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N°42-Spécial
Absence du père et développement psychoaffectif des enfants déplacés de la région de Tillabéri
Résumé
Il est reconnu dans toutes les sociétés que les pères ont une influence importante sur leurs enfants. Le comportement du père varie selon le contexte social, de sorte que celui-ci façonne les effets variables que peuvent exercer les pères sur leurs progénitures. Une grande partie de la recherche contemporaine sur le sujet, dans le domaine des politiques ou des sciences sociales, s’est intéressée aux effets de l’absence du père sur le développement psychoaffectif de l’enfant. De fait, les contributions matérielles du père (via son soutien financier) et son soutien tant psychologique qu’affectif sous-tendent le développement des enfants sur plusieurs aspects, notamment leur niveau de scolarité et leurs perspectives de réussite sociale. Le but de ce travail est d’aborder les conséquences de l’absence du père sur le développement psychoaffectif des enfants déplacés de la région de Tillabéri.
Abstract
It is recognized in all societies that fathers have a significant influence on their children. Fathers' behavior varies depending on the social context, shaping the varying effects that fathers can have on their offspring. Much of the contemporary research on this topic, in the fields of policy and social sciences, has focused on the effects of father absence on children's psycho-emotional development. In fact, fathers' material contributions (through financial support) and psychological and emotional support underpin many aspects of children's development, including their level of education and prospects for social success. The aim of this study is to address the consequences of father absence on the psycho-emotional development of displaced children in the Tillabéri region.
Texte intégral
pp. 121-129
Introduction
1La région de Tillabéri fait partie de la zone qualifiée de « zone des trois frontières » (Mali, Burkina Faso, Niger) marquée par des attaques terroristes et/ou de bandits armés depuis plusieurs années. C’est dans cette zone semble-t-il que tous les groupes terroristes du monde (JNIN, Boko haram, Alkaida et autres) se sont invités pour semer la zizanie et le désordre afin de tester leur assise au niveau international. Malgré cette malheureuse implantation les forces de défense et de sécurité de ces trois pays n’ont jamais accepté de descendre l’échine pour leur permettre de s’adonner à leurs opérations macabres. C’est dans ce contexte que nous avons choisi de travailler sur la région du Niger la plus concernée par cette insécurité prenant l’allure d’un affront frontal envers ces trois pays. Pour ce faire, nous pensons qu’en commençant par un cadre théorique, nous pouvons permettre à nos lecteurs de comprendre davantage la problématique dont nous traitons.
Cadre théorique de l’étude
2L’engagement du père est une caractéristique distinctive de l’espèce humaine, dont les manifestations variables ont évolué au fil des époques et des circonstances. Les comportements et rôles du père varient également d’un contexte socioculturel à l’autre et même au sein d’une même culture, engendrant ainsi une gamme variée d’influences sur les enfants. Les pères peuvent fournir une protection, des ressources matérielles (l’argent, du bétail, un héritage), des soins directs (changer les couches, jouer avec l’enfant) et indirects (les mariages arrangés dans certaines cultures); ils peuvent aussi servir de modèles sociaux. Leurs impacts sur les enfants peuvent notamment être mesurés en termes de fécondité (nombre d’enfants), survie et santé, niveau de scolarité atteint, développement socioaffectif (habiletés émotionnelles, développement du langage, de l’attention etc) et paramètres de reproduction (relations de couple et fécondité des enfants).
Quel est le rôle du père dans le développement de l’enfant ?
3Pendant longtemps, on pointe du doigt la relation mère-fille afin d‘expliquer un certain nombre de troubles, d’angoisses et de dysfonctionnements (Cordier, 2024). Et les pères dans tout ça ? Où sont-ils ? Quel rôle jouent-ils dans le développement, et l’avenir de leur enfant ? En omettant de les mentionner on finirait presque par croire que leurs actes, leur personnalité n’ont aucune conséquence sur le bon fonctionnement psychique de leur progéniture. C’est pourtant bien loin d’être le cas.
4Les possibles dysfonctionnements dans la relation mère-fille seraient bien souvent à l’origine de nombreux troubles (Cordier, op.cit). Même s’il est vrai que l’enfant entretient avec sa mère une relation particulière, due au simple fait qu’elle l’a porté 9 mois durant, donné le sein ou le biberon, un enfant n’en reste pas moins le fruit de deux êtres, et il est vrai qu’on a parfois tendance à négliger cette deuxième moitié qui est pourtant plus qu’indispensable et, dans de nombreux cas, défaillante.
5Prenant en compte les caractéristiques particulières du comportement paternel, nombre de chercheurs avancent l’hypothèse que le père influe sur le développement de l’identité sexuée de l’enfant, particulièrement chez le garçon (Lamb et Stevenson, 1978 ; Parke, 1979 ; Bronstein, 1988). Ce point de vue s’appuie sur le fait que, dans un grand nombre de cultures, le père s’intéresse bien plus à un fils qu’à une fille après l’accouchement (Cox, Owen,Lewis et Henderson, 1989 ; Fagot, 1974 ; Gewirtz et Gewirtz, 1968 ; Jackson, 1987 ; Lamb, 1977a, 1977b, Snow, Jacklin et Maccoby, 1983).
Absence du père dans la vie de l’individu
6Le père ne doit pas se contenter d’apporter sa contribution à la conception, il n’est pas un simple géniteur. Outre l’amour qu’il donne à son enfant et qui l’aide à se construire, à bâtir l’estime de soi, à se sentir protégé, il représente avant tout une figure d’autorité essentielle (Vardis, 2019). Le père représente la loi, celle qui va permettre à l’enfant de connaître les règles de la vie en société : ce que je peux faire ou ne pas faire, ce que je dois faire et ne dois pas faire ; il va également lui donner les armes pour affronter le monde extérieur, il est supposé être un guide (Vardis, op.cit). Des chercheurs ont examiné l’effet de l’influence paternelle sur le développement cognitif et motivationnel de sa progéniture. Il ressort de ces études que le vide laissé par le père ne semble pas pouvoir être comblé par d’autres adultes (Pedersen, Rubensttein et Yarrow, 1979).
7C’est également au père que revient la mission d’empêcher la relation fusionnelle entre l’enfant et sa mère, afin de lui permettre de se réaliser en tant qu’individu ; il conduit l’enfant vers davantage d’autonomie, le responsabilise et lui fait comprendre qu’il est une personne à part entière et lors du passage obligé du Complexe d’Œdipe du garçon, il incarne là encore l’interdit : Je suis l’amoureux de maman, toi tu es son enfant, tu ne peux donc pas te marier avec elle, ça, c’est ma place ; le père est l’incarnation des limites à ne pas dépasser ( Fournier, 2020 ). Le père doit ensuite représenter le modèle ; le garçon cherche inévitablement à ressembler à son père : Mon père, ce héros, alors que la fille voit en lui, le premier homme de sa vie, l’homme idéal, celui auquel devra ressembler son amoureux plus tard (Lacan cité par Fournier, 2020). D’où selon l’auteur, l’importance du regard que le père porte sur sa fille : la regarde-t-il avec fierté, bienveillance, la rassure-t-il sur sa personnalité et son apparence ? Ce qu’il lui transmet à travers son regard, ses mots, est capital puisque c’est ce schéma initial qui va l’aider ou pas à se structurer en tant que femme, et également en tant que mère (Dor, 1989).
8Dans une étude sur de jeunes enfants dont le père était présent, Yarrow, MacTurk, Veitze, Mac Carthhy, Klein et Mac Quiston (1984) signalent que le père, en tant que facteur de stimulation et d’encouragement joue un rôle particulièrement important dans le développement du désir de réussir chez les garçons (mais pas les filles). Pareillement, Wachs, Uzgiris et Hunt (1971) notent qu’une participation plus active du père se traduit par une meilleure performance sur l’échelle de développement de Uzgiris et Hunt (1975, 2000).
9L’importance du regard du père sur son enfant, et la façon dont il le/la valorise sont donc primordiales pour son développement. Un père qui représente l’autorité, la loi, ne peut qu’avoir raison aux yeux de son enfant, il détient selon lui la vérité absolue, et ce, même en ce qui le concerne (Deslauriers, 2012). Aussi s’il le rabaisse, a des paroles blessantes, du genre : Tu n’es vraiment pas doué , Je ne sais pas ce que tu vas bien pouvoir faire de ta vie et d’autres mots qui sortent régulièrement de la bouche de patients encore meurtris et toujours convaincus que leur père avait certainement raison, eh bien ces paroles sont autant de cicatrices béantes qui s’impriment dans l’esprit de l’enfant jusqu’à devenir des certitudes qui ne le lâcheront plus, une seconde peau (Recalcati, 2015).
10Autre fonction capitale : le nom du père ; le père transmet son nom (même si les choses peuvent désormais être différentes de nos jours, mais c’est là un autre sujet) à son enfant, il y a filiation, il le reconnaît, et lui transmet ses racines ; au contraire, un enfant non reconnu cherchera toute sa vie son origine, son histoire (Fournier, op.cit).
11La réalité est malheureusement plus compliquée. Le rôle du père a considérablement changé ces dernières années. Des foyers monoparentaux, des pères trop jeunes, des femmes de plus en plus actives, un jeunisme ravageur (Je suis son père mais on me prend souvent pour son grand frère !) sont autant de modifications sociales qui entrainent des dysfonctionnements dans la fonction du père et dans sa relation à l’enfant (Deslauriers, 2012).
12Le père a souvent tendance aujourd’hui à se positionner en seconde mère ; la limite entre les deux est parfois floue et les rôles ne sont plus tenus ; Malgré toute sa bonne volonté, il ne sera jamais une maman, et l’enfant sans père n’a plus de repères, plus de limites non plus (Rufo, 2011).
13D’autres pères se comportent comme les copains de leurs enfants. Et là encore, les limites ne sont plus apprises, les valeurs laissent à désirer et le modèle ressemble davantage à un adolescent en quête d’identité qu’à un héros accompli (Rufo, 2011 ; Deslauriers, op.cit).
14De nombreux pères - pas tous, sont carrément absents ; désertent-ils afin de refaire leur vie ailleurs, laissant derrière eux des enfants avec des béances affectives douloureuses, soit ils sont absents même s’ils vivent sous le même toit qu’eux (Dumas, 2012). Ils regardent évoluer leurs bambins d’un œil distrait, ne leur accordant pas l’intérêt, l’estime et hélas ! l’amour dont ils auraient besoin pour devenir des adultes accomplis ; plus soucieux de leur vie professionnelle ou sociale que de leur vie familiale, ils abandonnent toutes les fonctions à la mère, se déchargent complètement de leur mission (Dumas, op.cit). On retrouve alors des foyers avec des mères surchargées, tant au niveau émotionnel que sur l’organisation et la logistique et des pères qui pensent que rapporter un salaire à la fin du mois est suffisant, l’enfant a donc un modèle bancal ; plus personne ne fait barrage pour le « séparer » de sa mère et faire de lui un individu solide et sûr de lui (Corneau, 1989).
15Enfin il y a encore et toujours les pères tyranniques, trop autoritaires, ou qui n’ont jamais été investis d’une quelconque paternité affective ; ils traitent leur enfant en adulte, et ce dès son plus jeune âge, parfois même en rival qu’il faut écraser, et au lieu d’aider l’enfant à se construire, ils le détruisent par des paroles blessantes, humiliantes (sans parler de violences physiques) et par leur manque d’amour (Cordier, 2024). Ces séquelles sont profondes, et il faut en général de solides thérapies pour venir à bout de ce qui a été « ancré » dans ces enfants devenus adultes, ramener la confiance en eux, leur faire prendre conscience qu’ils sont des individus méritants, dignes d’amour et d’intérêt, les réconcilier avec le petit enfant qui sommeille encore en eux et a été meurtri, parfois presque détruit (Recalcati, 2015). Le manque, voire l’absence d’amour et les paroles qui rabaissent, laissent autant d’hématomes que les coups ; sauf que ces coups-là sont invisibles et qu’aucun pansement ne peut les aider à cicatriser (Dumas, 2012). Dans les situations d’insécurité comme c’est le cas de la région de Tillabéri les pères sont souvent absents parce que certains sont morts ou contraint d’abandonner leur famille pour se réfugier à Niamey la capitale, dans une zone plus sécurisée de la région ou carrément choisir la voie de l’exode vers les pays d’Afrique ou d’Europe. Or, cette situation de manque n’est pas sans conséquences sur les femmes et les enfants, particulièrement sur les enfants.
Conclusion
16En récapitulant, nous disons que le présent travail ne constitue que l’ébauche et le prélude d’une étude sur le terrain susceptible de nous permettre de collecter des données suivant une méthodologie que nous comptons décliner au moment opportun afin de comprendre véritablement ce que l’absence du père représente dans la vie des enfants de la région de Tillabéri. Cela laisse entendre que ce premier article que nous intitulons (a) sera suivi d’un second article (b) constituant la seconde phase et la fin de l’étude.
Bibliographie
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