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N°42-Spécial
Les communautés Arma de Gao : origines et zones d’expansion
Résumé
Cet article s’inscrit dans une logique d’apport à la littérature existante sur les Arma de Gao et leurs origines. Il est basé essentiellement sur la collecte et le traitement de généalogies comme support de documentation, complétées par des documents écrits anciens. Les enquêtes ont permis d’explorer les pistes menant aux premiers mariages ayant donnés la première génération des « enfants métis » autour des années 1595-1610 qui sont les premiers jalons des pouvoirs locaux actuels. Les chefferies Arma d’aujourd’hui se réclament essentiellement de ces ancêtres éponymes en provenance des certaines villes marocaines comme Tanger, Marrakech, Fès ou de zones comme le Dra’ a, le Djebel, etc. Dans les généalogies, se retrouvent des noms de personnalités figurant dans les Tarikhs anciens, ce qui donnent aux sources orales une certaine crédibilité. Dans la plupart de celles-ci apparaissent des noms comme Mobarek-Es-Saou’ouaf, Draoui Naga ou Nasser Ibrahim dit Kirinfi, etc. Les communautés les plus connues qui reviennent dans les généalogies sont : Darawi, Garawi, Mudashin, Laluj, Hamahogo, etc. Le nom Turé qu’on attribue à certaines familles Arma de Gao ne ressort pas du tout dans les généalogies, ni dans les Tarikhs soudanais. Au contraire, du moins dans la zone de Gao, presqu’aucun clan Arma ne se fait appeler « Turé ». Les clans Arma de Gao ont essentiellement essaimé de Banba à la ville de Gao à travers des mariages au sein des clans leur conférant un statut et des privilèges hérités de l’histoire qui les différencient des autres communautés de la même zone. Cet exercice a eu des limites qui méritent d’être prises en charge dans des recherches futures pour ce qui est de la descendance de certains caïds de Gao cités par les Tarikhs anciens mais dont aucune famille ne se réclament, ce qui est loin d’être anodin.
Abstract
This article contributes to the existing literature on the Arma of Gao and their origins. It is based primarily on the collection and analysis of genealogies as source material, supplemented by ancient written documents. The research explored the paths leading to the first marriages that produced the first generation of "mixed-race children" around 1595-1610, which represent the early foundations of the current local power structures. The Arma chieftaincies of today primarily claim descent from these eponymous ancestors originating from certain Moroccan cities such as Tangier, Marrakech, and Fez, or from regions like the Draa Valley and the Djebel Mountains. The genealogies contain names of figures appearing in the ancient Tarikhs, lending a certain credibility to the oral sources. Most of these genealogies feature names like Mobarek-Es-Saou’ouaf, Draoui Naga, or Nasser Ibrahim, also known as Kirinfi, etc. The most well-known communities that recur in the genealogies are: Darawi, Garawi, Mudashin, Laluj, Hamahogo, etc. The name Turé, attributed to some Arma families of Gao, does not appear at all in the genealogies, nor in the Sudanese Tarikhs. On the contrary, at least in the Gao area, almost no Arma clan calls itself "Turé." The Arma clans of Gao essentially spread from Banba to the city of Gao through intermarriage within the clans, granting them a status and privileges inherited from history that distinguish them from other communities in the same area. This exercise had limitations which deserve to be addressed in future research regarding the descendants of certain caïds of Gao cited by the ancient Tarikhs but of whom no family claims descent, which is far from insignificant.
Table des matières
Texte intégral
pp. 329-344
Introduction
1Le terme « Arma » viendrait de l’espagnol « Armas » qui désigne les « fusiliers » faisant allusion aux militaires qu’ils étaient en venant dans le Bilad-Al Sudan. Ce vocable est très connoté dans l’espace songhay. En effet, le terme est surtout utilisé dans la région de Tinbuktu, Gundam, Direy, Rharus et Banba où il est repris sous le vocable de « aruma/arumey » pour désigner les descendants des marocains. Dans la région de Gao, ce terme n’est pas courant mais on parle plutôt de larbu/larbey qui proviendrait d’une déformation du mot « arabe », une façon à marquer leur « arabité » par rapports aux autres communautés. Dans les traditions orales, ils sont présentés sous le titre de Turé, on parle beaucoup de « Drawi-Ize Turé », qui ne représente qu’un clan Arma parmi tant d’autres. Cette appellation « Turé » n’est pas le nom par lequel les Arma se désignent couramment entre eux. Les origines des Arma sont juxtaposées aux zones de recrutement de leurs « ancêtres ». Il ressort des analyses que les soldats déployés par Ahmed Al-Mansur, sultan du Maroc en 1591, ont été engagés dans des régions propres à chaque contingent. Et dans leurs usages, il est de coutume de s’appeler par le nom du village pour des raisons plus pratiques. On rencontre fréquemment des noms comme Ahmad El Andalus, Abdallah Er-Chergui, Mobarek Es’Saou’ouaf1, etc. C’est aussi une pratique courante dans le monde musulman, sans doute pour de repérages faciles dans les regroupements importants. Et enfin, dans une organisation comme la colonne de mercenaires de 3000 combattants, il est davantage nécessaire d’intégrer des classifications de ce genre pour une meilleure organisation et une plus grande fluidité dans la coordination des actions avec les moyens rudimentaires de communication de l’époque.
2Pour les Arma de Gao, à l’instar de certaines communautés du Mali, leurs origines remontent aux migrations venues du Maghreb et à l’occupation du Songhay par les Marocains de 1591. Les communautés du Mali en général et de l’ancien bastion songhay en particulier sont très variées et ont surtout des traditions orales essentiellement basées sur des récits et des légendes. Dans ces joutes oratoires, en général, n’apparaissent que des hommes « forts », de rois « hors du commun », tels Sunjata, Soni Ali Ber, Askia Mohamed, qui sont célébrés et adulés. Cela donne des « généalogies » des clans forts qui ont eu à leur service des « systèmes » de transmission et de perpétuation du pouvoir : les fameux « géséré dunké », les griots officiels. Ceci est évidemment un piège duquel il faut se sortir d’autant que les autres communautés ne bénéficiant pas de cette culture de « conservation » et de « transmission » ont aussi leurs « histoires ». Par ailleurs, cette fabrique de l’histoire ne retient que les hommes forts et très peu les femmes, voire pas du tout sauf si celles-ci ont un destin hors du commun : le cas Sarawnia Mangu, Nana Triban, la sœur de Sunjata ou la Reine Poku, etc.
3On comprend alors que les communautés Arma ou apparentées, constituées de commerçants negro-arabo-berbères, de négociants soninké et manding, de lettrés et riches jurisconsultes, qui vouent un culte à leurs devanciers, s’arrogent le devoir de « perpétuer leurs mémoires et leurs faits ». Ainsi donc à la lecture des généalogies, on s’aperçoit que les Arma ne sont pas exclus de ce champ de confusion sur les origines pour plusieurs raisons. D’une part, parce que les ancêtres, dont ils se prévalent, proviennent de zones très éloignées de leur zone d’expansion (l’ancien bastion songhay). D’autre part, l’époque de leur arrivée remonte à plusieurs siècles, ce qui induit une érosion des sources et une corruption des récits et des généalogies. Par ailleurs, il s’agit d’un groupe d’hommes parlant essentiellement, dans un premier temps, une langue étrangère, qui a été vite supplantée par les langues autochtones, d’où une perte des traditions d’origine au Maroc. Enfin, les héros de la conquête du songhay en 1591 se sont mariés dans les familles les plus riches et les plus renommées de ces zones qui ont aussi contribué à la perpétuation de leurs « histoires ».
4Cette problématique, nous amène à distinguer plusieurs communautés en provenance du Maghreb. Les commerçants arabo-berbères attirés par l’or et les esclaves du sud contre les tissus et les chevaux du nord. Ils se sont établis dans plusieurs villes du Bilad-Al Sudan, y compris dans les capitales comme Niani, Gao, Kukiya, Jené et Tinbuktu : il s’agit très certainement des ancêtres des Saghanogo, des Berté, des Turé, Dravé, etc. Il y a aussi d’autres familles, des étudiants arabes et du reste du monde assoiffés de connaissance qui ont rejoint les universités de Tinbuktu (XV-XVIe): les Anda Ag Mohamed, les Ben Aqit, les Kati, les Bagayoko, les Diawara, les Daramé, les Fulan, etc.
5En dernier ressort, il apparait que les Arma sont les seules communautés, à notre connaissance, qui rattachent leurs origines, essentiellement, à la conquête du Songhay en 1591. Il apparait dans toutes les traditions Arma que leurs ancêtres sont les « mercenaires » d’Ahmad Al-Mansur (1578-1603). Une analyse croisée des entretiens permet de se rendre compte que les Arma de Gao ont quasiment les mêmes ancêtres qui se croisent et se recroisent laissant transparaître cette endogamie propre à eux et aux Peulhs de Gabéro. Certains de leurs ancêtres ont eu des hautes fonctions militaires (alkaya, alkaidi, albasha, etc.) et d’autres sont de simples notables civils (amin, muqadim, alcali, etc.).
Présentation des Arma de Gao
6Il est admis que l’armée du pasha Juder était composée de deux ailes dont une de Marrakech, dite l’aile gauche et une de Fès, dite l’aile droite2. Il s’agit-là des deux grandes métropoles politiques du royaume chérifien au XVIe à partir desquelles s’est opérée la construction de la conquête. On peut comprendre que les recrutements ont concerné les régions autour de ces grandes villes. En effet, on sait par exemple que les Drawi ou Ed-Deri3 ont été enrôlés à partir de Zagora, dans le Dra ’a, sud du royaume, que les Telemsani étant de Tlemcen (aujourd’hui en Algérie), sont recrutés plus au nord-est et sur la côte méditerranéenne. Une lecture fine des documents écrits anciens et des généalogies collectées sur le terrain, nous ont permis d’établir la toponomie des noms. On peut ainsi déduire au début ou à la fin de certains noms, la déclinaison (al) de leur appartenance : les Al-Telemsani proviendraient de la région de Tlemcen, les Cherega /Chergi (plus connu sous le nom d’Asharakane dans la région de Gao), de la frontière algérienne. Les Haha viendraient de la zone de Tanger4. Il faut aussi ajouter que les Drawi viennent du Dra’a, les Algarawi d’Algara, les Al-Mudashin, Al-Markassi de Marrakech, Al-Jubakoy du Jebel, les Al-Euldj, de l’Andalousie, etc. On peut relever effectivement dans les récits oraux plusieurs références à des noms similaires comme : Al-Kushi, Al-Kadarawi, Al-Mudashin, Al-Maruf, Al-Mushoro, qui évoquent une correspondance à des lieux précis.
7Au niveau militaire et social, l’organisation recoupe celle de l’armée avec des officiers de haut rang à la tête des casbahs (caïds) et des officiers intermédiaires dans les provinces importantes tel les kahiya ou alkaya dans les traditions orales. Dans les généalogies, on remarque que beaucoup de noms de famille se terminant ou débutant par Alkaido ou alkaya ou albasha : Alqaid Ali Ben Abdallah, Alqaid Sheku, Alqaid Mohamed Sheku, etc. Au niveau toponymique, l’analyse des noms composant les généalogies fait ressortir une très grande présence et une variété des noms arabes ou d’origine étrangère : par exemple : Almadudu, Almaruf5, Alkaidi Mobarek, Tawzi Gabor, Alkaido Al-Kuso, Alkaya Haman, Jawdi Zarimulaye, Hinfa Al-Kuchi, Fadimata Guzi, Hanakuku, Dalo, Zohor, Moro Hama, Zagaye, Al-Mushoro, etc. Il faut noter que la plupart de ces noms ne sont plus usités de nos jours, voire ont disparu en raison probablement de la grande diffusion de l’islam et de ses préceptes qui exigeraient des noms plus inspirés du Coran. Par ailleurs, il faut noter que plus on s’éloigne des origines, plus les noms de l’époque cèdent la place à des noms locaux.
8Les Arma de Gao sont d’abord des Drawi provenant du Dra’a, ils sont très répandus dans plusieurs villages de la région : Gao, Forgho-Arma, Kokorm, Hamakulaji, Wagaye, etc. Ensuite viennent les Al-Mudashin qui seraient même un des clans les plus organisés dans la région de Gao. Dans la zone de Banba, ce clan est un des plus importants et a son siège à Garu, dans l’ile de Bamba. A côté, il y a les Algarawi de Bahondo, cousins des premiers. Ils ont des liens très forts avec les Drawi de Wagaye. Ensuite, viennent les Laluj de N’Tahan qui est un groupe très minoritaire regroupé dans l’ile de N’Tahan, un autre village de la commune de Bamba. Enfin, on a les Homahugo qui sont aussi un groupe minoritaire de la même zone. D’autres familles de Gao sont des Asharakan et d’autres Sherifen par leurs mères. Le caïdat de Gao tient à la fois de Drawi mais aussi de Al-Mudashin.
Les ancêtres éponymes
9Il faut rappeler que les « mercenaires » recrutés par Ahmad Al-Mansur pour annexer le Songhay proviennent de milieux et origines divers. Pour construire une administration dédiée à sa cause, le sultan marocain s’inspira, de son séjour en Turquie6 du modèle ottoman qui séduisait au-delà de ses frontières. Il s’appuya alors sur un « personnel professionnel : les renégats et les Turcs qui ont, pour la plupart des métiers (militaires, ingénieurs, médecins, géomètres, financiers, maçons, etc.). Le Trésor acquis à l’issue de la bataille des trois rois (1578) lui donna les cautions de son ambition. Les renégats étaient connus pour diverses actions dont des révolutions de palais et des assassinats pour les tenants du trône7. Par ailleurs, il faut aussi savoir que ces jeunes militaires n’ont pas fait vœu de chasteté avant d’intégrer cette armée de conquête. Naturellement, ils ont eu des mariages avec des femmes dans le milieu local et ont transmis à leur descendants, le pouvoir et les privilèges afférents. Les règles de gestion du pouvoir sont perpétuées dans le temps et l’espace comme les traditions des Arma. Abitbol rappelle bien que : « on ne devient pas Arma, on naît Arma», pour dire que la transmission de ces règles a favorisé la naissance d’une classe sociale, dominant les autres populations de la vallée du Niger. Les Arma sont devenus une « une société ordonnée et divisée en entités tout aussi héréditaires, et hiérarchiques8 ».
10L’analyse des généalogies donne une liste d’ancêtres qui se recoupent quasiment dans toutes les familles. Il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’un exercice mémoriel qui porte sur des périodes fort éloignées et sur des personnages historiques assez disputés à cause de leurs renommée. Les noms les plus fréquemment cités sont : Alkaidi Mobarek-Es-Saou’ouaf dit M’Bara, l’ancêtre mythique figurant dans la majorité des généalogies. Il serait un soldat au regard de la consonnance de son nom précédé de l’appellation « alkaidi ». Il est sans doute un officier, probablement important de l’époque. Il semble être un patriarche imposant qui a su hisser sa famille, les Es’Saou’ouaf, comme une des plus fortes parmi les Drawi. Parmi les ancêtres les plus reconnus figurent Nasser «Kirinfi » Ibrahim Bakahi. Il est un des ancêtres les plus connus des familles Arma des villages autour de Gao : Forgo-Arma, Batal, Berra, Kokorom et Hamakulaji. Il ne serait pas forcément un officier militaire car son nom ne l’indique pas. Les descendants de Nasser Kirinfi ont des liens de mariage avérés avec un autre clan fort des Arma de Gao : les Drawi Naga notamment par le mariage entre Tanda Hamane Alkaidi Sheku et Drawi Naga Hama Attaher, père d’Arubonkana. Il s’agit-là des premiers enfants « métis », issus des relations de jeunes conquérants qui n’ont pas fait vœu de chasteté en s’engageant dans l’armée de Juder, contrairement à ce que rapporte Abitbol qui insinuait que les premiers conquérants n’ont pas laissé de progénitures. Pour ce qui est de Naga Hama Attaher, un autre ancêtre des Arma de Kokorom, de Forgho, Ha, de Berrah et de Batal, il est plus connu à travers un de ses petits-fils Arubonkana Drawi-Naga, chef de village de Forgho selon les sources orales. Ce dernier fut arrêté, déporté en 19149 en raison de son implication dans la mobilisation contre l’installation des Français dans la zone. Il était un des chefs de la vallée auprès de l’aménokal des Uilimeden Firhun Ag Elinsar avec Umar Alkaidi de Gao, Imaran de Ha, Hafizu Shintin de Gabéro, Almustafa Assaliha de Tasharan, etc. Pour ce qui est de Mulay Idriss, il faut rappeler que tout pouvoir à besoin de législateur. Les chérifs, descendants d’Es-Sekhli10, l’architecte du Tombeau des Askia, ont toujours été associés à la gestion du pachalik et du caïdat de Gao. Les familles chérifiennes et autres Kel Tamashek11 ont pris des femmes dans les familles du pouvoir et vice-versa. Ainsi, Mulay Idriss et Mulay Hafiz12, les ancêtres de Shirfeykalo, ont eu une pléthore de descendants très liés à la gestion du trône des Arma de Gao.
Les zones d’expansion des Arma de Gao
11La conquête de l’empire songhay et son administration par les représentants du sultan du royaume du Maroc n’a pas été un exercice de démolition totale des institutions songhay comme le prétendent certains. Une telle approche est caricaturale de la réalité qui est toute autre. Sur le plan politique, le statut de la province était « le protectorat » dans un premier temps. Le sultan, Ahmad Al-Mansur n’était intéressé que par les richesses (or et sel). Ainsi, jamais la fonction d’Askia, représentant les populations songhay, n’a été abolie. Le Tedzikiret donne d’ailleurs la liste de tous les Askia nommés par les pachas jusqu’en 174813. Le nouveau pouvoir a montré, à juste titre, qu’il ne peut se passer des services d’un pouvoir ancré dans le temps et qui a l’expérience de l’administration. Certes, l’Askia gardait un pouvoir symbolique mais les écrits montraient qu’il était consulté et associé à la prise des décisions14. En inaugurant, en gestion directe15, la pratique de s’appuyer sur l’administration ancienne pour gouverner, les Arma vont perpétuer une pratique administrative nouvelle qui fera date. Tous les nouveaux conquérants de la vallée du fleuve Niger, notamment les Uilimeden et les Français vont leur emboiter le pas. Les institutions issues des indépendances africaines vont s’appuyer sur ce schéma dans un premier temps pour créer des circonscriptions administratives avant de pouvoir s’en émanciper. C’est bien plus tard, à partir de 161216, avec la rupture des liens avec Marrakech que le mode d’administration a changé avec des caïds qui ont pris plus de poids et plus d’envergure sur le terrain, transformant ainsi, les casbahs en régions indépendantes du pouvoir central, le Makhzen. Ainsi, les Arma avaient un territoire sous contrôle aussi vaste que l’ex empire songhay dans lequel ils jouaient les rôles essentiels.
12Cependant, deux ombres vont assombrir cette notoriété. D’une part, l’incursion des Kel Tamasheks dans la vallée du fleuve Niger en particulier. Constitués essentiellement par la confédération des Uilimeden et des Tademekat, ces groupes nomades, nombreux et mobiles, ont fini par attirer l’attention des pachas. Leurs incursions dans les pâturages ne sont pas sans poser des problèmes aux sédentaires qui se méfient de « porteurs de litham » aux mœurs inconnus : « Les incursions des Ouillimeden dans la vallée inquiétèrent les garnisons marocaines de Gao et de Bamba17». Les pillages et les exactions sur les populations se multiplièrent de la part des Uilimeden, en 1647, le pacha Ahmed Al-Hagouny fut mettre en place une stratégie et un mode opératoire contre, précisément, les Uillimeden18. Pendant de longues années, les deux pouvoirs guerroyaient pour le contrôle des pâturages et plus généralement pour la suprématie dans la vallée. C’est ainsi que le 12 mai 1737, eut lieu la bataille de Toya entre les troupes marocaines et les Uilimeden. Cette bataille sonna la décadence des Arma et annoncera la suprématie des Uilimeden. A l’analyse, on se rend compte que les Arma, dans cette nouvelle architecture, avaient perdu une bonne partie de leur territoire et ne sont plus les seuls maîtres du Songhay. En effet, en 1591, ils avaient conquis et soumis les territoires de l’empire songhay allant de Jené (à l’ouest) à Bara (à l’est) et de Tinbuktu (au nord) et Honbori (au sud). Finalement, ils s’en tirent avec un « partage » du pouvoir avec les Uilimeden mais avaient-ils une mainmise totale sur le territoire ou seulement sur des parties qu’il était possible de gouverner. Le deuxième revers des Arma est l’arrivée des colonisateurs français dans la vallée du Niger à partir de 1894.
13Les Français, après l’occupation de Kita et de Bamako en 1883, arrivent dans la région de Tombouctou vers 1894. Ils passent à l’offensive en envoyant sur le terrain des missions « politiques » notamment celle du Lieutenant de vaisseau Hourst en 189619. Ce dernier devrait rentrer en « pourparlers avec les chefs touareg en particulier Madidou, le chef des Ouillimeden ». En outre, il « avait qualité de signer des traités ». La mission partit de Kabara le 2 janvier 189620. A partir de 1906, les Français mettent en place une politique plus audacieuse et réfléchie connue sous le nom de « la pénétration touareg » avec comme pilote le chef de Bataillon Bétrix21, commandant la région de Gao. Elle repose sur le postulat que les Touareg sont des « pillards » qui « vivent aux dépens des sédentaires22 » et devrait permettre de « pousser les Touareg à la sédentarisation ». La suite est connue, la France s’impose et crée le Soudan français qui englobe la quasi-totalité de l’ancien empire songhay dans sa plus grande expression. Les Arma et leurs suzerains Uilimeden, suite à une offensive militaire audacieuse entre 1914 et 1916, perdent l’ensemble de la vallée du Niger avec la mort de l’aménokal Firhun Ag Elinsar en juin 1916 : fin de la révolte. Ils sont réduits en supplétifs de l’administration française et gardent leur suprématie dans seulement quelques villages : Gao, Batal, Berrah, Kokorom, Forgho-Arma, Hamakouladji, Kareibandja, Ha, Bourem, Tawsa, Arhabou, Koima, Sadou, Kadji, Bamba, Abakoira, Bahondo, N’Tahane, Gouni-Gouni, etc.
Conclusion
14Dans la première partie de cet article, nous avons fait ressortir la problématique des communautés Arma et apparentées dans le but de lever les équivoques sur des télescopages concernant leurs origines étant entendu que toutes viennent du Maghreb mais à des époques différentes et pour des raisons diverses. Les Arma de Gao sont celles qui revendiquent leur descendance des conquérants marocains du Songhay.
15Dans un second chapitre, nous avons répertorier les communautés Arma selon les traditions en fonction de leurs régions d’origine au Maroc et ailleurs qui ne sont autre que les zone de recrutement de l’armée de conquête de 1591. Il s’agit de gens dont les ancêtres sont venus du Dra’a, du Tanger et autres contrées marocaines. Ils ont pour nom de familles : Drawi, Algarwi, Al-Mudashin, El-Laluj, Hamahugo, Asharakane, Shergi, etc. Les Arma sont les descendants d’ancêtres qui, pour la plupart, sont nés dans les premières années de la présence des mercenaires dans l’espace songhay, les premiers métis seraient nés entre 1594 et 1610.
16Dans un dernier chapitre, nous avons mis en exergue le fait que la zone de contrôle des Arma depuis 1591 n’a pas fait que se rétrécir au fur et a mesure que leur influence déclinait dans la vallée du fleuve Niger. Déjà vers 1737, suite à la bataille de leadership avec les Uilimeden, ils ont perdu la mainmise totale sur les villages et sont devenus des administrateurs délégués des nouveaux maîtres de la zone. Puis, à partir de 1894, la colonisation française a eu raison de leur tandem avec les Uilimeden, notamment quand ces derniers ont brisé la coalition ayant mené la révolte contre l’impérialisme. En 1916, suite à la mort de Firhun ag Elinsar, le héros et figure centrale de la résistance, tous les chefs de la zone se sont résolus à se soumettre au nouveau pouvoir : la France. Il ne restera alors pour les Arma que l’administration de quelques villages.
Bibliographie
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Notes
1 Nom d’une petite commune près de Zagora dans le Dra’a.
2 Le pacha Juder fut à la tête de cette expédition, il avait avec lui une dizaine de généraux, le caïd Mostafa-Et-Torki, le caïd Mostafa-ben-Asker, le caïd Ahmed-Al-Harounsi-El-Andalousi, le caïd Ahmed-ben-Haddad-El-Amri, chef de la gendarmerie, le caïd Ahmed-ben-Atiya, le caïd Amar-El-Feta le renégat, le caïd Ahmed-ben-Youssef, le renégat, et le caïd Ali-ben Mostafa, le renégat. Ce dernier fut le premier chef marocain investi commandant de la ville de Kagho. Il périt en même temps que le pacha Mahmoud –ben-Zergoun lorsque celui-ci fut tué à Elhadjar. Enfin le caïd Bou-Chiba-El-Amri et le caïd Bou-Ghetta-El-Amri. Deux- lieutenants généraux commandaient les deux ailes de l’armée : Ba-Hasen Friro, le renégat, l’aile droite et Qassem-Waradououï-El-Andalousi le renégat, l’aile gauche.
3 M. Abitbol dit qu’Ed-Deri est une dérivation de Draoui (vallée du Dra’a).
4 Lors d’un séjour en mars 2023 à Tanger, au Maroc, nous avons visité la place Haha dans la Medina de la ville, non loin de la tombe du grand voyageur Ibn Batuta.
5 L’essentiel des généalogies est rapporté par Aruhanata Musa, 75 ans à l’époque de l’entretien. Généalogiste réputée de Kokorom avec une mémoire phénoménale, elle était une des rares, pouvant réciter de longues listes d’ancêtres sans arrêt et dans plusieurs familles et villages avec leurs combinaisons multiples. Elle nous a tout de suite été recommandée par plusieurs familles dès nos premiers intérêts sur le sujet. Par ailleurs, elle inspirait une certaine confiance en raison de sa connaissance profonde du sujet. Sa proximité de notre famille a permis d’installer entre nous tout de suite une certaine confiance qui l’a incité à se confier le plus naturellement. Elle sera notre principale source. Nous avons eu avec elle, à Aljanabanja Gao, plusieurs entretiens, chez elle, en 1998.
6 Nolet, M-A : « les Renégats : leur contribution à la construction de l'état marocain», p.39
7 Mougin, p.175. Il est rapporté dans le Tarikh es-Sudan que Juder a été à la base de l’assassinat de certains pasha qui lui ont succédé à la tête de la province du songhay (Mahmud Ben Zergun, Mahmud Taba, etc.). Il a été aussi impliqué avant la conquête du Sudan à des règlements de comptes au sein du palais avec d’autres renégats dont Ed-Dughali et Taba.
8 Abitbol, « Une élite soudanaise, les Arma », p453.
9 Richer « « Les Touareg du Niger, les Uilimeden»» pages 159-60, cité par nos soins dans, « Le Nord Mali, entre Crises et Construction de paix » 2018
10 Entretien avec Suma Alkalo, à Gao chez lui, Avril 2004.
11 Lire à ce sujet « In Zamman, voix 1 » de Ibrahim Youssouf : in ‘’Le pouvoir du savoir de l’Arctique aux Tropiques’’ Dr Lisette Holtdah, pp307-326, Paris Karthala 1999.
12 Entretien avec Suma alkalo, de la famille chérifienne de Gao en févier 2004 chez lui.
13 16 Askias ont été nommés de 1592 à 1748 dont le 1er est Askia Seliman par Mahmoud-ben-Zergoun le 19 octobre 1592. Il a été remplacé par Askia Haroun, fils d’Elhadj, fils de Daoud. Ce dernier est nommé par Mahmoud Lonko à la suite de la mort de Seliman le 19 mai 1605. Il est resté 4 ans au pouvoir. Il y a eu contre lui un soulèvement dirigé par le Hikoi Seyyid Kirai mais ce dernier est chassé par le Caid Ali-ben-Abdallah-Et-Telemsani (Tedzikiret p.290). Le dernier est Mahmoud, fils du Kourmina-Fari Amar, fils du Kourmina-Fari Abdrahmane, fils du Benkan-Farma Bokar-Kicha’a, fut nommé par le Pacha Babeker-ben-Elfa Mansour, fils du Caid Mohamed-ben Ali-ben-El-Mobareck-Ed-Deri le 2 nov 1748 (Tedzikiret, p.297).
14 La fonction a sans doute été abandonnée après la bataille de Toya, le 23 mai 1737, Tedzikiret, p.181.
15 Il faut rappeler que dans presque tous les empires moyenâgeux (Mandé, Songhay, etc.), les souverains soumis avaient une certaine autonomie et se contentaient, le plus souvent, de verser des redevances. Mais dans cette gestion directe avec des représentants sur place, c’est, sans doute, une première.
16 Le coup d’Etat du caïd Ali Abdallah Et-Tilamsani, en avril 1612. Tedzikiret, p. 210, 239, 242
17 Es-Sadi, « Tarikh es-Soudan », op cit.
18 Richer, « Les touareg du Niger, les Ouillmeden», p.81
19 Dans sa lettre de service en date du 22 août 1895, le Ministre Chautemps fixait au Lieutenant Hourst des directives précises : explorer la vallée du Niger au-delà de Tbou (recouper l’itinéraire de Toutée), recueillir le maximum de renseignements sur le pays, signer des traités avec les chefs. Ces traités devront être stipulés en termes « clairs et précis de façon à leur donner une valeur incontestable dans les discussions diplomatiques ». Par chefs, il y a lieu d’entendre ceux qui sont véritablement les propriétaires du sol qu’ils occupent et cultivent, à l’exclusion des chefs de tribus nomades qui pourraient être établis temporairement sur les bords du fleuve. En outre la mission devrait avoir nettement et exclusivement pacifique. La lettre ajoutait « dans le contact avec des missions étrangères, donnez-vous comme une mission purement scientifique ». Avant son départ de Dakar, Hourst a reçu des instructions complémentaires du Gouverneur Chaudié « Vous devriez à tout prix évitez de vous mettre dans le cas d’avoir à demander du secours ». Lettre du Gr Chaudié au Lieutenant Hourst.
20 Richer « Les Touareg du Niger, les Uilimeden», p.133.
21 Chef de bataillon de l’infanterie coloniale, ancien commandant de Gao et de Zinder (1906-1918).
22 Bétrix : « La Pénétration Touareg », p.14
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Younoussa HAMARA
Doctorant
Département d’Histoire
Université de Bamako
toureyouna@yahoo.fr