Mu Kara Sani
Description de votre site

N°42-Dec 2025

Abdourahamane KOIRANGA HAMA et Mahamadou Lawali GARBA OUMAROU

Perspective critique de l’oppression à la lumière de la servitude volontaire de la Boétie

Article

Résumé

La philosophie politique est d’un enjeu capital pour saisir la véritable nature des rapports de domination et les desseins poursuivis par l’Etat. Essentiellement, la mission assignée à toute politique, c’est l’épanouissement de la société, car si les hommes se sont associés pour former une société, ce n’est pas uniquement pour vivre, mais c’est pour vivre heureux.

Toutefois, dans le contexte actuel, l’ordre normal des choses s’inverse et désormais, à la lecture des crises qui secouent l’ordre politique des Etats, se trouvent à l’origine des formes d’oppression des catégories populaires par le pouvoir politique. C’est alors à partir d’une analyse critique des rapports de domination politique qu’il est possible d’appréhender et d’endiguer les mécanismes de toute forme d’oppression politique. Et c’est précisément à ce problème que répond le « Discours de la servitude volontaire » d’Etienne de La Boétie, un homme de lettres, français du 17è siècle et qui appartient au mouvement humaniste. La Boétie est principalement connue pour cet ouvrage célèbre qui s’intitule le « Discours de la servitude volontaire ». Ce texte est écrit aux environs de 1646 et publié 30 ans plus tard. Cet ouvrage est un court réquisitoire adressé à l’encontre de toute oppression dans les rapports de domination politique.

Alors que les régimes démocratiques sombrent aujourd’hui dans la dérive autoritaire, comment ne pas revisiter cette analyse de La Boétie pour comprendre mieux les rapports de domination politique afin de changer ce qui semble être le mal-être ? C’est dans ce sens que s’inscrit notre analyse à propos du Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Abstract

Political philosophy is of capital importance in order to grasp the true nature of the relations of domination and the designs pursued by the state. Essentially, the mission assigned to all politics is the flourishing of society, because if men have come together to form a society, it is not only to live, but to live happily.

However, in the current context, the normal order of things is reversed and now, when we read the crises that shake the political order of states, we find at the origin forms of oppression of the popular categories by the political power. It is then from a critical analysis of the relations of political domination that it is possible to understand and contain the mechanisms of all forms of political oppression. And it is precisely to this problem that the "Discourse on Voluntary Servitude" by Etienne de La Boétie, a 17th century French man of letters who belongs to the humanist movement, responds. La Boétie is best known for his famous work entitled "The Discourse on Voluntary Servitude". This text was written around 1646 and published 30 years later. This book is a short indictment of all oppression in the relations of political domnation.

At a time when democratic regimes are sinking into authoritarian drift, how can we not revisit La Boétie's analysis to better understand the relations of political domination in order to change what seems to be malaise ? It is in this sense that our analysis of La Boétie's Discourse on Voluntary Servitude is inscribed.

Texte intégral

pp.261-280

Introduction

1Le Discours de la servitude volontaire est un ouvrage du jeune écrivain français du 17è siècle, Etienne de La Boétie. Il s’agit d’un ouvrage qui a particulièrement marqué les esprits, et qui constitue un réquisitoire contre la tyrannie ou toute forme d’oppression. C’est un ouvrage d’une grande radicalité, mais d’un genre de radicalité qui n’a rien à envier aux textes anarchistes du 19è siècle.

2Quelque peu différent, même si au 16è siècle à proprement, il n’existait pas de courant anarchiste, on peut voir dans le Discours de la servitude volontaire, une sorte de proto-anarchisme dont les courants libertaires modernes se sont grandement inspirés. Seulement, la grande différence entre la vision de la Boétie et celle des anarchistes modernes, c’est que selon La Boétie si le peuple est dominé, c’est parce qu’il accepte d’être dominé. Il s’agirait donc de leur propre choix, de leur volonté.

3En effet, l’analyse radicale de La Boétie dans la description des rapports de domination trouve tout son sens dans les sociétés modernes dites démocratiques, mais qui se traduisent dans les faits comme des dérives du pouvoir public politique. C’est dans cette perspective critique qu’il conviendrait de déceler les véritables vices de la démocratie au moyen d’une méthode d’analyse critique des rapports de domination politique.

4Comme pour toute philosophie politique, il s’agit dans cette analyse de comprendre ce qui est pour changer ce qui ne va pas. C’est ainsi que nous nous intéresserons au Discours de la servitude volontaire de la Boétie, pour déceler la véritable nature des rapports de domination afin de montrer ce qui en constitue les vices pour l’émancipation des opprimés.

5Il s’agira dans notre analyse de réactualiser la vision politique de La Boétie pour comprendre comment et par quels mécanismes fonctionne, dans le contexte actuel, la servitude du peuple par le pouvoir politique et comment s’émanciper de toute oppression et repenser aujourd’hui encore les conditions de la liberté des peuples. C’est bien là, une analyse qui envisagera un projet de prise de conscience de tous les opprimés afin de promouvoir les perspectives d’un nouvel ordre de rapports politiques sans oppression des catégories populaires.

La notion de servitude volontaire chez Etienne de la Boétie

6L’expression de « servitude volontaire » sonne comme un oxymore. Et pour bien comprendre le propos de La Boétie, il convient de préciser ce qu’est la servitude volontaire et ce qu’elle n’est pas. Faut-il en effet le savoir, la notion ne renvoie pas à l’attachement de la victime à son oppresseur et plus précisément à la sympathie consciente de l’otage à son maître. La servitude volontaire dont parle La Boétie n’est pas le désir de servitude, mais quelque chose d’encore plus ambigu, car elle signifie dans l’entendement de La Boétie, l’abandon de sa liberté en échange d’un confort intellectuel. Autrement dit, la servitude volontaire, c’est trouver un intérêt à se soumettre et il y a plusieurs intérêts à se soumettre au pouvoir.

7Pour la Boétie, la servitude des opprimés est une servitude consentie. En d’autres termes, les opprimés sont tout autant, voire davantage responsables de leur situation que les oppresseurs. Le grand contresens à ne surtout pas commettre à propos de ce texte, ce serait de croire qu’il pourrait se réduire à une critique de la tyrannie. Ainsi, en résumant le Discours de la servitude volontaire à une simple dénonciation de la tyrannie, on passe à côté du message véritable de ce texte comme pour dire qu'on passe à côté de son sens profond ; car la particularité de La Boétie, c’est qu’il critique l’oppression non pas du point de vue de l’oppresseur, non pas du point de vue de celui qui exerce le pouvoir, mais du point de vue de ceux qui la subissent, c’est-à-dire du point de vue du peuple.

8Pour comprendre la particularité du discours de La Boétie, il est nécessaire de partir de la croyance collective qui s’enracine notamment dans les milieux dits contestataires à propos de la domination politique. Cette idée consiste à croire que, défendre la cause des opprimés impliquerait nécessairement de faire porter notre discours sur le pouvoir comme si, défendre la cause des opprimés, c’est dénoncer les oppresseurs. C’est ainsi que s’est constituée au fil du temps une véritable tradition de la critique guidée par une stratégie de dénonciation des puissants, de leur privilège, de leur mépris à l’égard des catégories populaires si bien qu’on a intériorisé selon le paradigme contestataire, l’idée que le problème à l’origine de tous nos maux, c’étaient les dirigeants. Le paradigme contestataire, c’est en effet la vision du monde dans laquelle on impute aux dirigeants la responsabilité de la servitude des catégories populaires. Et là, il est certain que beaucoup de gens, en entendant ces mots, vont peut-être se croire à une normalité : s’il y a des dominés, c’est parce qu’il y a des dominants et si les dominés souffrent de leur situation de dominés, la faute en revient aux dominants sinon à personne d’autre.

9Cependant, si nous pensons cela, sachons qu’il s’agit d’un point de désaccord fondamental avec la thèse de La Boétie sur la question de La servitude volontaire. Selon lui, les responsables de la domination ne sont pas les dominants ; les seuls responsables de la domination, ce sont les dominés eux-mêmes. En d’autres termes, le problème de la domination servile, c’est nous (le peuple). Alors, voilà une allégation qui ne fait pas plaisir à entendre et qui fait d’autant moins plaisir à entendre que nous sommes conditionnés à ne pas vouloir l’entendre. Nous ne sommes pas habitués à entendre que la responsabilité revient aux dominés. Nous sommes au contraire conditionnés à entendre que si nous sommes opprimés, c’est de la faute du dominant et que s’auto-attribuer la responsabilité de notre domination servile, c’est ajouter l’injure à l’injustice. C’est la raison pour laquelle le Discours de la servitude volontaire est un texte radical et paradigmatique, pour reprendre le terme de Thomas Samuel Kuhn. Au sens étymologique, radical signifie qui prend les choses à la racine et la racine est ce qui est enfouille dans les profondeurs.

10Or, il est enfouillé dans les profondeurs de notre esprit une croyance indéracinable de la responsabilité des dirigeants dans la domination des opprimés. Ce qu’accomplit La Boétie dans son discours, ce n’est rien moins que le déracinement de cette croyance originelle. Et donc si l’on veut comprendre la démarche de La Boétie, il faut comprendre que contrairement à la plupart des porte-paroles des opprimées, La Boétie ne cherche un objet de complainte, il ne cherche pas un coupable extérieur parce que reprocher à l’oppresseur d’être un oppresseur, cela ne fait pas avancer la cause des opprimés. Et parce qu’il ne dépend pas de nous que le pouvoir veuille nous opprimer, ce qui dépend de nous, c’est d’accepter ou non d’être des opprimés. Et là, on retrouve dans cette l’analyse, le précepte des stoïciens qui nous recommande de nous soucier uniquement de ce qui dépend de nous et de ne pas nous soucier de ce qui n’en dépend pas. De façon factuelle, il ne dépend pas de nous que le pouvoir veuille nous opprimer. En revanche, il dépend entièrement de nous le fait de nous laisser opprimer, d’être les proies des oppresseurs.

11En fait, il est bien confortable d’avoir un coupable extérieur à désigner car, cela permet de se décharger de la responsabilité de la situation qu’on subit, mais la question qui ne cesse de revenir est celle de savoir : est-ce en cela, on rend service au peuple asservi ? Autrement dit, est-ce rendre service au peuple que de lui faire croire qu’il n’a aucune responsabilité dans la situation qu’il subit ? Comme pour savoir est-ce une façon de rendre service au peuple ou le libérer que de continuer à pointer un responsable du doigt, alors même que cette condamnation n’aura aucun effet sur la situation objective du peuple ?

12Ce faisant, désigner le pouvoir comme coupable de la servitude, ce n’est ni rendre service au peuple, ni lui rendre hommage encore moins l’aider à se libérer, au contraire c’est nier aux individus le pouvoir d’autodétermination, c’est les considérer comme des êtres sans puissance et sans volonté. C’est cela la véritable injure de l’infantilisation, l’injure de la déresponsabilisation et de la déshumanisation dont révèle l’idée de servitude volontaire chez La Boétie.

13Il y a toutefois un point de rupture absolument fondamental entre le proto-anarchisme de La Boétie et le pseudo-anarchisme démagogue et victimaire, celui qui ôte au sujet dominé toute capacité d’autodétermination et qui préfère dénoncer le bafouillement des droits qu’inciter à la prise en charge de soi. Ce faisant, dans l’expression de « servitude volontaire », La Boétie n’est pas là pour dire aux méchants qu’ils sont méchants, mais pour dire aux victimes des méchants qu’ils ne sont pas des victimes et que s’ils le sont, c’est parce qu’ils le veulent bien et naïvement. Et, aussi longtemps qu’ils se poseront en victimes, ils resteront des victimes et qu’aussi longtemps qu’ils se feront des victimes, ils rebrousseront le moment de s’affranchir de leur condition de dominés. Cela dit, dénoncer c’est bien, mais qu’est-ce que cela apporte dans les faits à part l’autosatisfaction de se dire qu’on fait partie des opprimés afin de se donner le confort de la bonne conscience couchée en position fœtale ? Alors qu’obtient-on comme amélioration dans la pratique ? Nous ne pouvons répondre que par rien, absolument rien, aucune amélioration.

14C’est bien là toute la quintessence du Discours de la servitude volontaire : la responsabilité des opprimés que la culpabilisation des oppresseurs car aussi longtemps qu’on attendra des oppresseurs qu’ils cessent d’être des oppresseurs, on restera des opprimés. L’oppresseur n’est pas oppresseur par accident, il n’est pas oppresseur involontairement, il est oppresseur parce qu’il veut l’être et cela sauvegarde son intérêt propre. Par conséquent, toutes les dénonciations pour faire prendre conscience à l’oppresseur que ce qu’il fait est injuste n’auront aucun effet de réparation, sinon lui confirmer davantage que les opprimés ne cherchent pas à se libérer, mais à désigner un coupable de leur mal-être. En réalité, la seule conséquence de la dénonciation de l’oppresseur, c’est la confirmation du pouvoir de l’oppresseur. La réalité selon La Boétie, c’est que si nous sommes dans la servitude, c’est parce que nous consentons à l’être, si nous sommes esclaves, c’est parce nous voulons être esclaves.

15Cependant, vouloir être esclave, cela ne signifie forcément le vouloir consciemment, on peut vouloir quelque chose sans admettre qu’on le veut, sans l’assumer. C’est ce qui nous conduit à élucider les mécanismes sur lesquels repose la domination servile des peuples par les dirigeants.

L’habitude comme fondement de la soumission

16Le premier intérêt est ce qu’on peut appeler « l’intérêt pratique » et que La Boétie appelle « l’habitude » (La Boétie, 1605, p.7) Selon lui, la première cause de la servitude, c’est l’habitude car, c’est parce que nous sommes éduqués à l’obéissance que la servitude est devenue pour nous une seconde nature. Autrement dit, c’est la dimension culturelle de l’être humain qui le fait accepter la servitude comme condition normale d’existence, alors que le tempérament naturel des hommes les porte à la liberté. Mais parce que nous sommes des êtres culturels, parce que nous sommes des êtres qui superposent à leur nature originelle, une seconde nature, nous acceptons que notre liberté soit bridée comme nous y sommes habitués depuis l’enfance.

17En expliquant la servitude par l’habitude, La Boétie va à l’encontre de l’hypothèse générale avancée et qui tend à expliquer la servitude ou la soumission à l’autorité par « la peur ». Selon La Boétie, la peur n’est pas l’origine de la servitude car, dans certaines conditions, elle serait un motif inapproprié. La peur serait un motif suffisant si les dirigeants sont nombreux et lourdement armés. Ce qui est en l’occurrence le cas des dictatures militaires où l’obéissance est obtenue par la peur. Mais quand le souverain est seul tandis que le peuple est constitué par des millions d’individus, l’explication par la peur ne suffit pas ; il faut qu’il ait quelque chose d’autre, il faut qu’il ait un motif interne comme pour dire, il faut que la servitude soit consentie. Et l’habitude a le pouvoir de nous faire accepter ce que nous n’accepterons pas naturellement. L’habitude a le pouvoir nous dit La Boétie (1605, p.8) de « nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amère »

18En d’autres termes, c’est la capacité d’adaptation de l’homme qui le rend enclin à accepter la servitude. Il faut également préciser que si l’habitude est la cause de la servitude, elle ne devient en aucun cas une excuse comme il l’écrit : « en vérité les années ne donnent jamais le droit de mal faire » (La Boétie, 1605, p.10). Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on est habitué depuis l’enfance à obéir que l’obéissance devient une vertu. Ce n’est donc pas parce que l’on s’est habitué à ce que notre liberté soit bridée que l’on a raison de laisser notre liberté être bridée continuellement.

19D’ailleurs, c’est la justification de la soumission par l’habitude qui explique la croyance populaire qui consiste à la délimitation du monde en deux catégories : les gentils et les méchants, les bons et les mauvais, les faibles et les forts. Cette vision dichotomique entre les forces du bien et du mal se traduit dans la littérature romanesque, le cinéma et même la philosophie morale. C’est ainsi que dans l’imaginaire collectif, les forts sont les méchants justement parce qu’ils sont les forts et les faibles sont les gentils justement parce qu’ils sont les faibles. Les considérations sont telles que : il est dit faible, celui qu’il faut défendre car le faible c’est celui qu’il faut protéger, celui pour qui, il faut avoir de la compassion. Sauf que ni le pouvoir ni la nature n’a de compassion pour les faibles, s’en tient à la conception politique de Machiavel. C’est dire que dans un moment ou dans un autre, on ne rend service au faible en le maintenant dans sa faiblesse, on n’aide le faible à relever la tête face au fort en lui disant que la force, c’est un mal, elle n’est ni rationnelle ni humaine. Au contraire, on entérine sa servitude parce que si la domination est le résultat d’un rapport de force entre un fort et un faible, justifier la faiblesse, c’est se faire le complice du fort.

20Tout laisse croire que justifier la servitude par l’habitude, nous déresponsabilise et nous nous trouvons à cet effet une excuse psychologique qui continue à nous maintenir dans la soumission. Et nous nous procurons un soulagement psychologique d’être des victimes de notre situation.

L’intérêt psychologique de la servitude consentie

21Il s’agit à ce niveau de l’attitude qui consiste à trouver un confort psychologique de pouvoir se positionner en victime de l’oppression et ainsi d’avoir en sa disposition un coupable à désigner, un responsable du mal-être.

22Avoir un coupable à désigner, c’est ne plus porter le poids de la responsabilité de notre condition ou situation, c’est avoir entre les mains un moyen de libération mentale parce qu’avoir un coupable à désigner nous dispense d’avoir assorti de notre condition de victime. On peut alors transformer notre passivité pratique en une gratification symbolique. Puisqu’être victime, c’est se rendre disponible à l’attention et à la compassion d’autrui. Se positionner en victime, c’est se dispenser psychologiquement d’avoir à mettre en œuvre des solutions pour sortir de sa condition de victime.

23C’est ainsi qu’on construit un barrage anti solution autour de soi pour se garantir le maintien dans notre situation de victime comme on peut se plaindre de ce que l’on subit non pas pour trouver un moyen de ne plus le subir, mais pour le soulagement psychologique que procure le fait de le faire savoir. Porter la culpabilité sur les oppresseurs de notre liberté, c’est admettre que notre liberté dépend du bon vouloir de notre oppresseur. C’est donc reconnaitre la supériorité de notre oppresseur sur nous et c’est valider le rapport de domination dont on est la victime. En effet, le sentiment de bonne conscience que produit la soumission à l’oppresseur peut conduire à vouloir que le rapport de domination perdure en attendant le bon vouloir de notre oppresseur.

24Et quand on demande au pouvoir de faire preuve de compassion à notre égard, on lui demande de ne plus être le pouvoir. Et alors dit-on « qu’il n’y a qu’un faible dominé psychologiquement pour croire que le fort est sensible à la faiblesse. La domination politique n’est pas un rapport de compassion, elle est à vrai dire un rapport de force ». (La Béotie, 1605, p. 23).

25Mais, à l’époque de La Boétie, on était en régime de monarchie, or aujourd’hui nous sommes en démocratie et en démocratie nous pensons que nous sommes beaucoup plus libres qu’en monarchie, du moins dans l’organisation sociale, politique et administrative. Sauf que, avoir une telle compréhension, c’est mal connaître les mécanismes de la domination politique et notamment les modalités psychologiques du consentement au pouvoir théoriser par Jean Jacques Rousseau dans Du contrat social. Ces modalités psychologiques du consentement au pouvoir, ce sont l’ensemble des stratégies mises en œuvre par l’Etat pour substituer à la liberté réelle ce qui n’est que le sentiment de la liberté. Or la liberté n’est pas un sentiment, car si l’on donne à un esclave un psychotrope qui lui fait éprouver un sentiment de liberté, l’esclave n’en devient pas libre dans les faits. Ce qui signifie que la liberté ne se réduit pas à un sentiment subjectif, c’est au contraire une réalité objective selon les principes élaborés par l’auteur de Du contrat social.

26C’est d’ailleurs sur ce point que portait la critique virulente de Karl Marx à l’égard des droits de l’homme, puisque selon lui « les droits de l’homme sont des droits formels et non pas des droits réels » (Marx, 1932, p. 82). Par exemple, pour avoir le droit d’être le propriétaire de sa maison, si l’on n’a pas les moyens matériels de s’en acquérir, ce droit n’est qu’une abstraction. La liberté n’est pas la capacité virtuelle à pouvoir faire ce que l’on veut ; la liberté, c’est la capacité réelle et objective de pouvoir réaliser un objectif, et en même temps il faut que notre volonté ne soit bridée Car, nous dit Rousseau : « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». (Rousseau,1989, p. 91). Et justement en parlant de volonté aliénée, on voit la stratégie de consentement au pouvoir dont parle La Boétie, c’est la capacité qu’utilisaient les empereurs romains et cette stratégie a une forme évidente qui se constate dans les régimes dits démocratiques.

27Cette stratégie de nos jours se résume au divertissement qui regroupe l’ensemble des moyens par lesquels on procure aux individus un plaisir éphémère qui va détourner leur attention de leur situation objective. Par exemple quand on part regarder un match de foot, il ne nous traverse pas l’esprit l’idée de la domination politique, de même quand on est sous l’emprise d’une drogue, on ne se pose pas la question de la domination politique.

28En plus de détourner l’attention du peuple de sa servitude, cette stratégie réduit le peuple à ce que La Boétie appelle « un abolissement de la volonté » (La Béotie, 1605, p.32). Ainsi, l’accoutumance au divertissement fait perdre le goût de notre liberté. Et donc cette stratégie d’abolissement de la volonté montre bien que le pouvoir ne s’exerce pas uniquement par la force car, lorsqu’il s’exerce par la force, l’oppression devient visible, donc flagrante. La conséquence est qu’à ce moment-là, le pouvoir ouvre la voie à l’insurrection. Il ne s’exerce pas toujours par la force, il s’exerce d’abord par la ruse, selon le terme de Machiavel (cf. le prince). Et le divertissement c’est la ruse du pouvoir pour produire un abolissement et un abrutissement de l’esprit comme en témoigne la servitude sous le règne des régimes considérés comme démocratiques.

29Ce faisant, on rend les individus consentants et acteurs de leur soumission. Un peuple diverti est un peuple consentant. Et faut-il le dire qu’un peuple qui s’abandonne à ses plaisirs est un peuple qui ne demande qu’une chose : davantage de plaisir ou davantage de soumission au divertissement. C’est en effet une telle réalité de la domination politique que décrit La Boétie dans ce passage qui suit :

Ne croyez pas qu’il ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise du ver, morde plutôt à l’hameçon que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur fait goûter. C’est une chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les enfants n’apprennent à lire avec des images brillantes. (La Boétie, 1605, p. 12).

Les perspectives de l’émancipation des opprimés

30Les analyses de La Boétie font d’abord ressortir la façon dont fonctionne la mécanique du consentement au pouvoir. Ensuite, il ressort chez la Boétie l’idée qu’il ne s’agit pas de condamner la servitude, il s’agit d’en sortir. Pour lui, le seul moyen de sortir de la servitude, la seule et unique façon de devenir libre, c’est de cesser d’obéir. Bien évidemment, pour être libre, il faut cesser d’obéir. Selon la Boétie, nous ne comprenons pas ce que signifie « ne pas obéir » (La Boétie, 1605, p. 11), parce qu’on est tellement accoutumé à notre servitude que nous imaginons que pour être plus libre que nous ne le sommes, nous devrions nous battre. Nous imaginons que la liberté s’obtient par des actes. Or, cesser d’obéir, ce n’est pas agir, c’est au contraire cesser d’agir. Comme s’il faut noter que désobéir, ce n’est pas faire quelque chose, mais c’est cesser de faire quelque chose. Par contre, notre imagination est façonnée par l’idée d’une liberté conquise par la lutte. Ainsi, on remarque que la liberté est associée dans notre esprit à des images de violence et à des scènes d’insurrection. Faut-il constater à quel point les éléments du langage utilisé par les prétendus défenseurs de l’émancipation est systématiquement relié à une mythologie du combat : luter pour ses droits, combattre les injustices, résister à l’oppression.

31Cependant, ce que nous dit La Boétie, c’est que la liberté, on ne l’obtient par des actes car on ne se débarrasse pas d’un fardeau en le combattant, on s’en débarrasse en le lâchant. Être libre, ce n’est donc pas vociférer à l’oreille des dirigeants, ce n’est pas menacer de mettre le feu aux biens publics, parce que de toute façon, les biens publics, c’est nous qui allons les payer car c’est nous le public possédant ces biens d’une manière ou d’une autre. Être libre, c’est désobéir ; être libre, c’est cesser d’agir conformément à la volonté du pouvoir. Et c’est cela qui fait dire à La Boétie que dès lors qu’on cesse d’obéir au pouvoir sans violence, sans agressivité, juste cesser d’agir selon sa volonté ; alors le pouvoir est nu, le pouvoir est démuni parce que le pouvoir a besoin de notre participation active et parce que combattre le pouvoir, c’est encore le nourrir, c’est le légitimer comme pouvoir, c’est le valider comme puissance. Combattre le pouvoir, c’est se placer dans la situation de l’opprimé qui réclame les miettes de sa liberté. Cela enseigne que le pouvoir ne peut opprimer que des opprimés consentants, le pouvoir ne peut avoir comme esclaves que des esclaves volontaires.

32Mais dès qu’il n’y a plus d’opprimés, il n’y aura plus d’oppresseurs et ce n’est pas en faisant disparaitre des oppresseurs qu’on cesse d’être opprimé, c’est en cessant de nous conduire en opprimés qu’on fera disparaitre les oppresseurs. C’est ce raisonnement qui a conduit La Boétie à écrire cette célèbre phrase qui résume sa perspective pour s’émanciper de l’oppression : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres » (La Boétie, 1605, p. 6).

33La théorie de l’émancipation de La Boétie tient en un raisonnement simple, un raisonnement près de trois siècles en avant ce que Hegel appellera « La dialectique du maître et de l’esclave » (Hegel, 1947, pp. 152-153) et qui consiste à mettre en lumière le fait que l’oppresseur est davantage dépendant de l’opprimé que l’opprimé ne l’est de l’oppresseur. En d’autres termes, le pouvoir a davantage besoin de nous que nous n’avons besoin de lui. Et c’est ce qui fait que paradoxalement le recouvrement de notre liberté ne passe pas par l’action révolutionnaire, mais par le retrait de l’action servile.

34La Boétie nous invite ici à désessentialiser notre état de servitude, à ne plus le considérer comme une fatalité héritée à la naissance, mais comme un mode d’être qu’on peut accepter ou refuser. A propos, parce qu’une belle citation vaut mieux qu’une longue explication, laissons entendre ce passage extrait du Discours de la servitude volontaire

Or, ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre ni de l’abattre, il est défait de lui-même pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner, pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug (……). Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ?Et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? certes comme le feu d’une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s »éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, devienne de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tut détruire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine, devient sèche et morte. (E. de La Boétie 1605, p. 5)

35Ce que soutient ici La Boétie, c’est la réappropriation par le peuple de la force, non pas de la force comme violence, comme agressivité, mais il s’agit de la force comme résolution, de la force comme fermeté de l’âme à l’image de la stratégie de Gandhi, de la force capacitée à simplement dire non. Pas à s’énerver, pas à gesticuler et à crier dans tous les sens, juste dire non. A tout point de vue, il s’agit de comprendre que la soumission n’est pas un accident du pouvoir, elle n’est pas un effet malencontreux d’une dérive autoritaire, c’est l’essence même du pouvoir. En effet, croire que le pouvoir pourrait déroger à ce principe, croire que le pouvoir pourrait vouloir notre liberté et notre émancipation relève du pur fantasme. La seule chose que peut éventuellement faire le pouvoir, c’est de faire en sorte que la pression de son pouvoir soit moins ressentie.

36C’est pourquoi, ceux qui, comme nous l’enseigne La Boétie, avant de commettre les crimes les plus graves les font précéder d’un joli discours sur le bien public et le soulagement des malheureux sont nos véritables oppresseurs. Le tyran n’est pas quelqu’un qui ignore qu’il est un tyran, le pouvoir n’ignore pas qu’il est le pouvoir, il est conscient de lui-même et il n’attend pas qu’on lui signifie qu’il est le pouvoir pour renoncer à l’être. Le pouvoir, c’est une bataille de forces et non de concepts.

Conclusion

37Somme toute, nous terminons cette analyse en donnant la lecture d’un extrait de La Boétie qui résume mieux qu’on aurait su le faire la vision de la domination politique servile :

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtre à votre mal et aveugles à votre bien ! vous vous laisser enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. (…….). Ce maitre n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est pas de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était pas d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez pas les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semer vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans des délices et se vautrer dans des salles plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. (E. de La Boétie, 1605, p. 5.)

38Il est évident, il s’agit de par cette analyse d’une entreprise philosophique vouée à la seule prise de conscience que notre liberté ne dépend pas du bon vouloir du pouvoir, mais dépend de nous-mêmes. C’est là, une analyse dont il faut s’en inspirer pour harmoniser les rapports de domination car pour la plupart des régimes aujourd’hui dits démocratiques, il faut une finesse d’analyse pour appréhender l’oppression que subissent les peuples.

39Par conséquent, ce fameux discours de La Boétie doit constituer aujourd’hui la ligne de conduite pour tous les peuples asservis qui, désormais peuvent efficacement acquérir leur liberté sans lutte, sans guerres, mais juste par la seule volonté de ne plus se laisser conduire en opprimés.

Bibliographie

BARRERE Joseph, L’Humanisme et la politique dans le discours de la servitude volontaire, Paris, éd. Bonnefon, 1923.

BERTHIAUME André, Essais sur les essais, Paris, Gallimard, 1967.

COMBES François, Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boétie, Paris, éd. Bordeau, 1882.

COUTANT Philippe, L’idée libertaire et La Boétie, Paris, Nantes, 2000.

HEGEL Friedrich, La phénoménologie de l’esprit, trad. J. Hyppolite, éd. Aubier-Montaigne, 1947, T.1.

LA BOETIE Etienne, Discours de la servitude volontaire, Bordeaux, éd. Bibliothèques Virtuelles Humanistes, 1605.

LA BOETIE Etienne, Discours de la servitude volontaire, Paris, éd. Mille et une nuits, 1997.

VAUTHIER Sylvie, Etienne de La Boétie : Discours de la servitude volontaire, Paris, Littérature-audio.com, 2009.

Pour citer ce document

Abdourahamane KOIRANGA HAMA et Mahamadou Lawali GARBA OUMAROU, «Perspective critique de l’oppression à la lumière de la servitude volontaire de la Boétie», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 20/01/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=888.

Quelques mots à propos de :  Abdourahamane KOIRANGA HAMA

Philosophie, culture et communication

Université Abdou Moumouni,

Koirangahama@gmail.com

Quelques mots à propos de :  Mahamadou Lawali GARBA OUMAROU

Philosophie, culture et communication

Université Abdou Moumouni

mahamadoulawali056@gmail.com