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N°42-Dec 2025
De la crise des valeurs chez Alain Finkielkraut dans la Défaite de la pensée
Résumé
Cet article analyse La Défaite de la pensée (1987) d’Alain Finkielkraut en tant que diagnostic majeur de la crise culturelle contemporaine et de l’effacement progressif des valeurs humanistes. L’auteur dénonce la massification culturelle, le relativisme généralisé, l’emprise de la logique marchande et le triomphe de l’individualisme, qui contribuent à la marginalisation de la pensée critique. Finkielkraut met en lumière les conséquences de cette dégradation : nihilisme, perte du sens, rupture de la transmission intergénérationnelle et fragilisation des fondements démocratiques. Toutefois, l’ouvrage propose également des pistes de redressement fondées sur la réhabilitation de la pensée critique, la sauvegarde des humanités, la transmission des savoirs et la défense de valeurs universelles. Il appelle à un humanisme renouvelé, capable d’affronter la complexité du monde moderne sans céder aux dérives de la modernité
Abstract
This article examines Alain Finkielkraut’s The Defeat of Thought (1987) as a key diagnosis of the contemporary cultural crisis and the erosion of humanist values. Finkielkraut denounces cultural massification, widespread relativism, the dominance of market logic, and the rise of individualism, all of which undermine critical thinking. He highlights the resulting consequences: nihilism, loss of meaning, weakened intergenerational transmission, and a fragile democratic foundation. However, the author also proposes avenues for renewal through the rehabilitation of critical thought, the preservation of the humanities, the transmission of knowledge, and the defense of universal values. The book ultimately calls for a renewed humanism capable of confronting the complexity of modernity without surrendering to its excesses.
Table des matières
Texte intégral
pp.126-140
Introduction
1Publié en 1987, La Défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut constitue un diagnostic lucide et incisif sur l’état de la culture contemporaine et la crise des valeurs humanistes. Philosophe engagé et observateur critique de la modernité, Finkielkraut y dénonce l’érosion des idéaux universalistes qui ont façonné la pensée occidentale depuis la Renaissance, au profit d’un relativisme culturel et d’une massification de la culture qui menacent la capacité de l’homme à penser de manière critique. Loin d’un simple constat nostalgique d’un âge d’or révolu, l’ouvrage s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rôle de la culture dans la formation de l’esprit humain et la préservation des valeurs humanistes.
2Dans un monde marqué par la globalisation, la médiatisation excessive et le triomphe de la culture de masse comme le souligne Jürgen Habermas (1981), Finkielkraut observe que la pensée est de plus en plus reléguée au second plan. Selon lui, « la culture n’est plus un effort pour élever l’homme au-dessus de lui-même, mais un divertissement parmi tant d’autres » Alain Finkielkraut (1987, p. 20). Notre réflexion s’articule autour de la question suivante : comment les contre-valeurs, entendues comme des forces opposées à l’idéal humaniste, survivent-elles et se renforcent-elles dans un contexte où la pensée critique semble en déclin ?
3L’hypothèse principale de cet article est que La Défaite de la pensée met en lumière l’émergence des contre valeurs rendant ainsi fragile l’humanisme. Notre objectif est de montrer que la « défaite » n’est pas seulement celle de la culture érudite, mais celle de la pensée elle-même, remplacée par des formes d’indifférence intellectuelle et d’émotions superficielles.
4Pour explorer cette problématique, nous structurerons notre analyse en trois points. Nous commencerons par examiner la crise de la culture telle que diagnostiquée par Finkielkraut, en identifiant ses origines et ses manifestations. Ensuite, nous analyserons l’érosion des valeurs humanistes, en montrant comment le relativisme culturel et le nihilisme participent à l’effacement des repères universels. Enfin, nous réfléchirons à la survie des contre-valeurs humanistes, en soulignant les paradoxes de cette résistance et les pistes possibles pour une réhabilitation de la pensée critique.
La crise de la culture selon Finkielkraut : Origines et manifestations
5Dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut dresse un constat implacable sur l’état de la culture contemporaine, qu’il considère en pleine déliquescence. Pour lui, la culture, jadis perçue comme un vecteur d’émancipation intellectuelle et d’élévation spirituelle, « est désormais réduite à un simple produit de consommation soumis aux lois du marché », Albert Camus (1942, p.82). Cette transformation marque le début d’une véritable crise de la culture, caractérisée par la perte de repères intellectuels et la disparition progressive des idéaux humanistes. L’analyse de Finkielkraut s’articule autour de trois dimensions essentielles : la massification culturelle, le relativisme des valeurs et la marginalisation de la pensée critique.
L’essor de la massification culturelle et le rejet des élites intellectuelles
6Finkielkraut identifie la massification de la culture comme l’un des symptômes les plus visibles de sa crise. Il constate que l’accès généralisé à la culture, autrefois réservé à une élite intellectuelle, s’est démocratisé de manière exponentielle au XXe siècle. Si cette démocratisation pouvait apparaître comme un progrès, elle s’est accompagnée, selon lui, d’un appauvrissement de la qualité des contenus culturels. L’auteur affirme : « Ce n’est plus la culture qui est le vecteur de l’élévation de l’homme, mais l’homme qui devient le produit de la culture de masse », Alain Finkielkraut, (1987, p. 45).
7Dans cette logique, la culture n’est plus envisagée comme un processus de formation intellectuelle, mais comme une simple marchandise destinée à satisfaire des besoins immédiats de divertissement. Finkielkraut critique la logique mercantile qui transforme l’art, la littérature, et même la philosophie en produits consommables. Il observe que cette logique conduit à un nivellement par le bas, où la valeur d’une œuvre n’est plus mesurée à l’aune de sa profondeur intellectuelle, mais de son succès commercial.
8Ce phénomène s’accompagne d’un rejet des élites intellectuelles, perçues comme des figures d’autorité dépassées. L’auteur déplore la disparition de la figure de l’intellectuel engagé, héritée des Lumières, remplacée par des « experts médiatique » dont la légitimité repose davantage sur leur visibilité que sur la solidité de leur pensée. Finkielkraut dénonce ainsi la perte d’influence des penseurs critiques au profit d’une culture de l’opinion immédiate, illustrée par la prolifération des débats télévisés superficiels où la forme prime sur le fond.
9Il souligne également le paradoxe de cette évolution : bien que l’accès à la culture n’ait jamais été aussi large, la capacité à penser de manière critique s’est considérablement affaiblie. Il écrit à ce sujet : « Loin de libérer l’homme, la massification culturelle le condamne à l’errance intellectuelle, prisonnier d’un flot d’informations qu’il est incapable d’organiser en savoir » Alain Finkielkraut (1987, p. 53).
Le relativisme culturel comme symptôme de la défaite de la pensée
10Le second symptôme de la crise de la culture réside dans l’avènement du relativisme culturel, que Finkielkraut perçoit comme un facteur de déstabilisation des valeurs universelles. Selon lui, le relativisme est né de la volonté de reconnaître la diversité des cultures, ce qui, en soi, constitue une avancée. Toutefois, cette reconnaissance s’est transformée en un refus de toute hiérarchie des valeurs, considérant que toutes les cultures se valent et que toute tentative d’évaluation critique relève de l’ethnocentrisme. Finkielkraut dénonce ce qu’il appelle la « dérive du relativisme », qui conduit à l’effacement de l’universel au profit d’une célébration de la différence pour la différence. Il écrit : « L’universel est devenu suspect, car il est perçu comme une forme d’impérialisme intellectuel, au détriment de la diversité des identités culturelles » Alain Finkielkraut (1987, p. 62).
11Ce relativisme culturel a des conséquences profondes sur la pensée critique. En refusant d’établir des critères d’évaluation communs, la société contemporaine tend à considérer que toute opinion, quelle qu’elle soit, a la même valeur. Ce phénomène favorise l’émergence d’un scepticisme généralisé où la vérité elle-même est relativisée. Finkielkraut met en garde contre les dangers de cette posture : « Lorsque tout se vaut, plus rien ne vaut. La pensée s’épuise à vouloir tout comprendre sans jamais juger » Alain Finkielkraut (1987, p. 68).
12Pour illustrer son propos, l’auteur prend l’exemple des débats sur l’art contemporain, où l’absence de critères esthétiques partagés conduit à une confusion entre œuvres d’art authentiques et simples provocations médiatiques. Ce relativisme se retrouve également dans les sphères politiques et sociales, où la tolérance devient un prétexte pour éviter toute confrontation d’idées, favorisant ainsi un conformisme intellectuel déguisé en ouverture d’esprit.
La marginalisation de la pensée critique et le rejet des valeurs universelles
13Nous pouvons identifier la marginalisation de la pensée critique comme le point culminant de la crise de la culture. Il observe que la culture contemporaine valorise davantage l’émotion que la réflexion, le spectacle que l’analyse. Cette tendance est particulièrement visible dans les médias, où la rapidité de l’information empêche toute prise de recul nécessaire à une pensée élaborée. L’auteur affirme : « L’idée même de vérité est relativisée, dissoute dans un océan d’opinions subjectives où toutes les affirmations se valent » Alain Finkielkraut (1987, p. 78).
14Cette crise des valeurs universelles s’exprime par le rejet des grands récits humanistes qui ont structuré la pensée occidentale depuis la Renaissance. La culture, autrefois perçue comme un vecteur de transmission des savoirs fondamentaux et des idéaux de justice, de vérité et de liberté, est désormais fragmentée, éclatée en une multitude de discours sans cohérence globale. Finkielkraut voit dans cette fragmentation un signe de la « défaite de la pensée », incapable de proposer un horizon commun à l’humanité. Il conclut cette réflexion par une mise en garde : « Ce n’est pas la diversité des cultures qui menace l’humanisme, mais l’incapacité de la pensée contemporaine à reconnaître en l’homme un être universel, porteur d’une dignité qui transcende les différences » Alain Finkielkraut (1987, p. 85).
La survie des contre-valeurs humanistes : une critique de la modernité
15Dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut ne se contente pas de diagnostiquer la crise de la culture ; il en analyse les causes profondes et en identifie les conséquences sur l’héritage humaniste. Selon lui, la modernité, tout en se réclamant des idéaux des Lumières, a engendré des dynamiques qui menacent la survie même des valeurs humanistes. L’auteur dénonce ainsi l’inversion des valeurs, où les principes fondamentaux de l’humanisme la recherche de la vérité, la quête de la connaissance, le respect de la dignité humaine sont remplacés par des contre-valeurs dominées par le relativisme, le consumérisme et le nihilisme.
L’effacement de l’idéal humaniste face à la logique marchande
16L’une des critiques majeures de Finkielkraut concerne l’emprise de la logique marchande sur la culture. Il observe que l’humanisme qui visait à l’épanouissement de l’homme par la connaissance et la réflexion critique, est désormais subordonné aux impératifs économiques. A ce propos, Finkielkraut écrit : « L’économie de marché n’a pas seulement transformé les objets en marchandises ; elle a fait de la culture elle-même un produit soumis aux lois de l’offre et de la demande », Alain Finkielkraut (1987, p. 93).).
17Cette marchandisation de la culture se traduit par une valorisation du divertissement au détriment de la réflexion intellectuelle. Les industries culturelles privilégient des contenus faciles à consommer, rapides à produire et destinés à plaire au plus grand nombre, au détriment d’œuvres exigeantes sur le plan intellectuel. La culture devient ainsi un simple produit de consommation, perdant sa fonction première d’éducation et d’émancipation.
18Finkielkraut souligne que cette transformation a un impact direct sur la formation des esprits. Loin de stimuler la pensée critique, la culture contemporaine encourage la passivité et la superficialité. Conscient du danger que auquel l’humanité est exposée, Finkielkraut note : « L’homme contemporain n’est plus un citoyen éclairé, mais un consommateur distrait, pour qui la culture n’est qu’un loisir parmi d’autres », Alain Finkielkraut (1987, p. 101).
Le triomphe de l’individualisme et la crise du sens
19Un autre aspect central de la réflexion de Finkielkraut est la critique de l’individualisme contemporain. Selon lui, la modernité a placé l’individu au centre de toutes les préoccupations, au détriment des valeurs collectives et des idéaux universels. Ce culte de l’individu conduit à un repli sur soi, où la quête de sens est remplacée par la recherche du plaisir immédiat. Finkielkraut s’inquiète de cette évolution, qui fragilise le lien social et contribue à l’érosion des valeurs humanistes. Finkielkraut, soutient : « La modernité a confondu l’émancipation de l’individu avec la dissolution de toute appartenance, laissant l’homme face à lui-même, démuni de repères et de sens » Alain. Finkielkraut (1987, p. 115).
20Cette crise du sens se manifeste notamment par la perte de confiance dans les grandes idéologies, les religions et les récits collectifs qui structuraient autrefois la société. L’homme moderne, libéré des anciennes contraintes, se retrouve paradoxalement en quête de repères dans un monde où tout semble équivalent et interchangeable. Finkielkraut dénonce le paradoxe de cette situation : alors que la modernité promettait l’autonomie et la liberté de l’individu, elle aboutit à une forme de solitude existentielle, où l’individu est confronté à l’angoisse du vide et de l’absurde.
Le nihilisme contemporain : une conséquence de la défaite de la pensée
21Pour Finkielkraut, le nihilisme contemporain est l’ultime conséquence de la crise de la culture. Le nihilisme désigne ici la perte de foi dans les valeurs, la vérité et le sens de l’existence. Finkielkraut établit un lien direct entre la défaite de la pensée et l’avènement de cette mentalité nihiliste : « Lorsque la culture n’a plus d’autre fonction que de divertir, lorsque la pensée est réduite à une succession d’opinions sans profondeur, le nihilisme s’installe comme l’horizon indépassable de la modernité » Alain Finkielkraut (1987, p. 127).
22Le nihilisme contemporain se caractérise par un scepticisme généralisé vis-à-vis de toute forme de vérité objective. Dans un monde où tout est relatif, l’idée même de vérité devient suspecte, perçue comme une construction sociale ou un instrument de pouvoir. Cette attitude conduit à un relativisme moral où les distinctions entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, perdent leur pertinence. Finkielkraut voit dans ce relativisme extrême une menace pour la démocratie elle-même. En effet, une société démocratique repose sur des valeurs partagées et un socle commun de principes éthiques. Si ces fondements s’effondrent, la démocratie risque de se transformer en une simple gestion technique des intérêts particuliers, sans vision ni idéal commun. Il écrit à ce sujet : « La démocratie ne peut survivre sans un minimum de foi en des valeurs communes. Or, le nihilisme contemporain mine cette foi, rendant la société vulnérable à l’indifférence et au cynisme », Alain Finkielkraut (1987, p. 134).
De perte de la transmission intergénérationnelle des valeurs
23Un autre facteur clé de la survie des contre-valeurs humanistes est la rupture dans la transmission des savoirs et des valeurs entre les générations. Finkielkraut insiste sur le rôle fondamental de l’éducation dans la préservation des idéaux humanistes. Or, il observe que l’école elle-même n’échappe pas à la crise de la culture. Loin d’être un lieu de formation intellectuelle rigoureuse, elle devient souvent un espace où l’on privilégie la pédagogie ludique au détriment de l’exigence académique. Il s’inquiète de l’abandon des humanités classiques littérature, philosophie, histoire au profit de disciplines utilitaires. Ce glissement traduit, selon lui, un renoncement à la mission éducative fondamentale : transmettre un héritage culturel qui permette à l’individu de s’inscrire dans une histoire et de se construire en tant que citoyen éclairé. Finkielkraut déclare à ce sujet :« L’éducation n’est plus un héritage à transmettre, mais un simple accompagnement de l’enfant dans sa découverte de soi, au risque de le priver des repères nécessaires pour comprendre le monde » Alain Finkielkraut (1987, p. 142). Cette perte de la transmission intergénérationnelle fragilise la continuité des valeurs humanistes, qui ne peuvent survivre sans un effort constant de préservation et de réinterprétation à travers le temps.
Redéfinir les valeurs humanistes face à la crise de la culture contemporaine
24Dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut ne se limite pas à un diagnostic pessimiste de la crise culturelle contemporaine ; il esquisse également des pistes de réflexion pour une possible réhabilitation des valeurs humanistes. Conscient des défis posés par la modernité, il appelle à une redéfinition des idéaux humanistes à travers la réaffirmation de la pensée critique, la valorisation de la transmission des savoirs, et la défense des principes universels. Cette démarche vise à dépasser les contre-valeurs dominantes le relativisme, le consumérisme, et le nihilisme en redonnant à la culture son rôle émancipateur et structurant. Il s’agit là d’aller dans le sens de Ricoeur Paul qui considère que de la culture ou des valeurs culturelles comme moyen par lequel « l’hommes peut et doit s’approcher des autres non pas en se fondant, mais en s’intégrant » Ricoeur Paul, (1990, p. 89)
La réhabilitation de la pensée critique : un impératif pour l’humanisme
25Finkielkraut considère que le premier pas vers la survie des valeurs humanistes réside dans la réhabilitation de la pensée critique. Face à une société dominée par l’immédiateté de l’information et la superficialité des jugements, il plaide pour un retour à l’exigence intellectuelle. Il affirme :« La pensée critique n’est pas un luxe réservé à une élite ; elle est la condition même de la liberté humaine » Alain Finkielkraut (1987, p. 153). La pensée critique permet de résister à la standardisation des idées imposée par les médias de masse et à la manipulation des opinions par des discours simplificateurs. Elle encourage l’individu à interroger les évidences, à confronter les perspectives divergentes et à cultiver le doute méthodique, hérité de la tradition philosophique.
26Finkielkraut insiste sur le fait que l’esprit critique ne consiste pas seulement à rejeter les dogmes, mais aussi à s’engager dans un dialogue exigeant avec le savoir, les œuvres de l’esprit, et les héritages culturels. Il écrit : « Penser, c’est non seulement refuser les certitudes faciles, mais aussi accepter la complexité du réel et la pluralité des points de vue » Alain Finkielkraut (1987, p. 159). Dans cette perspective, la réhabilitation de la pensée critique passe par une réforme des pratiques éducatives. L’auteur plaide pour un enseignement qui privilégie la réflexion et l’analyse plutôt que la simple accumulation de connaissances factuelles. Il appelle à redonner toute sa place à la philosophie dans les programmes scolaires, non pas comme une discipline élitiste, mais comme un outil fondamental pour former des esprits libres et autonomes.
La transmission des savoirs : un enjeu fondamental pour l’avenir
27Finkielkraut souligne également l’importance de la transmission des savoirs comme condition essentielle à la préservation des valeurs humanistes. Il constate que la crise de la culture contemporaine s’accompagne d’une rupture générationnelle, où la tradition est perçue comme un fardeau plutôt que comme une richesse. Or, pour lui, la culture est avant tout un héritage à transmettre, non pas de manière figée, mais à travers un processus vivant de réinterprétation.
28Attaché au passé de l’humanité et au rôle qu’il peut jouer, Finkielkraut pense que « L’avenir de l’humanité ne peut être envisagé sans la mémoire de son passé. Transmettre, c’est reconnaître que nous sommes les héritiers d’une histoire, d’un patrimoine intellectuel et moral qui nous dépasse » Alain Finkielkraut (1987, p. 167). Il convient de le notifier, ce qui est défendu ici est une vision de l’éducation comme acte de transmission active, où l’enseignant n’est pas un simple facilitateur, mais un passeur de culture et donc des valeurs sociales. Cette conception s’oppose à la tendance contemporaine qui valorise l’apprentissage par l’expérience personnelle au détriment de l’acquisition des savoirs structurés. L’on peut critiquer ainsi l’idée selon laquelle chaque individu devrait « construire » sa propre vérité indépendamment des connaissances accumulées par les générations précédentes à l’image de ce que René Descartes soutenait dans le Discours de la méthode (1637) à travers le « cogito ergo sum ». Finkielkraut insiste sur la nécessité de préserver les humanités ? la littérature, la philosophie, l’histoire qui constituent des vecteurs essentiels de formation de l’esprit critique et de compréhension de la condition humaine car selon lui : « Loin d’être des disciplines archaïques, les humanités sont le cœur battant de la culture, car elles nous enseignent à penser par-delà notre époque et à dialoguer avec l’universel » Alain Finkielkraut (1987, p. 174).
La défense des valeurs universelles face au relativisme culturel
29Un autre point fondamental de la réflexion de Finkielkraut concerne la défense des valeurs universelles dans un monde dominé par le relativisme culturel. L’auteur refuse l’idée que l’universalisme soit une forme d’impérialisme intellectuel, comme le suggèrent certains courants de pensée postmodernes. Pour lui, l’universalisme ne nie pas la diversité des cultures, mais il repose sur la conviction qu’il existe des principes éthiques fondamentaux qui transcendent les particularismes culturels. Il affirme : « L’universel n’est pas l’ennemi de la diversité ; il est ce qui permet à des hommes de cultures différentes de se reconnaître dans une commune humanité » Alain Finkielkraut (1987, p. 182). Finkielkraut plaide ainsi pour un humanisme renouvelé, capable d’articuler l’attachement à la singularité des cultures et la reconnaissance des droits universels de l’homme.
30Il s’oppose à la vision cynique selon laquelle les valeurs telles que la liberté, l’égalité, la dignité ou la justice ne seraient que des constructions occidentales dépourvues de portée universelle. Dans un contexte marqué par le repli identitaire et la montée des extrémismes, il rappelle l’importance de ces valeurs comme fondements d’une coexistence pacifique et d’un dialogue entre les cultures. Finkielkraut alerte sur le risque d’effondrement en ces termes : « Face aux tentations du fanatisme et du relativisme, il est urgent de réaffirmer que certains principes la liberté de pensée, l’égalité des droits, la dignité de chaque être humain ne sont pas négociables » Alain Finkielkraut (1987, p. 189).
Vers un humanisme de la complexité : dépasser la crise de la modernité
31Pour Finkielkraut, la survie des valeurs humanistes ne passe pas par un retour nostalgique au passé, mais par l’invention d’un humanisme capable d’affronter la complexité du monde contemporain. Il s’agit de dépasser la crise de la modernité en repensant les fondements de la culture et de l’éducation, sans renoncer aux acquis des Lumières comme le souligne Arendt Hannah, dans La Crise de la culture en 1961. Arendt et Finkielkraut proposent un humanisme de la complexité, fondé sur la reconnaissance des tensions inhérentes à la condition humaine : entre l’universel et le particulier, la tradition et l’innovation, la raison et l’émotion pour faire face aux crises des valeurs. Cet humanisme ne prétend pas apporter des réponses définitives, mais il encourage une attitude de questionnement permanent face aux défis éthiques, politiques et culturels de notre époque qui tend vers un éclatement. L’on peut conclure avec Finkielkraut en ces termes : « L’humanisme ne consiste pas à croire en des vérités absolues, mais à maintenir vivant le désir de comprendre, le courage de penser et la volonté de dialoguer au-delà des frontières » Alain Finkielkraut (1987, p. 197). Cette vision invite à concevoir la culture non pas comme un patrimoine figé, mais comme un espace de débat et de réflexion critique, où la pensée reste en mouvement, fidèle à l’esprit des Lumières tout en étant attentive aux complexités du présent. Mieux, il convient de saisir l’être pour l’orienter sans se perdre dans le Néant qui menace les valeurs humaines, telle est la conception phénoménologique de Sartre quand il écrivait en 1943, L’Être et le Néant.
Conclusion
32Dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut dresse un constat sévère sur l’état de la culture contemporaine, qu’il perçoit comme le théâtre d’une crise profonde des valeurs humanistes. Cette crise se manifeste par la domination de la logique marchande, le triomphe du relativisme culturel, le repli individualiste et l’effacement des idéaux de la pensée critique. Finkielkraut dénonce la transformation de la culture en un simple produit de consommation et l’abandon de la transmission des savoirs fondamentaux, ce qui conduit à une perte de repères et à un affaiblissement du lien social.
33Cependant, l’auteur ne se contente pas d’un diagnostic pessimiste. Il appelle à une réhabilitation des principes fondateurs de l’humanisme, fondés sur la pensée critique, la transmission des savoirs, et la défense des valeurs universelles. Pour Finkielkraut, il est essentiel de restaurer la place de la culture comme espace de réflexion, de dialogue et d’émancipation. Loin d’être un simple héritage du passé, l’humanisme doit être conçu comme un projet vivant, capable de répondre aux défis de la modernité sans céder aux tentations du relativisme et du nihilisme. Face à la crise actuelle, La Défaite de la pensée demeure une œuvre d’une brûlante actualité. Elle nous invite à repenser notre rapport à la culture, à l’éducation et à la démocratie, en réaffirmant la nécessité de la pensée critique et de la quête de sens. Loin d’être un constat d’échec définitif, le livre de Finkielkraut est un appel à la vigilance intellectuelle, à la résistance face à la déshumanisation de la culture, et à la reconstruction d’un humanisme capable de donner à l’homme sa pleine dimension.
Bibliographie
FINKIELKRAUT Alain, 1987, La Défaite de la pensée. Paris : Gallimard, 168 pages
CAMUS Albert, 1942, Le Mythe de Sisyphe. Paris : Gallimard, 189 pages
ARENDT Hannah, 1961, La Crise de la culture. Paris : Gallimard, 380 pages
HABERMAS Jürgen, 1981, Théorie de l’agir communicationnel tome I. Paris : Fayard, 480 pages
SARTRE Jean-Paul, 1943, L’Être et le Néant. Paris : Gallimard, 476 pages
RICOEUR Paul, 1990, Soi-même comme un autre. Paris : Seuil, 214 pages
MORIN Edgar, 2005, La Méthode, 6. Éthique. Paris : Seuil, 240 pages
Descartes René, 1637, Discours de la méthode, Paris, Flammarion, 189 pages.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Abdourahamane KOIRANGA HAMA
Université Abdou Moumouni de Niamey
koirangahama@gmail.com