureaucratique dissuadent de nombreux individus d’entreprendre la certification.

58Alerte Foncier (2022) révèle que dans plusieurs régions de Côte d’Ivoire, y compris Gonaté, l’accès aux services fonciers reste limité, obligeant les populations rurales à parcourir de longues distances pour déposer un dossier ou suivre une procédure. World Bank (2017) montre également que les coûts associés à la certification (frais administratifs, topographie, notaire) sont souvent jugés prohibitifs pour les ménages ruraux à faibles revenus.

59À cela s’ajoute le problème du manque de médiation et d’accompagnement. Inades-Formation (2015) recommande de renforcer la présence d’agents locaux de sensibilisation, qui pourraient aider les populations à comprendre et à compléter leurs dossiers de certification. Il y a urgence d’intégrer dans l’éducation formelle et non formelle les notions de certification foncière pour permettre aux individus d’avoir un minimum de connaissance en la matière.

60Ainsi donc, une approche efficace pour favoriser la sécurisation foncière en milieu rural serait d’intégrer l’éducation foncière dans les programmes scolaires et de formation professionnelle. Kouamé (2017) suggère la création de modules d’apprentissage sur les droits fonciers et les procédures administratives dès le secondaire. En complément, World Bank (2017) recommande la mise en place de formations ciblées pour les agriculteurs adultes, à travers des ateliers pratiques sur l’importance de la certification foncière et les moyens d’y accéder.

61Étant donné qu’un des obstacles majeurs à l’adoption de la certification foncière est l’accès limité à l’information et aux ressources nécessaires pour mener à bien la procédure, plusieurs études montrent que les ruraux manquent non seulement de connaissances sur les démarches à suivre, mais aussi de moyens financiers et logistiques pour finaliser le processus (Chauveau, 2000 ; Inades-Formation, 2015). A cet effet, pour améliorer l’accompagnement, Chauveau (2006) recommande la formation de parajuristes locaux pour assister les paysans dans leurs démarches administratives.

Conclusion

62Cette étude met en évidence plusieurs résultats importants. Elle montre que le niveau d’instruction influence fortement la compréhension et l’acceptation des procédures foncières. Les personnes les plus instruites ont davantage tendance à sécuriser leurs terres par des procédures légales. Cependant, les pratiques foncières coutumières restent majoritairement utilisées, car elles sont plus accessibles et socialement mieux acceptées.

63Par ailleurs, l’étude a montré que le manque d’accès à l’information, les coûts élevés des procédures et l’éloignement des services administratifs constituent des obstacles majeurs à l’adoption des mécanismes de certification foncière. Ces défis sont accentués par une sensibilisation insuffisante et un cadre institutionnel parfois rigide, qui ne prend pas toujours en compte les réalités locales.

64Cette recherche se distingue par une approche pluridimensionnelle, qui croise les aspects éducatifs, culturels et institutionnels dans l’analyse de l’adoption de la certification foncière. Elle renforce les connaissances sur la manière dont les populations rurales s’approprient ou rejettent les politiques publiques en fonction de leur contexte socio-économique.

65L’étude s’appuie sur la théorie des capabilités d’Amartya Sen (1999), qui permet d’analyser la certification foncière au-delà des contraintes structurelles et administratives. Sen définit les capabilités comme les opportunités réelles dont disposent les individus pour choisir et mener une vie qu’ils valorisent. Dans ce contexte, la faible adoption de la certification foncière ne résulte pas seulement d’un manque d’instruction ou de moyens économiques, mais aussi d’une privation de capabilités, c’est-à-dire du manque de liberté effective pour sécuriser légalement leurs terres.

66L’application de la théorie des capabilités d’Amartya Sen invite à aller au-delà des contraintes administratives en mettant l’accent sur la création d’opportunités réelles pour les populations rurales, notamment par le renforcement des infrastructures foncières, la réduction des coûts et la simplification des procédures. L’amélioration de la sécurisation foncière passera ainsi par une coopération entre les acteurs locaux, les institutions étatiques et les organisations de la société civile pour offrir aux communautés rurales les moyens réels d’accéder à un foncier sécurisé et reconnu légalement. Une telle démarche permettrait non seulement de garantir une plus grande stabilité foncière, mais aussi de contribuer au développement socio-économique durable des territoires ruraux en Côte d’Ivoire.

67Les individus peuvent avoir la connaissance et l’envie de certifier leurs terres, mais sans accès aux ressources nécessaires (services de proximité, information, soutien financier), leur capabilité de le faire reste limitée. Cette approche invite donc à ne pas seulement se focaliser sur la sensibilisation, mais aussi à réduire les inégalités d’accès aux opportunités foncières en facilitant l’accès aux institutions et en adaptant les politiques aux besoins réels des populations rurales.

Bibliographie

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CHAUVEAU Jean-Pierre, « Question foncière et construction nationale en Côte d’Ivoire », Politique Africaine, n°78, 2000, pp. 94-125.

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COLIN Jean-Philippe, « La sécurisation des transactions foncières en milieu rural africain », IRD Éditions, 2015, pp. 1-25.

GUEY Gbané Marius Éric, La protection de la propriété foncière rurale en Côte d’Ivoire, un défi pour la paix, Thèse de doctorat, Université Lumière – Lyon II, Lyon, 2023, 412 pages.

INADES-FORMATION, « La loi foncière rurale ivoirienne de 1998 à la croisée des chemins », Regards sur le foncier, n°4, 2015, pp. 1-12.

KONÉ Moussa et KOUAMÉ N’Guessan, « La question foncière en milieu rural ivoirien », ICIP Research, n°3, 2019, pp. 42-58.

KOUAMÉ Gilles, « La loi foncière rurale ivoirienne de 1998 à la croisée des chemins : vers un aménagement du cadre légal et des procédures ?», Regards sur le foncier, n°4, 2018, pp 1-20

KOUAMÉ Gilles, «Land Certification “Out of Order” in Northern Côte d’Ivoire: Unearthing Tensions and Conflicts», African Journal of Land Policy and Geospatial Sciences, vol. 1, n°1, 2017, pp. 1-15.

WORLD BANK, « Cadre d’analyse de la gouvernance foncière de la Côte d’Ivoire », World Bank Report, 2017, pp. 150.

ALERTE FONCIER, « Rapport final du projet Alerte-Foncier », Alerte Foncier Publications, 2022, pp 1-50.

Pour citer ce document

Nomansou Serge BAH, Moussa KONE et Siaky Motihé KAMARA, «Niveau d'instruction, perceptions et adoption des mécanismes de certification foncière dans les communautés rurales de Gonaté (Département de Daloa)», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 19/01/2026, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=847.

Quelques mots à propos de :  Nomansou Serge BAH

Maître-Assistant

Université Alassane OUATTARA-Bouaké

sergebah20@yahoo.fr

Quelques mots à propos de :  Moussa KONE

Maître de Conférences

Université Jean Lorougnon Guédé-Daloa

kmoussa2@yahoo.fr

Quelques mots à propos de :  Siaky Motihé KAMARA

Maître-Assistant

Université Jean Lorougnon Guédé-Daloa

siakym2016@gmail.com