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N°42-Spécial
Influence du Malikisme sur l’Islam Sonay
Résumé
Le Malikisme est une école juridique orthodoxe attribuée à Malik Ibn Anas (713-795), Imam de la ville sainte de Médine (d’où le nom de «l’école de Médine»). C’est une école juridique sunnite au même titre que le Hanafisme, le Chafiisme et le Hanbalisme.
L’école malikite s’est implantée dans la majeure partie du Soudan occidental grâce à l’apport inaliénable des Almoravides aux environs du XIe siècle, avec la prise de l’empire du Ghana.
Le règne d’Askia Mohamed (1493-1528) fut celui de la prédominance du Malikisme à Tombouctou. L’Askia fut ainsi, un disciple malikite chevronné qui imposa l’Islam dans son royaume comme religion d’Etat. Il accorda aussi tous les égards aux intellectuels malikites de l’empire.
Abstract
Malikism is an orthodox legal school attributed to Malik Ibn Anas (713-795), Imam of the holy city of Medina (that’s why this school named «the School of Medina»). It’s a Sunni legal school, like Hanafism, Shafiism and Hanbalism.
The Maliki school was established in most of western Sudan with the arrival of the Almoravids around the 11th century, during their victory over the Ghana Empire.
The reign of Askia Mohamed (1493-1528) was one of Maliki predominance in Timbuktu. Askia was thus a great Maliki disciple who imposed Islam in his kingdom as the state religion. He also gave every consideration to the Maliki intellectuals of the Empire.
Table des matières
Texte intégral
pp. 75-96
Introduction
1L’Islam a joué un rôle prépondérant dans la construction de l’identité culturelle et socio-politique du peuple Sonay, surtout à partir du XVe siècle. Des souverains Sonay, tels que Askia Mohamed ont favorisé l’Islam et ont permis sa large diffusion dans leur empire, en encourageant la construction des mosquées et l’enseignement des valeurs islamiques. C’est ainsi que l’Islam a pu influencer profondément la société Sonay en permettant l’épanouissement des valeurs, des coutumes et des institutions islamiques.
2Cet Islam Sonay est d’obédience Malikite, un Islam soufiste animé d’un souffle de pieuse solidarité. C’est alors un modèle d’islamisation spécifique que nous pouvons qualifier de «noir», qui prendra naissance dans le Sonay. C’est un islam sunnite (orthodoxe), simple, modéré et tolérant. Cet Islam assez proche de certaines pratiques animistes atteste la coexistence pacifique et harmonieuse entre l’Islam et les traditions des communautés Sonay, créant ainsi une synthèse indivisible des cultures des peuples Sonay. Cet Islam Malikite est géré par les érudits musulmans qui fournissent des consultions juridiques et religieuses, enseignent les préceptes de l’Islam et contribuent au développement de la culture islamique dans les communautés Sonay.
3L’Objet principal de cette recherche est de déterminer l’impact du Malikisme sur la vie socio-culturelle, économique et politique des communautés Sonay. Méthodologiquement, cette recherche se base sur une approche appuyée par les principaux chercheurs de notre époque qui se sont intéressés à l’évolution de la communauté Sonay dans le domaine des études humaines en général et des études historiques en particulier, à savoir l’approche historique comparative et l’évaluation analytique critique, qui vise à atteindre des résultats objectifs et une stricte objectivité. Les résultats de cette recherche sont énoncés à travers un plan à cinq (05) parties : La première traite de l’origine du Malikisme et de ses différentes sources juridiques ; la deuxième fait état de l’expansion du Malikisme au Soudan occidental et central ; la troisième expose les contestations du Malikisme dans le Sonay ; la quatrième précise les précurseurs du Malikisme dans le Sonay et enfin, la cinquième met à nu l’impact effectif du Malikisme sur la vie socio-culturel, économique et politique des communautés Sonay.
Qu’est-ce que le Malikisme ?
4L’école Malikite ou Malékite est attribuée à Mâlik Ibn Anas (713-795), imam de la ville sainte de Médine (d’où le nom de l’école de Médine). Elle admet comme source de droit, outre le Coran et la Sunna, la coutume de Médine (‘Amal al Madîna). Elle s’appuie sur les traditions orales (la Sunna). Son originalité réside dans l’intervention de la notion d’intérêt public ou général (Maṣlaha) tout en réduisant la notion de raisonnement, qu’elle considère comme laissant une trop grande marge pour l’interprétation personnelle. Mâlik Ibn Anas a écrit un ouvrage (Al-Muwaṭa’ = Le chemin aplani), dans lequel il expose ses interprétations juridiques et cite plusieurs traditions prophétiques (Hadîths). L’école Malikite est dominante dans la presque totalité de l’Afrique Centrale et Occidentale. Cette école est suivie notamment en Gambie, au Tchad, au Mali, au Nigeria, au Niger et au Sénégal, pour ne citer que ces pays africains (Seybou D., 2024, pp. 6-8).
5Comparativement aux hanafites qui accordent une importance capitale au grand commerce, les malikites, pour leur part, s’intéressent plutôt aux activités agricoles. Il est à rappeler ainsi que le fiqh1 malikite (Seybou D., juin 2023, p. 68) se caractérise par l’emploi de travailleurs salariés, en échange de leurs alimentations (sans aucune spécification). C’est ce qui a conduit certains savants à protester contre Mâlik Ibn Anas. Le Malikisme s’est également distingué par le pouvoir presque absolu que détient le Seigneur sur ses serviteurs, car celui-ci pouvait même exercer directement les peines coraniques sur eux sans pour autant passer par le Cadi. Pourtant ces esclaves étaient les piliers d’une agriculture florissante dans le monde musulman. Ce problème est toujours récurrent en Mauritanie où la Mukhtaṣar2 de Khalîl ibn Ishaq ne finit d’accentuer la question de l’esclave aux dépens d’une caste dite inférieure (les Harratines). Ainsi, la classe blanche de la Mauritanie se base toujours sur des textes malikites tirés du Mukhtaṣar de Khalil, ce livre malikite, pour légaliser l’esclavage de la classe noire. Des élites de la classe noire créent souvent des occasions pour brûler publiquement ce livre en signe de protestation. D’autre part, les savants malikites d’Ifrîqiyya (Tunisie antique) détestaient le commerce avec le Sûdân qui était considéré comme Dâr al-Harb (pays athée donc de guerre comme tout autre). Pour cela, ils ont eu à imposer des restrictions sur le commerce lointain, surtout par rapport à la Ribâ (l’intérêt usuraire) sur les échanges. Il est donc tout à fait logique que les moyens de subsistance des riches malikites soient concentrés spécifiquement sur l’agriculture et non le grand commerce (Nejmeddine H., 2004, p. 144-145).
Expansion du Malikisme au Soudan occidental et central
6L’école malikite s’est implantée dans la majeure partie du Soudan Occidental et Central grâce à l’apport inaliénable des Almoravides aux environs du XIe siècle, plus précisément en 1076 avec l’invasion de l’Empire du Ghana. La propagation de la religion musulmane et le développement des relations entre les Etats du Soudan occidental et central et le reste du monde musulman (passant par des carrefours tels que Fès, Tlemcen, Tunis, le Caire et La Mecque), donnèrent naissance en Afrique occidentale à des centres intellectuels comme Tombouctou, Djenné, Walâta, Agadez, Katsina et Kano, où l’école malikite était restée et reste toujours hégémonique, car elle a su supplanter les autres écoles dans ces cités, par ses idéaux qui ont reçu l’adhésion de la presque totalité des populations musulmanes.
7Au Soudan occidental et central, le Malikisme s’est largement répandu aux dépens de l’Ibadisme (Khâridjisme) qui était apparemment la première école juridique connue par les populations (Lewicki T., 1960, pp. 1-27). L’influence ibadite avait disparu en Afrique de l’ouest avec la poussée almoravide qui prône l’orthodoxie musulmane malikite au XIe siècle, en sommant les peuples qu’ils soumettent à adopter le Malikisme (Virginie P., 2003, p. 114). Ainsi, l’école Sunnite Malikite fait son apparition en Afrique Subsaharienne particulièrement grâce aux Almoravides. Awdaghost capitale du royaume vassal du Ghana est envahi par ces derniers conduits par Yahyâ Ibn ‘Umar en 1054. Son fils Abû Bakr s’empare de Koumbi Saleh, la capitale de l’Empire du Ghana en 1076. C’est ainsi que le Malikisme prend un contact effectif avec l’Afrique au sud du Sahara et cela jusqu’à nos jours.
8Le dogme Khâridjite a sûrement subi des revers sous l’influence Almoravide Sunnite Malikite au XIe siècle qui fut le grand siècle de la pénétration islamique en Afrique Subsaharienne avec la naissance des grands empires africains : Ghana, Mali et Songhay. Plus tard, l'école Malikite adoptera en Afrique Subsaharienne, un Islam confrérique (soufisme) animé d’un courant de mystique très solidaire.
9L’école juridique malikite traditionnellement dominante en Algérie, au Maroc et en Tunisie est donc également prédominante en Afrique de l’Ouest. De même des confréries religieuses issues d’Afrique du Nord, comme la Tidjâniyya, ont de nombreux adeptes en Afrique Occidentale et Centrale. Quant à la langue et la culture arabe, elles ont été assimilées par les cercles des lettrés musulmans des communautés au Sud du Sahara. Mais l’Islam de l’Afrique Noire n’est pas subordonné à celui de l’Afrique du Nord. Cet Islam Noir regarde vers le monde arabe sans pour autant être une expression de ce dernier, une subordination ou une quelconque assimilation. Uniquement l’Islam de l’Afrique de l’est et celui de la partie orientale de l’Afrique sahélienne (nord du Tchad, ex-Soudan anglo-égyptien) ont subi l’influence directe des sociétés arabo-perses. Toutefois, l’Islam d’Afrique Noire doit être appréhendé dans sa propre dynamique et son unique autonomie (Slimane C., 1980, p. 173).
Contestations du Malikisme dans le Sonay
10L’Islam orthodoxe n’a pas été reçu dans le Sonay sans résistance, car le Sultan du Songhay, Soni Ali Béro (1464-1492) s’est opposé à l’Islam malikite orthodoxe en persécutant les oulémas malikites. Soni Ali fut surtout un guerrier sans cesse en campagne : en 1483, il poursuivra le prince Mossi Yatenga-Naba jusque dans son royaume, après l’avoir battu au sud du Lac Debo ; en même temps, il se tourne contre les Dogon, mais ne peut franchir les falaises de Bandiagara ; il lutte également contre les Peul, installés dans le Macina et avait rendu la vie très difficile aux commerçants, aux propagandistes et docteurs de l’Islam malikite, malgré son appartenance à la religion musulmane. Il aurait massacré de nombreux lettrés musulmans lors de la prise de Tombouctou. Mais il est à noter que Soni Ali ne persécuta pas tous les lettrés, mais sa réaction fut sévère et brutale contre ceux qui s’opposaient à sa politique. Il attachait beaucoup d’importance au savoir religieux et respectait certains savants du Songhaï. Il reconnaissait leurs mérites car disait «Sans les savants, il n’y aurait en ce monde ni agrément ni plaisir»3. Puis Es-Sa‘di ajoute : «Et de fait, il faisait du bien à un certain nombre d’entre eux et les comblait d’égards. Ainsi, lorsqu’il fit une expédition contre les Foulan et qu’il razzia la tribu de Sonfotir, il envoya un grand nombre de femmes captives aux notables de Tombouctou, quelques-unes aux savants et aux saints en guise de cadeau, et il enjoignit à tous d’en faire leurs concubines»4.
11Les auteurs orthodoxes des Târîkhs ne tarissent pas d’épithètes et d’outrages à l’égard de Soni Ali, le «Khâridjîte», le «cruel», le «maudit», le «mécréant», le «sorcier». Les sources historiques imputent cet état de fait à son éducation dans les Etats Haussa, plus précisément à Fara, certainement dans la région de Sokoto au Nigeria, d’où sa mère est originaire et où on concilie les cultes païens ancestraux avec la pratique formelle de l’Islam. D’après la tradition, Soni Ali hérita des fétiches de sa mère, auxquels il y resta fidèle durant toute sa vie. Il passa aussi une partie de sa jeunesse auprès des chefs magiciens de Gao où son père le roi Mahmoud Madao était originaire. Ce dernier aurait transmis à Ali un grand pouvoir magique grâce à laquelle il pouvait se transformer en serpent ou en vautour pour nuire à ses ennemis. Selon Jean Rouch, il était le plus puissant magicien que le Soudan Occidental ait jamais connu. Pourtant comme son nom l’indique, Soni Ali était musulman (Jean R., 1953, pp. 181-184).
12Selon certains auteurs, l’épithète de Khâridjîte que lui décerne Es-Sa‘di à plusieurs reprises n’indique pas qu’il ait été un adepte de cette secte puritaine de l’Islam, mais plutôt une insulte supplémentaire équivalent aux termes « mécréant », « impie », « incroyant » ou « athée ». Mais par rapport aux exemples que nous offre l’histoire africaine, Soni Ali était un despote conquérant, fondateur de dynastie et hérétique. Les sources historiques rapportent ce schisme couronné de magie noire. L’impertinence avec laquelle Sonni Ali pratiquait l’Islam était comparable aux pratiques chiites des ismaéliens nizarites qui favorisent les travaux journaliers aux prières d’al-Żuhr et al-‘așr en particulier. Es-Sa‘di le dit d’une manière explicite : «Au nombre des traits caractéristiques de ce tyran libertin, il faut citer la façon dont il se jouait de la religion ; il remettait à la nuit ou au lendemain ses cinq prières quotidiennes»5. Mais dans la réalité le problème de Soni Ali avec l’orthodoxie musulmane était d’ordre politique et idéologique. La politique de Soni Ali visait à libérer le Soudan Occidental de l’influence grandissante de l’orthodoxie musulmane classique, c’est-à-dire, les lettrés musulmans de rite malikite, très puissants dans l’appareil de l’Etat et qui se considéraient comme les détenteurs incontestables de la vraie sagesse de la connaissance et de la vérité infaillible. Donc, il est tout à fait normal que ces marabouts contestés par Soni Ali et perdant toutes prérogatives, jettent l’opprobre sur son nom, le vilipendent et maudissent sa personne. Le conflit était donc inévitable entre l’ambition grandissante des marabouts et les conceptions étatiques et guerrières du roi fidèle aux traditions ancestrales et à l’Islam schismatique. Cependant, pour le monde Songhay, Soni Ali symbolise à la fois Soumangourou Kanté et Soundiata Keita. Il fut un souverain guerrier, courageux, énergique, perspicace et d’une intelligence remarquable. Il est le véritable fondateur de l’Empire du Songhaï. Il est le Grand, le monumental, le terrible Ali (Ali Béro). Mais malheureusement, selon Boubou Hama, il n’eut pas de chroniqueurs à sa solde pour retracer sa vie glorieuse (Boubou H., 1974, p. 141).
13Le qualificatif de «Khârijite» utilisé par les historiens de Tombouctou avait fait couler beaucoup d’encre. Certains pensent que le terme n’est qu’un simple insulte, alors que d’autres voient une rupture avec l’Islam orthodoxe intellectuel (le Malikisme) pour prendre en compte un «Islam Songhay» en intégrant l’occultisme et la magie locale (Jean-Louis T., 1973, p. 147-152). D’ailleurs, pourquoi ne pas se contenter des épithètes fâsiq (impie, vicieux) ou al-ẓâlim al-akbar «le tyran suprême», déjà utilisés par les Târîkhs, sans y ajouter un qualificatif doctrinal (al-Khârijî) qui revient plusieurs fois, soit seul, soit avec une insulte (Dominique U., 1985, p. 127 ; R. Pageard, 1962, p. 146). Selon Pierre Alexandre, «cette politique, efficace du vivant d’Ali Ber, provoqua, après sa mort, une réaction orthodoxe et la fin de la dynastie des Sonni. Dès 1493, un an après sa mort, son principal général, Muhammad (Mamadu) Turé, pris soudain d’un saint zèle pour l’orthodoxie sunnite, détrôna son fils, le Sonni Baro, et s’installa à sa place, en prenant le titre d’Askia, porté par tous les rois de sa dynastie, qui durera jusqu’à la conquête marocaine de la fin du XVIe Siècle»6.
Les précurseurs du Malikisme dans le Sonay
al-Maghili
14Muhammad b. ‘Abd al-Karim b. Muhammad al-Maghîlî al-Tlemsânî est un juriste musulman de l’école malikite, originaire de Tlemcen (Algérie). Disciple du célèbre Sheykh ‘Abd al-Rahmâne al-Tha‘âlabî (mort en Algérie en 1470), il s’installa à Touat où il fut responsable de l’extermination de juifs. Il est bien connu au Soudan Occidental pour avoir construit au roi hawsa, runfa (1463-1499), une mosquée à la place de l’arbre à sacrifice et conseillé l’Askia Muhammad à appliquer la Loi islamique selon le rite malikite
15Ainsi, l’un des précurseurs de l’école malikite au Soudan Occidental et Central est sans nul doute, al-Maghîlî (mort en 1503). Du Touat, il partit pour le Soudan Occidental vers 1480, en passant par l’Aïr et Takedda où il rencontra le souverain, construisit une mosquée et instruisit les populations aux lois religieuses selon l’école malikite. Puis partit pour le Pays Hawsa, à Katsina et résida plusieurs années à Kano où il rencontra le souverain de Kano pour lui composer une Épître sur les affaires du pouvoir, dans laquelle il exhorte le souverain à respecter la Loi divine rapportée par les érudits malikites. À son retour du pays Hawsa, il s’arrêta à Gao en 1494 et rencontra l’Askia Muhammad qui venait de s’emparer du pouvoir. Il lui composa alors, un petit traité de Hisba («Les sept réponses aux sept questions de l’Askia Mohamed de Gao»), à l’usage du souverain pour l’établissement d’un régime conforme à la sunna suivant l’interprétation malikite la plus orthodoxe (Joseph C., 1975, p. 398). C’est à Gao que lui parvint la nouvelle du meurtre de son fils au Touat par des juifs. Il fut effondré par l’événement. Il demanda alors à l’Askia Muhammad d’exécuter les juifs présents à Gao pour venger son fils. On les arrêta mais le Qâdî Abû al-Mahâsin Mahmûd b. ‘Umar désapprouva l’action vu que ces gens-là n’étaient pas responsables de la mort du fils d’al-Maghîlî. L’Askia revint alors sur sa décision et les fit libérer. C’est ainsi que al-Maghîlî partit pour Touat où il mourut en 1504 (Joseph C., 1975, pp. 434-435).
16Ainsi, al-Maghîlî fut l’un des grands conseillers des souverains du Soudan Occidental. Il était mufti et conseiller de l’Askia de Gao. Il joua un rôle de premier plan dans la correction de quelques fausses mœurs du Soudan Occidental, mais aussi guida les princes au pouvoir à rendre justice selon le Coran et la Sunna du Prophète Muhammad. L’Askia Muhammad lui avait posé de nombreuses questions couvrant tous les aspects de la vie sociale, politique, économique et religieuse. Al-Maghîlî répondit aux questions de l’Askia dans une lettre de qualité nommé «As’ilat al-Asqiyâ wa ajwibat al-Maghîlî» (texte arabe traduit et annoté par Ravane M’Baye in Bull. IFAN, T.34, Série B, N°2, 1972), dans laquelle il exprima ses fatwas en mettant en exergue les problèmes auxquels les dirigeants musulmans du Soudan Occidental de cette époque étaient confrontés. Par la même occasion, al-Maghîlî avait adressé aussi aux souverains du Soudan Occidental une missive intitulé «Tâj al-Dîne : Fîmâ yajibu ‘alâ al-Mulûk wa al-Salâtîne (Obligations des Souverains)».
Askia Mohamed
17Le fils de Soni Ali (Soni Baro) qui lui succéda fut évincé après quelques mois par l’un des lieutenants de son père, le Sarakolé Mohamed Touré (1493-1528). Il prit le titre d’ «Askia» et fonda une nouvelle dynastie (les Askia).
18Fervent musulman, l’Askia Mohamed reste en correspondance suivie avec le réformateur al-Maghîlî. Lors de son pèlerinage à La Mecque en 1497, il multiplie les donations pieuses et reviendra fort endetté comme le sultan Kankan Moussa. Il se fait accorder le titre de Khalife (chef des croyants) pour les Etats du Soudan occidental, par le Shérif de La Mecque. Il poursuit les guerres contre les Mossi, le Mali, les Peul. Vers l’est, il s’empare du Dendi et ses environs où le fils de Soni Ali Béro avait essayé de reconstituer un royaume indépendant. Il soumit en plus les Etats Hawsa, bat les Touareg et s’empare d’Agadez l’empire de l’Aïr, mais échoua au sud contre le Borgou et le Kebbi (Hubert D., 1976, p. 41). Son empire s’étendait alors, du Bas-Sénégal à l’ouest jusqu’à l’Aïr et aux abords du Bornou vers l’Est ; de Ségou au sud, jusqu’au Sahara central (Jean S-C., 1979, p. 145). À la fin de sa vie, devenu aveugle, il fut chassé par ses fils et mourut en 1528 dans une île infestée de crapauds et de moustiques.
19Le règne d'Askia Mohamed (1493-1528) fut celui des intellectuels malikites de Tombouctou. L’Askia était peu cultivé et était l'homme des oulémas. Il les vénérait religieusement, cherchait leur baraka et pensait qu'ils pouvaient lui procurer le paradis. Dès le début de son règne, il leur accorda des privilèges honorifiques qui leur assurèrent une place de choix dans la société. Tandis que le protocole impérial obligeait tous les citoyens à se découvrir, à se couvrir de poussière ou de farine pour saluer l'Askia, à se tenir à l'écart de son trône, les intellectuels malikites étaient exemptés de ces obligations et avaient le privilège d'être dans l'intimité de l'Askia, d'être comme ses égaux. Ainsi les chérifs avaient le droit de s'asseoir sur le trône de l'empereur. Les docteurs étaient seuls admis à manger avec lui, dans le même plat. Sur le plan économique, l’Askia vidait le trésor impérial pour désintéresser certains membres de cette élite. L’Askia les associait également à la gestion du pouvoir de l’État (Kâtî Maḥmûd, 1964, Chap.I).
20L’Askia rappelle alors les lettrés malikites persécutés par Soni Ali, essaye d’en attirer d’autres et donne à Tombouctou et Djenné le rôle de foyers de culture arabo-musulmane. Des érudits arabes du Maghreb avaient fait le déplacement de Tombouctou pour donner ou suivre les cours de leurs confrères noirs de Tombouctou : Toute une littérature de langue arabe s’y développa du XVIe au XVIIe Siècle. À cette époque, la littérature malikite a retrouvé ses lettres de noblesses en Afrique Occidentale et Centrale.
21Ainsi, Askia Mohamed avait œuvré vigoureusement pour une intégration politique et sociale conforme aux préceptes de la religion musulmane. Il s’entoure exclusivement de conseillers musulmans de Tombouctou, et demande aussi des consultations juridiques à trois érudits de grand renommé : Abdallâh al-Ansamâni de Takedda, l’Imam al-Suyûţî d’Egypte et al-Maghîlî. Malgré cela, il n’arrive pas à rompre avec les traditions africaines héritées du temps de la dynastie précédente : feu sacré, l’existence dans la haute administration d’un grand prêtre, chargé d’officier le culte des ancêtres et des génies…De même, il n’applique pas avec rigueur, les conseils donnés par al-Maghîlî contre les «faux musulmans» qui sont dans l’administration de l’Askia. C’est ainsi que les leçons données par al- Maghîlî aux souverains de l’Afrique Occidentale étaient restées lettres mortes jusqu’au moment où le Sheykh ‘Uthmân Dan Fodio s’en était servi comme une doctrine et une arme contre des princes devenus inutiles à l’expansion de l’Islam (el-Fasi M., 1997, p.106 ; Moumouni S., 2002, pp. 111-120).
22Bien avant Askia Mohamed, l’Afrique Subsaharienne avait connu des souverains qui ont fait la gloire des écoles juridiques musulmanes. Parmi ces souverains, nous citerons le sultan Mansa Moussa, très fière de son appartenance à l’école malikite. Lors de son pèlerinage à la Mecque, Mansa Moussa avait atteint la ville du Caire en Juillet 1323. Dans la cour du sultan al-Nâșar Mohammed b. Qalâwûn, ce dernier lui avait recommandé de respecter les protocoles d’usage (embrasser le sol sous les pieds du sultan), mais Mansa Moussa refusa ces règles de cérémonie et rétorque sèchement au traducteur : «Je suis de doctrine malikite et je ne prosterne que devant Dieu». Le sultan al-Nâșar avait accepté cette velléité de contestation et avait honoré son hôte de passage en discutant avec lui sur des sujets qui importent leurs deux Etats (Ţarkhâne Ibrâhim A., 1973, pp.82-83). Le Mansa Moussa à son tour avait gratifié le sultan al-Nâșar d’un cadeau très important de la valeur de cinquante mille dinars (Ibn Khaldûn, 1992, T. 5, p. 515). Le sultan al-Nâșar avait supporté matériellement et moralement le convoi du roi soudanais du Caire aux lieux Saints de l’Islam. Sur son chemin, Mansa Moussa avait distribué toutes les richesses qu’il disposait et s’est trouvé dans l’obligation de contracter un emprunt de cinquante mille dinars avec Sirâdj Eddîne b. al-Kwîk, un riche commerçant d’Alexandrie, à part des aides matérielles reçues de la part du sultan d’Egypte (Ibn Khaldûn, 1992, T. 5, p. 515). Mansa Moussa avait rejoint son Empire en 1325, en compagnie d’une pléiade d’érudits et savants arabes parmi lesquels, Abû Ishâq Ibrahim al-Sâhilî alias ‘‘Tûwîdjen’’ qui a doté les villes de Tombouctou, Gao, Djenné et Niani d’une architecture islamique, riche en ornement arabesque. C’est ainsi qu’il construisit pour le Mansa et pour la première fois au Soudan occidental, une mosquée en banco avec un minaret sous la forme pyramidale, dans la ville de Gao. Il lui avait construit aussi une autre mosquée couplée d’une grande salle de conférence royale avec une coupole en bois élevée à trois niveaux (Ibn Khaldûn, 1992, T. 4, p. 256). Certaines sources lui attribuent encore la construction de la mosquée «Djingarey Béro» (Abu Bakr Ismâ‘îl M., 1997, p. 32).
23Mansa Moussa, le roi pèlerin était revenu épris de bonne foi, mais n’a pas eu l’esprit missionnaire car l’écrasante majorité des populations du Mali, surtout dans les falaises du Bandiagara, demeurait adepte de la religion traditionnelle, ce que le Mansa cautionnait sous réserve de tribut et d’obéissance (el-Fasi M., 1997, p.105-106).
24L’Empire du Songhay se maintiendra grâce à quelques souverains très actifs jusqu’à la fin du XVIe siècle et connaîtra une période de calme et de restauration de l’autorité sous l’Askia Daoud (1549-1582). L’organisation sociale paraissait solide mais l’Islam perdait ‘‘la guerre’’ contre la magie, l’obscurantisme et la débauche. À cela s’ajoute les querelles fratricides dans la famille royale, qui avait fini par affaiblir la dynastie et effondrer l’armée Sonrhaï avec elle.
25En 1590, le sultan du Maroc, Moulay Ahmed, voulant mettre la main sur l’or du Soudan occidental envoya une expédition à travers le Sahara, sous les ordres du Pacha Djûder. Lors de la bataille de Tondibi, le 12 Avril 1591, les 40.000 guerriers Sonrhaï armés de flèches, sabres et lances, furent mis en déroute par les quelques 3.000 marocains dont des renégats espagnols armés de mousquets et d’armes à feu. Djûder occupa ainsi les cités de Tombouctou et Gao. Alors, les Askia se sont trouvés dans l’ultime obligation de se retirer sur le Dendi afin de préserver leur indépendance. Ainsi s’achève brusquement le Moyen-âge au Soudan occidental (Hubert D., 1976, p. 42-43).
26Les objectifs de cette conquête marocaine n’étaient pas de contribuer à l’expansion de l’Islam, mais plutôt de mettre la main sur les mines d’or de la région soudanaise afin de renflouer les caisses de l’Etat marocain, qui était aux prises avec les Espagnols, les Portugais, les Turcs et les tribus insoumises de l’Atlas. Les conquérants marocains ont alors ravagé les cités musulmanes locales, massacré ou déporté les théologiens de la célèbre université Sankoré de Tombouctou. En 1660, les marocains ont abandonné leur colonie soudanaise. Mais quelques éléments de l’expédition (les Arma, de l’arabe al-Ruma ou tirailleurs) étaient restés sur place pour maintenir leur autorité sur une partie de l’ancien empire Gao. Ces derniers ‘‘Arma’’ se sont intégrés progressivement dans la société Sonrhaï. Mais leurs Pachas n’ont pas pu tenir tête aux attaques répétitives des Peul, des Touareg et des Bambara de la boucle du Niger sombrés dans l’anarchie. Vers 1720, une partie des Arma s’attaque à la vallée du Sénégal, la mettent à feu et à sang. Le sultan du Maroc a alors envoyé une armée de 9.000 hommes pour mater les insurgés et venir en aide aux musulmans sunnites de cette région (Nicolas G., 1981, p. 41). Ce qui atteste les relations très anciennes existantes entre le Sénégal et le Maroc.
Impact du Malikisme sur la vie des communautés Sonay
La justice et le droit
27Dans l’empire du Songhaï, à l’époque des Askia, la justice était bien organisée à la manière islamique et explicitement réservée aux Cadis ou aux chefs coutumiers. Et contrairement à la plupart des pays du Soudan occidental (Seybou D., déc. 2023, p. 333-338), où le droit de grâce et de châtiment appartenait au pouvoir royal, à Tombouctou, ce droit est pleinement exercé par le Cadi en fonction. Kâti disait dans cet ordre d’idée : «Cette ville de Tombouctou, en ce temps-là, n’avait pas d’autre magistrat que le magistrat chargé de rendre la justice ; elle n’avait pas de Chef, ou plutôt c’était le Cadi qui était chef de la ville et qui seul possédait le droit de grâce et de châtiment» (Kâtî Maḥmûd, 1964, p. 314). Ainsi, les Cadis de l’empire du Songhaï sont indépendants et jouissent de grandes prérogatives, car détiennent tous les pouvoirs dissuasifs et coercitifs. Le Cadi après son investiture acquiert un large pouvoir décisionnel dans ses prises de position et jugements, allant parfois jusqu’à défier les souverains (Es-Sa‘dî, 1964, pp. 47, 324-325 ; Kâtî Maḥmûd, 1964, pp. 116-117, 167-168).
28Les rois du Songhaï accordaient un grand intérêt à la magistrature suprême. Ainsi, les Cadis sont nommés par le roi lui-même après une longue enquête de moralité (Es-Sa‘dî, 1964, p. 31). Pour ce faire, il nomme des Cadis versés dans les sciences islamiques, choisis pour la plupart des cas, parmi les érudits et jurisconsultes d’origine arabe installés en Afrique Subsaharienne, mais de même parmi les érudits noirs qui ont acquis le savoir islamique auprès des savants arabes.
29Deux juridictions cohabitaient dans l’empire. La première s’inspirait du droit musulman malikite. Le Cadi est désigné à vie par le roi et était un juge autonome et souverain. Il était assisté par des notaires, des huissiers et des secrétaires. Il garantissait donc l’établissement des états civils : gestion des successions, validations d’actes privés, enregistrement des naissances etc. Il protégeait certaines libertés fondamentales. Il était le vrai maître de Tombouctou. La deuxième juridiction se base sur la justice coutumière, plus répandue dans l’empire, elle était exercée à l’amiable au niveau des instances traditionnelles. Ces juridictions préservent le droit et la liberté des populations (J. Ki-Zerbo et Djibril Tamsir Niane, 1991, p. 145 ; Yacouba Moumouni, 2007, pp. 201-202).
30En définitif, à Tombouctou, ce sont les intellectuels malikites qui détenaient la magistrature suprême, celle de la Justice du Cadi. La véritable autorité de la ville n'était pas le Tombouctou-Koï, représentant de l'empereur (l’Askia) ni les divers agents qui percevaient les taxes sur le commerce et assuraient la police, mais plutôt le Cadi. Tout lui était subordonné. Les agents impériaux ne pouvaient rien contre sa volonté, et il lui arriva, à plusieurs reprises, de s'opposer aux ordres de l’Askia. Le cadi fut choisi dans la famille des Aqit pendant tout le XVIe siècle : il était entouré d'un conseil d'Oulémas et de savants qui l'aidait à juger toutes les affaires qui n'ont pu être tranchées par les cadis des petits quartiers. Son tribunal réunissait donc l'élite malikite. Sa sentence était sans appel. Au dire des Tarikhs, les Cadis de Tombouctou furent des juges équitables. La présence de juristes aussi compétents qu'Ahmed Baba était une garantie sûre pour les justiciables de toutes les catégories. Cette activité juridique donnait au Cadi un pouvoir singulier. Le Cadi était aussi le garant de l'ordre public et de la liberté individuelle. Il veillait à ce que les hommes libres jouissent pleinement de leurs droits et libertés. Il avait plusieurs fois intervenu auprès des représentants impériaux pour protester contre la réduction d'hommes libres en esclavage. Sa maison et celles des autres imans des mosquées étaient des asiles inviolables. Chef de la communauté musulmane, il assurait l'assistance publique, veillait à la distribution de l'aumône aux pauvres et, à une époque où l'Etat ne s'occupait pas des travaux publics, c'était à lui qu'incombait la restauration des monuments religieux. L'œuvre du Cadi El Aqib, le grand bâtisseur des mosquées de Tombouctou, fut dans ce domaine remarquable. Ainsi le Cadi était un seigneur à Tombouctou. Son pouvoir était incontestable. Son seul moyen de coercition était sa solide foi à la religion et la loi musulmane qu’il applique scrupuleusement dans les affaires courantes des populations locales (Mody Cissoko S., 1969, pp. 61-62.).
La vie religieuse
31Le Malikisme a réalisé un changement dans les pratiques religieuses des Sonay notamment le rite du pèlerinage de la Mecque et l’application de certaines pratiques musulmanes comme le Waqf (institution charitable, donation ou legs pieux).
32Il est à préciser qu’en Afrique subsaharienne, l’institution du waqf était peu utilisée en tant que moyen juridique pour doter des écoles, des mosquées et autres édifices religieux. Les raisons sont certainement dues à la fragilité des structures. Dans l’Afrique de l’Ouest et la Vallée du Nil, l’institution de la madrasa (institution d’enseignement islamique), en tant que telle, faisait défaut. Aucun souverain n’avait eu l’intuition de fonder une, même dans les centres de savoir les plus importants comme Tombouctou. L’enseignement étant donné à titre privé, donc non institutionnalisé.
33Notons que des souverains musulmans de l’Afrique de l’Ouest créèrent des fondations en dehors de l’Afrique noire, notamment au Hijâz et en Egypte. En effet, durant son pèlerinage vers 1497, l’Askia Mohamed du Songhay avait acheté des jardins à Médine pour que les pèlerins de l’Afrique de l’Ouest en profitent. Au milieu du XIIIe siècle, le roi du Kanem avait institué au Caire une madrasa pour les étudiants de son pays s’y trouvant, et bien que cela n’ait pas été indiqué, il est vraisemblable que ce fut un waqf. Au XVIe siècle, le Maï Idriss Alaouma de Bornou acheta une maison et une plantation de palmiers-dattiers à Médine, dans laquelle il installa des esclaves par acte de piété. En 1837-8, Mohamed ‘Alî Pasha7 créa un waqf, à la demande d’un Shaykh soudanais, pour l’entretien du riwâq (pavillon) de Sinnâr, au profit des étudiants soudanais (Kâtî Maḥmûd, 1964, p. 131 ; p. 131 ; Encyclopédie de l’Islam, 2005, Tome XI, pp. 108-109).
34À part les biens immobiliers, il y a deux domaines dans lesquels il existe des preuves écrites qui justifient l’institution du waqf en Afrique Noire, depuis fort longtemps : des livres et des esclaves (Kâtî Maḥmûd, 1964, pp. 196-199).
La culture et l’éducation
35Le Malikisme a contribué énormément à la diffusion de la culture islamique et à la promotion de l’éducation islamique dans les régions Sonay. Ainsi, les Sonay ont connu une riche culture islamique qui s’est ancrée en eux, en façonnant leur identité culturelle distinctive marquée par des valeurs islamiques et une reconnaissance des traditions africaines. Cette culture est marquée par des échanges intellectuels, architecturaux et artistiques, et présente les aspects suivants:
- Une architecture typiquement islamique: Celle-ci avait permis aux Sonay de construire des mosquées conformes à l’architecture musulmane de l’époque et des tombeaux qui reflètent cette même architecture (Tombouctou, la ville aux 333 saints);
- Une promotion de l’éducation musulmane: Avec la création de plusieurs centres de formation (Madarsa), jumelés à la mosquée qui représentait l’espace adéquat de l’apprentissage;
- L’art, la littérature et la poésie: Les Sonay ont utilisé l’alphabet arabe pour s’exprimer intellectuellement avec des auteurs et poètes de renom comme Ahmed Baba de Tombouctou.
Les échanges culturels, politiques et commerciaux
36Le Malikisme a aussi beaucoup contribué dans les échanges culturels, politiques et commerciaux des Soney avec d’autres régions du monde musulman. Ainsi, les Sonay ont eu des contacts avec des marchands, des érudits et des voyageurs Kharidjites ibadites ou Malikites, venus du Maghreb, de l’Egypte ou d’autres régions du monde musulman.
37Ainsi, dans les échanges commerciaux, les Sonay ont échangé des biens tels que le sel, l’or et les tissus avec d’autres peuples du monde musulman. Les Sonay faisaient partie d’un vaste réseau de commerce qui reliait l’Afrique de l’Ouest à la Méditerranée et au Moyen-Orient. Sur le plan culturel, ils ont adopté des éléments culturels islamiques tels que l’architecture, la littérature, la poésie, l’art, etc et ont contribué à la diffusion de cette culture dans plusieurs régions du Soudan occidental et central. Sur le plan politique, les Sonay entretenaient des relations amicales ou tumultueuses d’autres fois avec ses voisins, comme les Touaregs, les Mossi, voire les Haussa.
Ces échanges ont contribué à la richesse culturelle, économique et politique des Sonay et ont permis la diffusion des connaissances et des idées.
Conclusion
38Pour être en harmonie avec les coutumes Sonay, le Malikisme, n’entre pas en conflit avec la culture purement Sonay. Le droit islamique Malikite bien que sunnite, donc théoriquement orthodoxe se fusionne très souvent aux pratiques fétichistes et animistes Sonay. Donc, sans prosélytisme violant, le Malikisme s’est implanté au Sonay avec surtout l’aide de plusieurs parties marabouts et souverains influencés par la civilisation juridique arabo-berbère véhiculée en milieu Sonay par les commerçants maghrébins qui devinrent rapidement les conseillers, les secrétaires et les chargés d’affaires juridiques des sultans Sonay. Dans ce processus d’acculturation, les érudits du Malikisme jouèrent un rôle de premier plan. Ils étaient tous dévoués à cet ascétisme juridique propre aux fuqahâ’ (jurisconsultes) de la première heure. Au XVe siècle, la plupart de ces érudits étaient des autochtones d’origine Sonay. Plusieurs avaient étudié au Caire, à Fès, à Tunis et au Soudan. Ces érudits avaient une bonne connaissance de la culture arabe, car ils étaient très attachés à la littérature arabe et au droit islamique. Ils pensent, écrivent et commentent en arabe les différents livres de l’école Malikite. Quant aux souverains Sonay, ils n’ont ménagé aucun effort dans le seul but de rehausser le sens de la justice rendue par des Cadis Malikites qu’ils nomment à vie.
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Notes
1 - Etymologiquement, le terme fiqh signifie le savoir, la jurisprudence, la connaissance et la compréhension. Quant au terme faqîh, c’est un titre honorifique donné aux hommes de loi, aux jurisconsultes, lettrés et savants religieux
2 - Texte fondamental et manuel de jurisprudence malikite utilisé comme référence dans le monde musulman. Ce manuel est très apprécié en Afrique du Nord et de l’Ouest, pour sa précision et sa concision des principes clés du malikisme. Le texte est écrit par un jurisconsulte égyptien du nom de Khalil ibn Ishaq al-Jundi (m. 1365).
3 - Es-Sa‘dî ‘Abderrahmân, Tarikh es-Soudan, Texte arabe éd. et Trad. O. Houdas, avec la Collaboration de Edm. Benoist Paris, 1964, p. 109
4 Es-Sa‘dî ‘Abderrahmân, op. cit., p. 109
5 - Es-Sa‘dî ‘Abderrahmân, op. cit., p.110
6 - Pierre Alexandre, «Les Africains», Collection Histoire ancienne des peuples, Editions Lidis, Paris, 1982, pp. 203-204.
7 - Fondateur de l’Egypte moderne, Ali Pasha (1769-1849) fut un vice-roi d’origine albanaise et gouverneur ottoman qui gouverna l’Egypte, le Soudan, la Grèce et le Hidjaz (Mecque et Médine). Il dirigea d’une main de fer l’Egypte et les Colonies ottomanes de 1805 à 1848.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Seybou DJIBO
Enseignant-Chercheur, Département d’Histoire et Études Stratégiques, Université André Salifou (Niger)